Regards Mai 1998 - Points de vue

Les ailes de l'amour

Par François Mathieu


Dans sa Vie d'Henry Brulard, Stendhal interroge, au lendemain d'une extrême passion, qui succède à d'autres passions toutes aussi violentes: " Comment faire un récit un peu raisonnable de tant de folies ? Comment peindre le bonheur fou ? " Stendhal, à la recherche de soi, y avait ajouté d'autres questions: " Combien de femmes ? Lesquelles ? Où ? Comment ? Pourquoi ? Qu'en ai-je fait ? Qu'en fais-je ? Qu'en ferai-je demain ? " Un programme en forme de défi ! Jacques Henric l'aura relevé d'autant plus passionnément qu'il voit en Stendhal son " maître [...] un des plus grands secrétaires généraux du parti de la vie ". Et l'aura rempli en écrivant ce roman sur le bonheur de vivre (face au " parti prosaïque ", celui que Stendhal nomme aussi le " parti de la mort "), éprouvé selon sa " seule réponse possible: auprès des femmes. Auprès de celles chez qui j'ai habité, qui m'ont habité, qui m'ont fait habiter, qui m'ont fait m'habiter ".

Les corps, les voix ont leurs propres espaces, leurs habitations, des lieux très concrets, qui appartiennent à un quotidien très précis, duquel Jacques Henric peut faire, en les additionnant, un tableau quasi sociologique (parisien): un petit deux-pièces à Montparnasse, un appartement dans un immeuble en verre du canal Saint-Martin, un appartement place Clichy ou dans un hôtel du Marais, un studio-kitchenette rue de Picpus, etc. Puis il y a, habitation plus présente, lieu plus dense encore que Paris - ce " lieu émetteur central des infinis possibles " -, un petit fragment de paysage à quelques encablures de la frontière entre la France et l'Espagne, avec deux villes: Cerbère et Port-Bou, et des hôtels, tel celui où l'écrivain philosophe allemand, Walter Benjamin, s'est suicidé, après avoir tenté en vain de passer en Espagne en septembre 1940 par la " route Lister ". Le prétexte du séjour, c'est Lucie, la fille de Marie, que le " je " du récit avait connue, une vingtaine d'années plus tôt, quand elle posait comme modèle pour Picasso. Lucie poursuit une quête désespérée en vue d'un travail universitaire qui, d'ailleurs, tournera court, que contenait la fameuse serviette que, les derniers jours de sa vie, Walter Benjamin ne quittait plus. Walter Benjamin avait confié à Lisa Fittko (1) - organisatrice avec son mari d'une filière d'évasion par les Pyrénées - qu'elle contenait son " dernier manuscrit ", son bien le plus précieux. Comme elle n'a jamais été retrouvée, le mystère reste entier et, devant l'obsession de Lucie, le narrateur peut émettre les hypothèses les plus folles: ne contenait-elle pas simplement du linge de corps ou des coupures de journaux ? A moins, comme il l'écrira à Lucie, après qu'il aura réussi à se détacher d'elle, qu'il se fût agi d'un bon gros roman porno, par lequel l'homme traqué aura enfin acquis, grâce à la " liberté de l'écriture romanesque ", la légèreté, celle de l'ange de Paul Klee.

Il y avait eu Marie, longtemps avant Lucie. Modèle donc de Picasso, par le biais duquel Jacques Henric évoque Aristide Maillol, avec, sur sa tombe, une femme en bronze accroupie, et lui fait dire: " Je vois le monde ainsi, je fais le monde ainsi: des femmes partout." On sait l'écrivain féru d'art, et c'est effectivement ce que l'on goutte aussi dans ce va-et-vient constant des évocations femmes-artistes-oeuvres. Mais ce lieu, où Picasso et Maillol se sont rencontrés, revêt aussi, pour le narrateur, une autre importance. Argelès, Rivesaltes, les camps de l'exil de la République espagnole vaincue, puis des juifs allemands internés en 1940. Rivesaltes, où sa propre mère, les pieds enroulés dans des chiffons, la première femme, apportait à son bébé " une maigre nourriture et un peu de réconfort ", la mère, aujourd'hui mourante, dans un hôpital de Chartres, et qui fait dire à Jacques Henric, dans des pages inoubliables " qui n'a jamais torché la merde de sa mère ne sait rien du peu que sont les capitons de caca qui constellent le monde ".

Qui suis-je ? Qu'ai-je été ? D'où viens-je ? Où vais-je ? " Le roman de Jacques Henric y répond, traversé de longs coups d'ailes poétiques: " je " suis, " j "'ai été, " je " viens de, " je " vais vers...l'amour.n F. M.

 
Jacques Henric, l'Habitation des femmes, Seuil, 240 p., 120 F

 


1. Lisa Fittko, le Chemin des Pyrénées.Souvenirs 1940-1941, Maren Sell 1987.

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