Regards Mai 1998 - La Planète

Crime politique
Le meurtre de Curiel dans la presse

Par Françoise Amossé


Un homme meurt le 4 mai 1978, à Paris, sous les balles d'un commando " Delta ". Il s'appelle Henri Curiel. Fondateur du Parti communiste égyptien, il mène une activité internationaliste d'envergure. Le crime, politique, n'a jamais été élucidé, jamais puni, mais l'" affaire " Curiel, née dans la presse, nourrit longtemps les colonnes des plus grands journaux de l'hexagone.

L'assassinat d'un homme à abattre ", titre Libération." Le moine de la révolution assassiné en plein Paris ", lit-on dans le Matin. Le 5 mai, le meurtre de Henri Curiel fait la Une des journaux. Sur Europe 1, aux infos de 8 heures, Olivier de Rinquesen, commente: " Le fait du jour, c'est l'assassinat d'Henri Curiel. Assassinat politique d'un homme énigmatique: les uns en font un saint; les autres le cerveau du terrorisme..." Pour l'Humanité du 5 mai, Henri Curiel est " un réfugié politique égyptien assassiné à Paris, réfugié en France, depuis 1951, (...) M. Curiel, 63 ans, était l'un des fondateurs d'un groupe marxiste égyptien, le Mouvement démocratique de libération nationale dont furent membres plusieurs officiers qui participèrent, aux côtés de Nasser, au renversement de la monarchie égyptienne en juillet 1952 ".

 
Intellectuel, marxiste, indépendent, militant de l'indépendance

Qui est Henri Curiel ? Fondateur en 1943 du PC égyptien, il participe effectivement au renversement du roi Farouk. Emprisonné, une première fois, il est à nouveau arrêté sous le régime du colonel Nasser puis, expulsé, il se réfugie en France en 1951. De 1960 à 1962, il connaît à nouveau la prison comme sanction à l'aide qu'il apporte au FLN durant la guerre d'Algérie. A sa libération, il obtient le statut de réfugié politique. Il anime alors le réseau " Solidarité ", qui devient " Aide et amitié " et apporte son soutien, ses connaissances, une logistique à des mouvements clandestins, dont certains partis communistes non reconnus dans leur pays d'origine. Henri Curiel intrigue et dérange. L'homme, intellectuel, dont chacun reconnaît le charisme, marxiste affiché, militant de l'indépendance et indépendant lui-même, ne se prête guère aux étiquettes. L'entrefilet de l'Humanité indique clairement la distance prise par le PCF vis-à-vis du type d'engagement choisi par Henri Curiel. Mais l'" affaire " Curiel est bel et bien née dans la presse. Le magazine le Point, le 21 juin 1976, sous la plume de Georges Suffert, titre son dossier à la Une " Le patron des réseaux d'aide aux terroristes ". Thèse développée: les milieux terroristes internationaux bénéficieraient en France de la complicité de réseaux clandestins. Des noms sont cités, notamment celui d'Henri Curiel. Mais aussi celui de deux religieux, un dominicain et un pasteur. Tous trois nient avoir la moindre responsabilité dans le terrorisme actif. Sur France-Inter, le 27 juin, Georges Suffert persiste: " Je maintiens ce que j'ai écrit, il n'y a pas l'ombre d'un doute." Et reconnaît n'avoir jamais rencontré Curiel. Cependant, l'affaire est " montée ". Après les éclats de Carlos, le militant tiers mondiste est accusé de soutenir l'armée rouge japonaise, le groupe de Carlos lui-même, d'appartenir au KGB... Reprise dans la presse allemande comme le Spiegel, l'information fait grand bruit. Henri Curiel va porter plainte contre l'hebdomadaire d'Outre-Rhin qui publiera des " regrets publics ".

 
Au Point, une affaire montée sans " l'ombre d'un doute "

Henri Curiel va devenir une sorte d'ennemi public n°1, le mot terroriste lui collera désormais à la peau. Une mesure d'assignation à Digne lui est signifiée le 25 octobre 1977, mesure contre laquelle il va interjeter des recours. Henri Curiel est accusé " d'entretenir et de susciter des foyers d'agitation ", d'avoir " des activités extrêmement dangereuses ", " d'invention occulte en marge du conflit du Moyen-Orient ". La mesure sera rapportée le 10 janvier 1978. Après sa mort, comme avant, une partie de la presse manifestera peu de scrupules vis à vis des informations qui circulent trempant volontiers sa plume dans l'encre des allégations du Point. Les amis d'Henri Curiel s'organisent et protestent. Parmi eux, Claude Bourdet, Mathieu et Suzanne de Brunhof, Michel Foucault, Jean Lacouture, Pierre Mendès-France, Elizabeth Vailland, Pierre Vidal-Naquet témoignent contre les calomnies de l'estime qu'ils lui portent . Une " affaire Suffert " surgit à son tour. Deux ans après sa parution, l'article du Point indigne. Il devient objet de réflexion chez les apprentis journalistes, un cas d'école, que l'assassinat récent de Henri Curiel réactive. Trente-six étudiants du Centre de formation des journalistes se réunissent et produisent une note de protestation: " Nous ne comprenons pas que des journalistes gorgés de codes de déontologie n'aient pas hésité à faire voler en éclats les quelques fragiles barrières qu'ils avaient eux-mêmes érigées et baptisées souci de la justice, respect de la vie privée ou proscription de l'acceptation sans preuve." C'est sévère. Dans leur fougue, scandalisés, les jeunes concluent: " Comment pourrions-nous ne pas être inquiets avant d'entrer dans cette profession pétrie de morale mais incapable d'honneur ? " " Les nouveaux chiens de garde " ont bien eu des ancêtres, le patrimoine déontologique commun ses défenseurs vigilants.

 
Les ancêtres des " nouveaux chiens de garde "

Tandis que Mme Curiel, dans les colonnes du Monde, évoque des poursuites contre les publications qui " salissent la mémoire " de son mari et " tentent de déshonorer un mort ", l'autre presse va contribuer à dessiner, d'Henri Curiel, un autre portrait. Dans le Nouvel Observateur, Nathan Yalin-Mor, ancien chef du groupe Stern, témoigne de son dernier rendez-vous avec Henri Curiel et confirme que, de son côté, Henri Curiel travaillait au rapprochement israélo-palestinien. Politique-Hebdo évoque le " Pèlerin révolutionnaire ". Le Quotidien du 10 mai 1978, va publier un document inédit, " La défense d'Henri Curiel par lui-même ", celle qu'il avait projeté de prononcer, en cas de nécessité, devant la commission de recours gracieux en 1977. Henri Curiel explique: " La possibilité d'intervenir, je l'ai chèrement acquise. J'ai fait près de deux années de camp de concentration dans les déserts d'Egypte pour avoir défendu le droit d'Israël à l'existence nationale à côté d'un Etat arabe palestinien, (...) deux années de prison à Fresnes pour avoir défendu le droit des Algériens à l'existence nationale. Bien que juif défendant le droit d'Israël d'exister, des Arabes, Egyptiens et Palestiniens, me font confiance (...) Il n'y a pas, à notre niveau, d'activités qui soient plus nobles, plus généreuses et à la fois plus efficaces car, s'il en existait, ce seraient celles-ci, croyez-le, que mes amis et moi aurions choisi de mener ".

 
Le rideau de la rumeur et le brouillard des hypothèses

Apprenant le crime, c'est encore son compagnon, Francis Jeanson, qui prend la plume pour faire la lumière sur les actions de son groupe en faveur de la libération des peuples et contre l'assertion ridicule de liens avec l'URSS." Quant à la sereine irresponsabilité avec laquelle (Georges Suffert) a utilisé son audience de journaliste, je la tiens pour radicalement condamnable - sans lui prêter, à deux ans d'intervalle, une incidence réelle sur la froide résolution des assassins d'Henri Curiel. J'y vois en revanche l'indication d'une pente sur laquelle tous ceux qui disposent d'un pouvoir d'expression publique doivent plus que jamais veiller à ne pas se laisser entraîner." Militant d'un certain soutien à l'émancipation des peuples, Henri Curiel continue d'alimenter la polémique. Dans le Monde du 16 juin 1978, sous le titre " Le rideau de la rumeur et le brouillard des hypothèses ", Michel Kajman doit écrire: " La vie d'Henri Curiel n'a jamais appelé le moindre soupçon. Il était une forte personnalité politique, un militant révolutionnaire voué, depuis plus de quarante ans, par une sorte de sacerdoce à la cause des peuples du tiers-monde opprimés et au rapprochement entre Israël et les autres pays du Proche-Orient." Peut-être est-ce son tort. L'enquête n'aboutit cependant pas. Il y a dix ans, dans l'Humanité du 4 mai 1988, il est rappelé: " En dépit des promesses faites, en 1981, par François Mitterrand de faire toute la lumière et de punir les meurtriers, en dépit des démarches multiples des amis d'Henri Curiel pour qui ce crime était trop parfait, " trop professionnel " pour ne pas avoir été téléguidé de très haut. Il y aura bien en 1981 une tentative de Mauroy pour que la DST ouvre les dossiers. Mais la demande se perdra dans les sables des réorganisations ". Pourquoi s'en est-on ainsi pris systématiquement à Henri Curiel ? Pourquoi l'enquête n'a-t-elle rien donné ? C'est l'Humanité dimanche qui, dès le 17 mai 1978, va lancer les premières hypothèses dans une enquête fort remarquée " Sur les commandos de tueurs " sur deux assassinats, celui d'Henri Curiel et celui de Laïd Sebaï, le gardien de l'Amicale des Algériens en Europe. Dénonçant le caractère invraisemblable des accusations portées par le Point contre Curiel, l'HD rappelle la surveillance permanente dont était l'objet le militant réfugié, qui lui interdisait des activités occultes. L'hebdomadaire communiste a calculé: 71 meurtres ont été commis en quatre ans, en France, contre des ressortissants étrangers, en général algériens et palestiniens. Les commandos Delta, émanation de l'OAS, seraient dissous, selon l'ex-chef de l'OAS-métropole. Difficile de savoir si l'affirmation est fiable." Un " escadron de la mort " fonctionne-t-il dans notre pays ? ", demande l'HD. Qui le dirige ? " Dans l'affaire Mesrine, il y a eu aussi des complicités au plus haut niveau ", rappelle Claude Picant. Aurait-on voulu impressionner l'opinion publique ? L'existence d'un marché commun du crime est fustigée." Tout cela offre trop de similitudes avec des pays proches pour qu'on ne soit pas inquiet: l'Allemagne, où la défense est devenue systématiquement accusée. L'Italie, où la main des services secrets est apparue tellement nette dans la création et le soutien à des réseaux terroristes que le gouvernement italien a été obligé de dissoudre lesdits services secrets."

 
Extrême droite, services secrets, piste sud-africaine ?

En vingt ans, l'affaire Curiel aura rebondi deux fois. La première, en août 1980, lorsqu'une bombe explose dans l'escalier de Mme Curiel. Pour Mme Curiel, dont la sécurité n'est pas assurée, l'occasion est donnée, dans des circonstances dramatiques, de déplorer le piétinement de l'enquête. Lucien Villa, pour le PCF, dénonce le laxisme du gouvernement vis-à-vis des groupes néo-nazis comme la Fane, très active avec les profanations de monuments, les injures fascistes, les menaces diversement proférées, et réclame à nouveau des mesures contre ces exactions fascistes. En 1984, le livre de Gilles Perrault, première et brillante enquête, sur Un homme à part, donne lieu à des analyses dans l'Humanité et Révolution en particulier. Les auteurs s'y livrent à une mise au point sur les positions du PCF dans ce qui est devenu l'affaire Curiel. A Gilles Perrault, dont le travail de journaliste enquêteur est salué, l'Humanité (10 mai 1984) reproche d'avoir enterré un peu vite " l'internationalisme immense et rouge ". Mais, surtout, d'avoir donné " une vision tronquée de la réalité de la politique du PCF pendant la guerre d'Algérie ", critique reprise (25 mai 1984) dans Révolution qui dit par ailleurs la sympathie de pensée suscitée par Henri Curiel et son action. Si la presse a eu de lourdes responsabilités dans le montage de l'affaire Curiel, l'enquête elle-même s'est bel et bien perdue dans les salons et peut-être les officines du pouvoir. Extrême droite ? Services secrets ? Piste sud-africaine ? Toutes ces hypothèses commentées, il reste qu'un militant de l'émancipation des peuples a été assassiné, qu'un crime politique a été commis, qu'il est resté impuni. Il y a vingt ans, à Paris .n F. A.

 
Nous remercions vivement la documentation de l'Humanité et, en particulier, Lucien.

 


* Conseiller spécial du Directeur général de l'Unesco après en avoir été sous-directeur général, auteur de nombreuses publications de recherche et de vulgarisation en microbiologie, algologie et agrobiologie.

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