Regards Mai 1998 - Points de vue

Histoire d'Afrique
Société civile et conflits

Par M. Mohamed Sahnoun *


La situation dans la région des Grands Lacs reste très instable, au-delà des problèmes conjoncturels et des conséquences d'une série de crises aiguës, comme le génocide au Rwanda, et le grand nombre de réfugiés, les problèmes de fonds ne sont en rien résolus. Région, essentiellement agricole, elle ne dispose d'aucune ressource minière, elle est aussi la plus densément peuplée d'Afrique. La pauvreté y est immense. Si l'on ne s'attaque pas très vite de façon radicale au développement de cette région, la paix restera fragile. N'oublions pas que l'aide internationale aux pays en voie de développement a baissé de 50% ces cinq dernières années. Au niveau de l'environnement, 70% à 80% du sol de la Somalie et de l'Ethiopie ont été touchés par la désertification en moins de cinquante ans, ce qui provoque de considérables déplacements de population. Chaque année, dix millions d'hectares de forêts sont détruits et le désert gagne six millions d'hectares. Pour ce qui concerne les gouvernements de la région, une gouvernance déficiente a accentué les chocs en jouant sur les divisions sociologiques et ethniques pour tenter de perpétuer un système qui est souvent le produit d'une tragique inconscience de la part des grandes puissances. Environnement, développement et bonne gouvernance sont les paramètres fondamentaux des crises latentes ou ouvertes là comme ailleurs. Il est nécessaire d'agir très vite et de décider d'un véritable Plan Marshall, qui associe la population et prenne en compte tous les aspects socio-économiques mais aussi écologiques de ces pays, inciter et aider à l'investissement et faire confiance aux populations. L'ONU est un instrument entre les mains des gouvernements. Il fera ce qu'ils souhaitent.

Pour protéger les progrès accomplis et aller plus loin, une intervention des opinions publiques est fondamental. Un médiateur a un mandat précis et ses moyens ne sont pas illimités, c'est pourquoi il faut que celles-ci s'expriment et fassent pression sur les gouvernements. J'insiste sur le rôle que pourraient jouer les organisations régionales ou sous-régionales, comme l'Organisation de l'Unité africaine dans la prévention et la solution des crises, ainsi que le stipule le chapitre VIII de la Charte des Nations unies. La communauté internationale devrait sérieusement considérer et aider ces institutions régionales ou sous-régionales pour qu'elles établissent un système de prévention aussi élaboré que possible, avec la participation des partenaires de la société civile en une chaîne de solidarité naturelle.

J'ai été personnellement associé à la mise en place d'un mécanisme de l'OUA pour la résolution des conflits, mais la plupart des organisations régionales ou sous-régionales des pays en voie de développement ne disposent pas des moyens logistiques adéquats pour intervenir efficacement dans les conflits. Par exemple, au Congo, dans la crise de 1993-94, nos efforts de médiation ont abouti, mais nous nous sommes trouvés paralysés par le manque de moyens lorsqu'il s'est agi de transformer le résultat en mesures concrètes de supervision d'élections, d'arbitrage, de démobilisation et de désarmement des milice. Plutôt qu'une intervention armée de la communauté internationale, les solutions politiques doivent être privilégiées. J'ai eu à m'occuper tour à tour de la Somalie, de la région des Grands Lacs et du Congo et j'en suis sorti avec la conviction profonde que l'intervention trop tardive de la communauté internationale explique largement l'anarchie qui s'est instaurée dans ces pays. Dès lors, il faut doser l'intervention armée et éviter d'y recourir trop rapidement, comme ce fut le cas en Somalie. Il est bien préférable d'entamer des négociations et de mettre en oeuvre tout un arsenal de ressources et de potentialités du pays, c'est là qu'intervient la société civile. Les institutions et les individualités du monde religieux, de la chefferie traditionnelle, du corps enseignant, des regroupements de marchands, de femmes, les associations de droits de l'Homme, représentent généralement des lignes de force qu'il faut pouvoir conforter et encourager.n M. M. S.

Propos recueillis par Arielle Denis d'après un entretien réalisé lors du colloque " Paix et développement " organisé par le Conseil mondial de la paix, les 19 et 20 mars 1998 à Dakar, Sénégal.

 


* Envoyé spécial du secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, dans la région des Grands Lacs, médiateur en Somalie, au Rwanda, au Congo.

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