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Quand la coopération change de nature Par Jean-Claude Oliva |
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Entretien avec Albert Sasson * Voir aussi Le colloque d'Orsay , ( à suivre ... ) |
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Le mouvement des connaissances et le processus de mondialisation obligent à revoir de façon drastique les façons de coopérer.
Point de vue d' un observateur avisé.
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Votre itinéraire personnel de scientifique semble une bonne introduction aux questions de coopération et de développement scientifique et technologique qui vont être abordées les 13 et 14 mai au colloque " sciences et développement ".
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Albert Sasson : J'ai d'abord effectué une carrière scientifique typique mais dans un contexte en pleine évolution, le Maroc pré- et post-indépendant où le besoin de cadres était très important.
Dans le domaine des sciences et de la biologie en particulier, il y avait peu de Marocains: aussi était-il facile d'être le premier partout ! J'ai été le premier agrégé, le premier biologiste, le premier docteur ès sciences, professeur, etc.
Le monde s'ouvrait à nous sur le plan de la coopération.
On pouvait passer quelques mois dans un laboratoire, puis dans un autre et connaître ainsi la culture scientifique de nombreux pays.
Je suis resté un an à Paris pour préparer l'agrégation, puis, j'ai fait le choix plus difficile de poursuivre mes travaux au Maroc; il fallait tout créer, le laboratoire, le sujet de recherche, etc.
Il fallait apprendre à se débrouiller avec les moyens du bord.
J'ai réussi à construire un très beau laboratoire de microbiologie qui soutenait la comparaison avec un bon laboratoire français en province.
Ce choix personnel d'une formation sur place mais pas autarcique (tous les étés, j'allais travailler dans un laboratoire étranger et j'ai soutenu ma thèse à la Sorbonne, car, à l'époque, il n'y avait pas assez de professeurs dans ma discipline pour former un jury) a constitué une riche expérience.
A 28 ans, j'ai été le premier doyen marocain (il y avait eu deux Français auparavant) de la faculté des Sciences de Rabat - la seule au Maroc.
Il y avait alors un millier d'étudiants avec un embryon de recherche.
C'est là que j'ai appris aussi ce qu'est la coopération.
Nous n'avions pas tous les cadres nécessaires et nous avons vécu pendant plusieurs années grâce au détachement de personnel étranger, essentiellement français.
J'ai pu choisir des gens de qualité, mais qui avaient tendance à transposer les modèles dont ils étaient dépositaires.
Or, le Maroc n'est pas la France.
La coopération était vitale certes, mais il a fallu se battre sur le contenu des recherches pour qu'il soit intéressant pour notre pays ou pour des relations étroites avec des étudiants moins nombreux.
J'ai défendu ma vision d'une faculté des Sciences jeune, implantée dans un pays en développement.
C'est de cela que j'aimerais discuter au colloque d'Orsay.
La faculté des Sciences de Rabat, qui comptait un millier d'étudiants et une vingtaine d'enseignants quand je l'ai quittée en 1974, compte maintenant 6 000 étudiants et 400 enseignants.
Si les choses ont beaucoup changé sur ce plan, c'est moins vrai en ce qui concerne les mécanismes de coopération.
Il faudrait à présent les revoir sans complaisance.
Dans le passé, il y avait une " coopération de substitution " destinée à remplacer ce qui nous manquait.
Aujourd'hui, nous avons besoin d'une aide multiforme, le plus souvent matérielle car nous avons des gens correctement formés auxquels les moyens de travailler font souvent défaut.
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Comment le scientifique est-il passé à l'Unesco ?
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A.
S.: J'ai trouvé intéressant en 1974 de travailler dans une maison dont l'objectif fondamental est de promouvoir la coopération intellectuelle.
L'échange d'idées, d'expériences, les projets en commun avec les pays les moins favorisés, la solidarité intellectuelle et morale de l'humanité est le grand objectif fixé à l'Unesco par son Acte constitutif datant de 1945.
Ce que j'avais déjà engagé avec l'Unesco et mon expérience à Rabat me paraissaient devoir être utile.
Au départ, j'ai été mis à contribution pour un programme visant à améliorer l'enseignement de la biologie en Afrique et la formation des enseignants africains.
Puis j'ai participé à un grand programme sur l'Homme et la biosphère.
J'ai voulu garder en parallèle une activité dans ma discipline en enseignant, en participant à des congrès, etc.
J'ai participé à la formation de chercheurs en supervisant des travaux de 3e cycle.
Maintenant encore, je travaille avec une quinzaine de chercheurs marocains avec pour objectif la création d'un institut national de microbiologie et de biotechnologie végétale.
L'Unesco m'a donné une vision du monde, c'est un remarquable observatoire: le monde entier défile ici avec ses systèmes éducatifs, culturels, les manières d'aborder les problèmes.
On essaie de peser sur le cours des choses en fonction des orientations que donnent les Etats-membres dont nous sommes les serviteurs.
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Pour le grand public, l'Unesco c'est surtout l'éducation plutôt que les sciences.
Y a-t-il une évolution dans vos priorités ?
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A.
S.: Dans le sigle Unesco, il y a le S de sciences, le C de culture (et il n'y a pas la communication, domaine de compétence qui nous a pourtant été rajouté depuis quelques années).
C'est un mandat très vaste.
Mais l'objectif premier de l'Unesco - créée aux lendemains de la guerre - était de construire la paix dans l'esprit des hommes par la coopération, les échanges, la solidarité dans les domaines de l'éducation, de la science et de la culture.
L'éducation est prioritaire car il s'agit à la fois d'un instrument et d'une fin en soi.
Le premier directeur général, qui était lui-même un scientifique, a proposé de s'appuyer sur les sciences qui sont éminemment éducatives.
Aussi les sciences ont-elles eu dès le départ une part non négligeable.
Savez-vous par exemple que l'Unesco a été à l'origine de la création du CERN (Centre européen de recherches nucléaires) dont l'objectif est de promouvoir la connaissance et l'utilisation de l'atome à des fins pacifiques ? Ces dix dernières années, l'éducation est revenue en force avec le constat que le nombre absolu d'analphabètes augmentait.
Même les bailleurs de fond reconnaissent le rôle de l'éducation dans le développement.
L'éducation est l'une des grandes solutions aux problèmes du monde contemporain.
Cela ne conduit pas à négliger les sciences: nous contribuons à l'enseignement des sciences et à la promotion de la recherche scientifique.
Il s'agit de partager les connaissances, de former, d'éduquer pour valoriser la ressource humaine.
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Depuis que l'Unesco existe, on a certes assisté à une explosion sans précédent des connaissances et des sciences, mais aussi à un accroissement des inégalités, donc des risques de conflit.
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| A. S.: Au départ, l'Unesco regroupait une cinquantaine de pays, à savoir les protagonistes du conflit mondial plus quelques pays en développement. L'objectif était de coopérer, " l'alliance des esprits " selon l'expression de Léon Blum, et, ce faisant, on protégeait la paix. Dans les années 60, des pays jeunes, nouvellement indépendants, sont devenus membres de l'Unesco, avec des préoccupations de développement immédiates. L'Organisation a été alors tiraillée entre rester une organisation de coopération intellectuelle ou devenir une agence d'assistance technique. On a, en fait, essayé de faire les deux. Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) finançait et l'Unesco exécutait " sur mesure " des projets, des écoles d'ingénieurs, etc. Cette assistance technique a changé de nature: aujourd'hui, ces pays ont des cadres et ont besoin de conseils plutôt que des unités clés en main. D'autre part, la coopération intellectuelle se poursuit également. Je vous concède que nous ne rétrécissons pas le fossé entre le peloton de tête et les pays émergents. Le creusement du fossé n'est pas une bonne chose pour l'humanité. Personne n'a intérêt à ce que les inégalités s'aggravent, car elles sont porteuses de conflits. Il me semble urgent de ralentir la vitesse d'élargissement du fossé et, à cet effet, il faut revoir de façon drastique les façons de coopérer et d'aider. De plus, les pourcentages consacrés à cette aide restent très faibles et ne font que diminuer, au moment où il faudrait les augmenter. Il s'agit de mieux associer coopération multilatérale et bilatérale et tenir compte des priorités nationales. Il faut sortir des saupoudrages pour des formes d'aide plus cohérente, tenant compte des contextes locaux. Par exemple, beaucoup de pays offrent à titre bilatéral des bourses, c'est-à-dire des séjours chez eux, ce qui bénéficie indirectement à leur propre économie. Le boursier acquiert des connaissances, mais travaille sur un sujet qui souvent n'a rien à voir avec celui sur lequel il aura à travailler à son retour. Bien sûr, on ne peut demander au chercheur du laboratoire d'accueil de modifier complètement son programme de recherche parce qu'il reçoit un chercheur étranger. D'autre part, dans presque tous les pays en développement, nombreux sont les cadres déjà formés qui ont eu ces bourses, mais qui n'ont ni laboratoire, ni équipement, ni bibliothèque, etc. Ils ont beaucoup d'étudiants et font des cours qui deviennent progressivement obsolètes faute de contact avec les travaux les plus récents. Ne vaudrait-il pas mieux partager en deux l'argent destiné aux bourses pour donner aussi des moyens de travail sur place à ces chercheurs ? Ou encore pourquoi ne pas octroyer des bourses pour faire des recherches sur place ? L'argent y serait mieux utilisé. Les pays d'émigration ont aussi la responsabilité de délimiter des domaines d'étude avec les pays d'accueil afin d'éviter d'avoir au retour des gens qui n'apportent rien à l'économie nationale. Au Maroc, par exemple, se trouvent des centaines de diplômés au chômage qu'il faut aider à subsister. A quoi cela a-t-il servi de les envoyer à Paris ou ailleurs dans le monde ? Ce sont des signes avant-coureurs de crise qui doivent nous obliger à revoir nos modèles de coopération et d'assistance. Autre exemple, les actions de recherche intégrée dans le cadre de jumelages universitaires entre la France et le Maroc donnent l'occasion à des chercheurs marocains de travailler dans un laboratoire français, de publier, etc. Mais, en dix ans, deux brevets ont été déposés, c'est-à-dire que les retombées socio-économiques sont voisines de zéro. Même, s'il n'est pas indifférent pour l'avancée des connaissances que 667 mémoires aient vu le jour durant cette décennie, l'Université est aussi comptable devant la société et se doit de contribuer au développement du pays. La coopération doit aider à cette mutation. |
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* Conseiller spécial du Directeur général de l'Unesco après en avoir été sous-directeur général, auteur de nombreuses publications de recherche et de vulgarisation en microbiologie, algologie et agrobiologie. |
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Le colloque d'Orsay
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Les 13 et 14 mai, un colloque francophone intitulé " sciences et développement " se tient au Centre scientifique d'Orsay.
L'objet de cette rencontre est d'ouvrir des perspectives nouvelles et d'élaborer des propositions concrètes en matière de coopérations scientifiques et technologiques.
Il s'agit en particulier d'évaluer, de rénover, de repenser les rapports de coopération nord-sud dans l'espace francophone.
Outre les organismes et institutions internationales, de nombreuses personnalités sont annoncées parmi lesquelles Alain Gaudemer, président de l'Université Paris-Sud, Albert Sasson, conseiller spécial de Federico Mayor, directeur général de l'Unesco, François Gros, président du comité permanent " pays en développement " de l'Académie des sciences, Claude Lobry, directeur du CIMPA (Centre international de mathématiques pures et appliquées), Philippe Lazar, président de l'ORSTOM (Institut français de recherche scientifique pour le développement en coopération), Jean-Pierre Kahane, membre de la Commission française pour l'Unesco, Hubert Coudanne, directeur général de l'association Ile de Science, et Paul Brouzeng, directeur du Centre interdisciplinaire d'étude de l'évolution des idées, des sciences et des techniques (CIEEIST) de l'Université Paris-Sud à l'initiative de cette rencontre placée sous le haut patronage de l'Unesco.
Ce colloque participe de la préparation d'initiatives prochaines telles que la Conférence mondiale sur l'enseignement supérieur organisée par l'Unesco à Paris du 5 au 9 octobre 1998 et la Conférence mondiale des sciences organisée par l'Unesco et l'ICSU à Budapest du 26 juin au 1er juillet 1999.n
Renseignements, inscriptions: Paul Brouzeng, tél: 01 69 15 61 90.
Fax: 01 69 85 54 93.
E-mail: paul.brouzeng@ghdso.u-psud.fr
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( à suivre ... )
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Dans le prochain numéro de Regards, on pourra lire un reportage sur les activités du CIMPA (centre international de mathématiques pures et appliquées), un organisme qui pratique la coopération avec le Bénin notamment.n |