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Gérard Mordillat " En prenant fait et cause pour les sans-papiers, nous combattons fortement l'extrême droite " Par Pierre Barbancey |
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Voir aussi Le cinéma selon un réalisateur engagé |
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Une fois de plus, les cinéastes se mobilisent pour les sans-papiers.
Quels sont les motifs profonds de cet engagement ?
Nous avons à nouveau publié une pétition pour redire ce que nous avons déjà dit en octobre, répéter nos positions qui sont inchangées. A partir du moment où le gouvernement avait annoncé qu'il serait procédé à une large régularisation des sans-papiers et que, de ce fait, avait appelé les sans-papiers à se faire connaître auprès de l'administration, qu'ils l'ont fait très largement, cela nous paraît extrêmement difficile aujourd'hui de se servir de cet élan des sans-papiers vers la République française pour constituer une sorte de fichier policier qui ne servira qu'à les expulser.¨ccedil;a peut sembler une utopie absolument insupportable, mais nous pensons que, pour une fois, il faut mettre en accord les déclarations des hommes politiques et leurs actes. Nous voulions rappeler simplement, de façon très ferme, ce qui avait été dit et ce qui n'est pas fait.
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Vous aviez commencé à agir en février 96 puis en octobre 97.
Vous parlez de " l'esprit de février ".
Qu'est-ce que cela recouvre ?
Au départ, il y a une question morale qui s'est posée à la suite d'un cas précis, celui d'une dame dans le Nord, qui a été inquiétée par la justice pour avoir hébergé chez elle un sans-papiers. Question morale absolument fondamentale: sommes-nous obligés de dénoncer à la police tous ceux que nous rencontrons, que nous hébergeons ? Cette question nous a amenés à publier un appel à désobéir à une loi insupportable. S'il y a un esprit de février, c'est l'expression d'une question d'éthique tendant à définir la ligne jaune à ne pas franchir. Je sais que nos positions ont, par la suite, été caricaturées. En réalité, nos positions sont restées à la fois très simples et très fermes. Nous pensons, premièrement, que l'immigration, sous quelque forme que ce soit, ne représente pas un danger pour la France et les Français. Tout au contraire. Deuxièmement, et quoi qu'on en dise et quoi qu'on fasse, l'immigration illégale demeurera. Des gens poussés par la misère, la guerre, les mauvais traitements sont obligés de fuir leur pays. Il en existera, hélas, toujours. Il faut plutôt voir cette venue comme un témoignage d'adhésion à la République française. Il n'est pas question de dire que tout est possible partout. Mais, dans sa limite actuelle, cette immigration est (a été et sera) toujours supportable. Il y a un enjeu politique sur les questions d'immigration. Les immigrés font malheureusement les frais de cet enjeu politique qui est cette partie flottante de l'électorat que la droite et la gauche veulent conquérir. Ceux qui arrivent en France - légalement ou illégalement - ne le font ni pour nous envahir, ni de gaieté de coeur. Ils viennent pour travailler. Et chacun sait qu'être immigré, c'est le pire arrachement. Donc, on ne voit pas pourquoi ces individus ne seraient pas traités comme nous sommes traités. Nous voulions également combattre très fortement cette idée d'extrême droite qui lie immigration et insécurité, ainsi que cette idée que l'on retrouve dans le vocabulaire d'extrême droite, de droite et chez certains hommes de gauche, selon laquelle ces immigrés viennent voler le travail des Français. Il y a une opération de désinformation totale quant à la situation réelle et concrète des immigrés, légaux ou illégaux.
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N'est-ce pas, de votre part, une manière d'investir le champ politique ?
C'est intervenir politiquement, mais pas à l'intérieur d'un parti politique. La distinction est importante. Parmi les cinéastes qui ont très activement participé à l'ensemble des actions, l'appartenance politique, ou le fait de se reconnaître dans telle ou telle tendance politique, est extrêmement large. C'est, bien sûr, une question morale, éthique, qui explique pourquoi nous nous sommes réunis, au-delà de nos différences. Nous avons, bien évidemment, conscience d'agir sur le champ politique. Et tout aussi conscience de la volonté de nous tenir à distance des appareils politiques. C'est, finalement, ce qui fait fonctionner ce mouvement.
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Cela signifie-t-il qu'on peut s'investir sur le champ politique pour une question puis s'en retirer, quitte à y revenir lorsqu'apparaît un autre problème ?
Ce n'est pas aussi simpliste. Il ne faut pas non plus tomber dans un excès qui a été la tentation de certains journalistes. Dès qu'il se passait quelque chose où il y avait des raisons de s'indigner, immédiatement on se précipitait sur les cinéastes pour connaître notre position et notre analyse. Nous sommes des citoyens comme les autres. Il n'y a pas d'organisation, il n'y a pas de tentation de monter sur pied une association, un parti ou un groupuscule. C'est une réunion d'individus qui, à un moment donné, agissent en commun. Il est évident que notre analyse des questions politiques est une analyse individuelle et individuellement ne s'arrête pas à l'immigration ou aux sans-papiers. Ce n'est pas s'investir sur un point et s'en retirer. Quand on s'investit sur les sans-papiers, l'important n'est pas tant de signer une pétition.¨ccedil;a ne prend pas beaucoup de temps. En revanche, et c'est à mettre au crédit des cinéastes en particulier, après la pétition, après le mouvement de février - que nous avons dissout tout de suite - et les uns et les autres nous n'avons pas cessé d'agir à l'intérieur des mouvements avec les sans-papiers. C'est-à-dire être avec eux, mener des actions, donner un coup de main, faciliter telle ou telle chose. Mais chaque fois que nous faisions quelque chose, notre premier réflexe n'était pas de convoquer la presse entière pour l'informer que nous avions aidé à porter deux caisses. Le plus important, c'est que les sans-papiers qui ont fait la demande de régularisation, le soient.
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Qu'est-ce qui explique que les cinéastes, en tant que profession, soient en pointe, même s'ils ont été rejoints par d'autres corporations ? Est-ce dû à des individualités ?
D'abord à des individualités. Le premier ap-pel a été l'oeuvre de Pascale Ferran et Arnaud Depleschin et les autres ont suivi. Mais il y a une chose qui est certainement inhérente à la profession même de cinéaste. Contrairement à ce que croyait Eric Raoult (ancien ministre du gouvernement Juppé. NDLR), les cinéastes sont des gens qui sont souvent dans la rue, qui tournent beaucoup, qui fréquentent énormément d'endroits, de milieux, qui sont confrontés à des tas de situations et qui, dans leur immense majorité, ne vivent pas dans les ors des ministères, du XVIe arrondissement. Le cinéma est un art populaire et je crois qu'il y a quelque chose du caractère populaire chez ceux qui font le cinéma. C'est un terreau propice. La plupart des films réalisés aujourd'hui sont coproduits. Donc, nous sommes habitués à travailler avec des techniciens, des acteurs étrangers. Il n'y a pas d'hostilité, au contraire, vis-à-vis de ceux qui viennent d'ailleurs. C'est toujours un plaisir de découvrir un technicien ou un comédien qui vient d'un autre pays. Autre grand plaisir d'un cinéaste: montrer ses films à l'étranger. De rencontrer des publics, des personnes qui ont des cultures que l'on ne rencontre pas forcément en France. S'il est une langue universelle, c'est bien le cinéma.¨ccedil;a n'a pas joué directement, bien entendu. Mais tout cela fait que les cinéastes étaient particulièrement sensibles à cette question de l'autre, de l'étranger, de l'extérieur. C'est quelque chose qui paraissait nous concerner au premier chef.
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Concernant le champ politique, vous soulignez qu'il ne faut rien simplifier, que les cinéastes sont aussi des citoyens.
Mais il y a certainement bien d'autres questions sur lesquelles il peut y avoir un mouvement en commun.
Qu'est-ce qui peut induire cette action politique spécifique ?
Comme on dit, il y a une raison par jour de s'indigner. Je crois que là, en l'occurrence, c'était complètement circonstanciel et que cette circonstance tient au fruit du hasard. Peut-être parce que les uns et les autres nous nous sommes sentis personnellement touchés, d'abord par l'histoire de cette femme qui ne pouvait pas héberger, chez elle, qui elle souhaitait. Et aussi par la situation même des sans-papiers. On a commencé à travailler en étroite collaboration avec les sans-papiers et on a connu de manière plus profonde ce qu'était leur situation réelle. On les a connus en tant qu'individus. C'est une chose qui me choque toujours. On parle des sans-papiers comme si c'était une catégorie abstraite, comme si c'était quelque chose sans réalité physique. Pour nous, ils en ont une. Ils ont des noms, des visages, des rires, qui font qu'ils ne sont pas n'importe qui, qu'on ne peut renvoyer en tranches ou en plusieurs morceaux dans leur pays d'origine. C'est l'éternel reproche qu'on peut faire aux politiques. Pour eux, c'est une abstraction, ce sont des sans-papiers. Qui ? Pour eux, peu importe. C'est très différent lorsqu'on a une connaissance personnelle des cas de tel ou tel plutôt qu'une analyse purement chiffrée de ce qu'ils sont. Voilà aussi pourquoi les cinéastes ont fonctionné plus particulièrement sur ce terrain-là. Sans forcer la comparaison, on s'est retrouvé dans la situation qui est celle du cinéma: regarder l'autre. Cette relation-là, sans avoir à être dite, a tout à fait existé.
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Février 1996, octobre 1997, avril 1998.
Au bout d'un moment, des choses nouvelles naissent-elles de ce regroupement ? Y a-t-il la volonté d'analyser, de comprendre et pas " simplement " de s'insurger ?
Les discussions sont évidemment très nourries. On a beaucoup réfléchi, par exemple, sur la manière de réintervenir. Au vu des reconduites à la frontière, les régularisations n'étant pas menées, il nous paraissait urgent et nécessaire de se remobiliser. La presse a cité les raisons caricaturales pour lesquelles certains ont été refusés. Un sans-papiers a été débouté parce qu'il n'avait pas fait de déclaration d'impôts. C'est extravagant. Patrick Braouzec, maire de Saint-Denis, citait le cas d'un Algérien qui devait être expulsé au Mali. Visiblement, sa demande n'avait été ni lue, ni étudiée. On voit comment les préfets, mis en place par l'ancienne majorité, mais aussi l'administration en tant qu'administration, fait de la résistance passive. Ce n'est pas particulièrement de la mauvaise volonté, mais on a tous été en butte à la bureaucratie. Ce qui est terrible dans cette histoire, c'est qu'en réalité elle aurait pu être réglée très vite et de façon exemplaire. Après la nomination du gouvernement Jospin et les déclarations sur la large régularisation qui serait offerte aux sans-papiers, il suffisait de la faire. Et même s'il fallait régulariser 75 000 personnes sans-papiers (pour un an seulement, d'ailleurs), ce qu'ont fait avant nous l'Italie, l'Espagne et même les Etats-Unis, on aurait entendu Le Pen et Jean-Louis Debré pousser les mêmes cris. Et alors ? La gauche avait gagné les élections et elle gouvernait comme elle devait gouverner. Or, ça ne s'est pas fait. Je n'ose pas croire que ce soit par pur cynisme. Par moment, je me demande si on ne veut pas entretenir tout ça. Parce que, dans le fond, c'est une façon très juste de détourner l'attention de l'opinion publique sur tel ou tel point qu'on ne veut pas voir discuter publiquement. Supposons que les 75 000 personnes n'obtiennent pas leurs papiers. On sait bien qu'ils ne seront pas tous expulsés. C'est impossible. On en montrera quelques-uns au journal de 20 h pour dire: " Regardez comme nous sommes aussi fermes que la droite." Et puis, on va laisser des gens dans la nature, sans aucun statut, dans la plus grande précarité, aggravée par le fait qu'ils se sont déclarés à l'administration et qu'ils sont fichés. La seule façon pour le gouvernement de s'en sortir, c'est de tous les régulariser. Un certain nombre de responsables: des communistes, des Verts et aussi au sein du PS estiment que cette situation est intenable, incohérente avec ce que peuvent être les idéaux des uns et des autres.
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L'an dernier, au Festival de Cannes, il y avait eu ce court-métrage sur les sans-papiers, projeté avant chaque film français, dans toutes les sélections.
Envisagez-vous des actions de ce type ?
Je ne sais pas. Nous avions effectivement produit ce film l'an dernier. La direction du Festival de Cannes, Pierre Viot et Gilles Jacob, avaient été parfaitement respectueux du désir des cinéastes. Ce qui n'était pas facile, la municipalité de Cannes n'étant pas spécialement de gauche...
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La montée de l'extrême droite, les scores du Front national interpellent-ils les cinéastes ?
Directement. Mais je pense qu'en prenant fait et cause pour les sans-papiers, nous combattons fortement l'extrême droite. Le Pen a eu une formule meurtrière vis à vis des gens de droite: mieux vaut l'original que la copie. Je crains qu'un jour quelqu'un dise la même chose à Chevènement. Ce serait terrible pour lui. Mais ça lui pend au nez. Pour moi, la seule façon de combattre l'extrême droite, c'est de mener une politique de gauche. Et le premier point d'une politique de gauche, qui la distinguerait à tout jamais d'une politique de droite, serait de mettre en cohérence ses déclarations avec ses actes. Il est évident qu'à partir de ce moment-là, la position de l'extrême droite deviendrait différente. Parce qu'on verrait, à l'expérience, que régulariser 75 000 personnes ne changerait absolument rien à la vie du pays. Défendre des droits pour ceux qui n'en ont pas, c'est aussi défendre pour les ouvriers en France un certain nombre de droits qu'on veut leur supprimer. J'ai été frappé de voir que des associations de chômeurs ou pour le droit au logement ont soutenu le mouvement des sans-papiers. Le droit de l'individu n'est pas divisible. Lorsqu'on défend l'idée que ceux qui n'ont aucun droit doivent en avoir, bien entendu nous exigeons qu'il en soit de même pour les Français. On voit bien que, lorsqu'il s'agit des entreprises, beaucoup de droits sont contestés. C'est une pédagogie politique qui, à mon sens, est la meilleure arme contre l'extrême droite. Le pire est de courir sur leur terrain et de leur voler les charognes qui leurs servent de nourriture.n |
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Gérard Mordillat cinéaste, très actif président de la Société des réalisateurs français (SRF), dont on a pu voir les premiers volets de Corpus Christi en mars 1997 et sept autres en avril dernier sur Arte, fait partie de ces cinéastes qui ne cessent, depuis le mois de février 1996, d'alerter l'opinion publique et de se mobiliser pour les sans-papiers. |
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Le cinéma selon un réalisateur engagé
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Gérard Mordillat est né en 1949. Il a commencé sa carrière de réalisateur par des documentaires qui restent en mémoire, la Voix de son maître (1977) et Patrons-télévision (1978), en collaboration avec Nicolas Philibert. Viennent ensuite ses premières réalisations pour le cinéma: Vive la sociale (1983), adapté de son propre roman et prix Jean-Vigo, Billy-Ze-Kick (1985), adapté du roman de Jean Vautrin, suivis de Fuckin Fernand (1987), Cher Frangin (1988), Toujours seuls (1990), films qui, tous, portent un regard tendre, drôle, pertinent sur la vie proche, immédiate, populaire. Il s'intéressera ensuite, avec Jérôme Prieur, à Antonin Artaud, " suicidé de la société ", auquel il consacrera une fiction, En compagnie d'Antonin Artaud (1993), interprété par Sami Frey, et un long documentaire en deux parties, la Véritable Histoire d'Artaud le Momo (1993). Toujours en compagnie de Jérôme Prieur, il s'est attelé à un vaste projet, Corpus Christi, une lecture critique et extraordinairement documentée de l'Evangile selon Saint-Jean. |