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Economie mondiale
Par Jean George |
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29-01/3-02, Davos: WEF (28e Forum économique mondial).
Le rapport de fin, l'an passé assurait qu'" en dépit des problèmes liés au développement, le sentiment est que le miracle économique asiatique va continuer pour quelque temps encore ".
Le message du WEF, cette année, est plus nuancé.
Du coup, la presse en a moins rendu compte.
Le tout Davos s'est refait sur les Japonais: "Nettoyez vos banques". L'ordre a été donné par le vice-président de la Deutsche Bank Capital Markets pour l'Asie, Kenneth Courtis. Le vice-ministre japonais des Finances, Eisuke Sakakibara, a eu beau dire qu'il ne s'agit pas d'une crise asiatique mais d'une crise du capitalisme global, Derryck C. Maughan, p.-d.g.de Salomon, Smith and Barney lui a rétorqué: " Il n'y a pas de crise du capitalisme, il n'y a que de mauvais gouvernements." Plusieurs économistes pensent que l'Amérique latine sera la prochaine victime de la volatilité financière. Kenneth Courtis n'y est pas allé par quatre chemins: " Le Brésil a tellement relevé ses taux d'intérêt et ses impôts que je crois pas qu'il puisse faire grand chose [...] pour éviter la dévaluation." Avec le Brésil, la Russie serait " sur la liste restreinte des pays qui vont griller ", a estimé Rudi Dombusch, professeur au Massachusetts Institute of Technology. Le vice-Premier ministre chinois, Li Lanqing, a déclaré que son gouvernement est déterminé à préserver la stabilité financière en Asie, qu'il ne dévaluera pas sa monnaie et qu'il consolidera sa croissance par des investissements massifs - 750 milliards de dollars durant les trois prochaines années - dans les infrastructures. Le secrétaire adjoint américain au Trésor, Lawrence Summers, s'est aussitôt félicité de cet engagement. Quelles contreparties la Chine, qui négocie son adhésion à l'organisation mondiale du commerce, a-t-elle obtenues ou entend-elle obtenir ? Les perspectives d'une guerre commerciale et financière ont été évoquées. Une dévaluation de la monnaie chinoise relancerait la spéculation sur les monnaies d'Asie du Sud-Est, provoquant un effondrement des dollars de Hong Kong, Singapour, Taïwan et ouvrant une nouvelle période d'instabilité sur les marchés financiers internationaux. Pour sa part, Li Lanqing a évoqué le danger d'une "guerre commerciale" et rappelé que "sans la Chine l'OMC ne peut pas jouer un rôle important". L'Europe s'est entendu reprocher de ne pas aller assez vite sur la voie anglo-saxonne. L'objectif de la monnaie unique, avoué tant par Raymond Barre et Jacques Santer, le président de la Commission européenne, que par Dominique Strauss-Kahn, est de créer " une alternative crédible au dollar ", de disputer aux Etats-Unis l'attraction des capitaux, en premier lieu de ceux qui se retirent d'Asie. Cela n'inquiète guère les Américains. Howard Lutnik, président de la Cantor Fitzgerald, a noté que " l'euro ne peut être un rival pour le dollar dans l'indexation des monnaies mondiales que sur le très long terme."
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Les perspectives d'une guerre commerciale et financière
Une idée répandue à Davos est que la monnaie unique peut contribuer à réduire le chômage, seulement si les gouvernements européens rapprochent leurs politiques de l'emploi et s'éloignent du " modèle français ". Ernst-Moritz Lipp, membre du conseil d'administration de la Dresdner Bank, a complété ainsi l'exposé: " Avec la monnaie unique, il ne sera plus possible pour un pays tout seul en Europe de pratiquer une politique des salaires inflationniste. Cela veut dire que l'introduction de la semaine de 35 heures en France ne sera possible que si les salariés abandonnent une partie correspondante de leur salaire." Les patrons français, peu nombreux à Davos, ont prêché la croisade contre les 35 heures. Dominique Strauss-Kahn a séduit sans convaincre en affirmant que les négociations sur le temps de travail permettront de relancer le dialogue social et d'accorder plus de flexibilité aux entreprises. Il a souligné que, même si on n'y croit pas encore, la loi des 35 heures va " améliorer la compétitivité " en obligeant patrons et syndicats à négocier entreprise par entreprise, sur l'annualisation du temps de travail et les congés en particulier. Un politicien conservateur français, rapporte la Tribune, aurait glissé à l'oreille d'un p.-d.g.français: " Comprenez qu'il s'agit pour vous d'une occasion unique d'obtenir l'annualisation du temps de travail." Ce devait être Raymond Barre qui s'est affirmé prêt à se féliciter des 35 heures, " si (celles-ci) permettent de flexibiliser ". Et le pari de Davos est celui de la flexibilité. Selon Gary Becker, professeur d'Economie à l'Université de Californie, " on ne manque pas d'emploi dans une économie moderne si les gouvernements adoptent des réformes sur le modèle américain ou britannique ". Aussi confiants qu'ils soient dans l'absolu du marché, les participants au forum de Davos commencent cependant à s'interroger sur le néolibéralisme. Clairement soulignés ou sous-entendus, trois facteurs déstabilisants sont pointés. Le premier est l'excessive instabilité des mouvements de capitaux qui, à cause de la libéralisation des changes, de l'informatisation du commerce de l'argent et de l'arrivée de nouveaux acteurs, - notamment ceux directement liés à la spéculation comme les fonds de pension américains dont les boursiers parisiens exigent une copie conforme en France -, ils se sont considérablement accélérés, développés et complexifiés. Les institutions financières internationales ne parviennent pas à les empêcher et ont de plus en plus de mal à leur porter remède.
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Les effets dévastateurs de la globalisation dans certaines régions
Le second est l'excessive concentration. Les services de Karel Van Miert, le commissaire européen chargé de la concurrence, ont traité en 1997 cent soixante-dix grandes opérations de fusion, trois fois plus qu'en 1994. Du coup, s'installent de réels ou potentiels monopoles globaux." Il y a très peu de mécanismes pour faire face aux pratiques anticoncurrentielles ", relève Fred Bergsten, directeur de l'Institute of International Economics de Washington. Le troisième est l'excessive exclusion. Les organisations syndicales présentes, en particulier l'AFL-CIO des Etats-Unis et son président John Sweeney, ont rappelé les effets dévastateurs de la globalisation dans certaines régions du monde. Les représentants de l'Organisation internationale du travail ont redit que nombre de principes, comme la liberté syndicale ou l'interdiction du travail des enfants, n'étaient pas respectés par des pays qui les avaient pourtant adoptés.5% seulement de l'investissement étranger direct dans les pays en voie de développement vont à l'Afrique et 1% vers les quarante-huit pays les moins avancés. Comme l'an dernier, l'écho, atténué voire détourné, des laissés-pour-compte du néolibéralisme s'est fait entendre, à travers les propos tenus par les syndicalistes, par Viviane Forrester.
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A la recherche des " règles globales du jeu "
Les participants ont jugé à 41% que le principal obstacle à la croissance dans le monde réside dans l'excès de régulation d'Etat. L'absolutisation du marché global est donc nuancée. La crainte est que les excès dénoncés ne conduisent à une montée des pressions protectionnistes de la part de l'opinion, dans les pays développés notamment. Les marchés globalisés risqueraient ainsi de conduire à leur propre perte. D'où la recherche " de règles globales du jeu ". Selon le p.-d.g.de TRW, fabricant américain de pièces pour l'automobile, "il faut trouver le bon équilibre entre régulation et dérégulation". De façon assez consensuelle, trois tendances se sont opposées ou mêlées. L'idée d'un gouvernement mondial a été avancée, bien que jugée en général prématurée. D'autres ont proposé l'instauration d'un véritable cadre institutionnel, d'organisations chargées de la surveillance et de sanctions. Les plus nombreux ont évidemment été les partisans d'une approche libérale. Selon Gro Harlem Brundtland, l'ancienne première ministre de Norvège qui vient d'être élue à la tête de l'Organisation mondiale de la Santé: "Il y a un consensus croissant en faveur de l'instauration [dans l'économie mondiale] de normes éthiques, de standards et de code de bonne conduite communs à toutes les régions et à toutes les cultures." Il faut en juger à l'aune de l'AMI et des difficultés de sa mise en place. L'hégémonie des Etats-Unis est réaffirmée mais elle n'est plus incontestée si elle est encore incontestable. Le forum de Davos n'a offert aucune perspective de sortie de la crise et l'inquiétude à ce sujet est plus perceptible que l'an dernier. S'interroger sur les excès du marché globalisé revient à mettre en doute cet absolu. Il apparaît que la flexibilité ou non du travail, jointe à sa diminution avec ou sans abaissement du salaire est une question centrale, dans chaque pays et à l'échelle globale qui est celle du capitalisme actuel. En s'attaquant à ce qu'ils ont nommé " le modèle français ", les davosiens ont souligné l'importance de cet enjeu. |
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* Conseiller spécial du Directeur général de l'Unesco après en avoir été sous-directeur général, auteur de nombreuses publications de recherche et de vulgarisation en microbiologie, algologie et agrobiologie. |