Regards Mai 1998 - Points de vue

Algérie
Démultiplier les points de vue pour entendre

Par Françoise Amossé


Récemment, Olivier Mongin et Luce Schmid laissaient entendre dans le Monde du 14 avril qu'une certaine " cacophonie " règnait dans l'intelligentsia française vis-à-vis de l'Algérie. Tous deux supposaient un parti pris de ne " pas trop en savoir ".

Cacophonie ? Il est vrai par exemple que les intellectuels français se sont montrés divisés sur l'appréciation de la nature du pouvoir et le rôle de l'armée. Mais aussi, lorsqu'ils ont tenté de parler d'une voix, des interférences ont brouillé le message. Lors du meeting rassemblant des intellectuels d'origine différente à la Mutualité, un aspect polémique avait été règlé: il était inadmissible de poser la question qui tue et renvoyer dos à dos gouvernement et terroristes. Le lendemain, un quotidien de l'après-midi titrait exactement l'inverse. Pouvait-on dès lors entendre clairement ?

Ne pas trop en savoir ? L'économiste algérien, Youcef Hadjali, invité par Regards et TSF, penchait pour une autre hypothèse. Il reprochait, à l'antenne, la pensée unique véhiculée par la presse française, fondée " sur le suivisme de bien des quotidiens vis-à-vis des seules positions de l'Internationale socialiste et du FFS de Aït Ahmed ". Folle idée ?

Cacophonie ou frilosité devant la connaissance d'une situation complexe ? Une autre hypothèse s'impose. Plus généralement, n'était-il pas admis que l'Algérie républicaine ne devait pas passer le siècle ?

C'est sans doute pourquoi la curiosité pour le vivant, le mouvement profond de la société, le caractère contradictoire de son évolution, n'ont guère intéressé. Or, la société civile algérienne s'est considérablement structurée.

En 1989, le mouvement associatif était réduit à sa plus simple expression. Sous le règne du Parti unique, une seule association de femmes avait vu le jour, avec une activité contrôlée. Aujourd'hui, des centaines d'associations ont créé des pôles d'échanges et d'actions. Associations nationales, locales en tous genres, associations de préservation du patrimoine, associations théâtrales. Associations de femmes médecins, promotion de femmes du Sud, femmes chefs d'entreprise... La formidable résistance des femmes algériennes ne tient donc pas seulement à une tendance naturelle à lutter pour la vie.

Alors que seulement 63 000 enfants étaient scolarisés en 1963, c'est l'équivalent de la Tunisie qui entre tous les matins à l'école. La transformation est considérable. La démocratisation de l'enseignement est visible dans l'explosion de la formation de cadres, malgré tous les obstacles rencontrés depuis la guerre de libération. La presse algérienne est unique dans le monde arabe. Une presse qui compte plus de dix quotidiens, qui s'est développée avec le soutien de l'Etat et qui entre bien sûr maintenant dans l'économie de marché avec de nouveaux problèmes.

Lors du festival de Cannes, un comité d'entreprise (1) prenait une initiative exceptionnelle: rendre hommage au cinéma algérien, organiser un défilé de mode et des concerts." Faites savoir que nous vivons, que nous travaillons ", lançait le réalisateur Belkacem Hadjadj. Avec lui, plus d'une trentaine d'invités venant d'Algérie seront présents. Baya et Halima Boursas, stylistes, Moussa Haddad, réalisateur, Ali Hefied, photographe qui rendait un hommage à Abdelkader Alloula, Sonia, comédienne, Mourad Inchekel, maquilleur-coiffeur, Azzedine Meddour, réalisateur, Mohamed Chouikh, réalisateur, Omar Zitouni, journaliste, critique de cinéma au Matin... Sous chacun de ces noms, l'Algérie vit, les Algériens travaillent. Les racines de la résistance, les pistes solidaires, les espaces de discussion existent, chez les Algériens. Ils peuvent être partagés, sur l'autre rive. Ils sont ouverts à ceux qui veulent bien entendre..

 


1. Caisse centrale d'activités sociales des industries électriques et gazières, avec Arte, Télérama et RFI.

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