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Lectures
Par Pierre Boutan |
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Georges Snyders relit Jaurès pour retrouver le passé le plus lointain, celui des débuts en France de la forme révolutionnaire.
C'est donc le Jaurès le plus jeune, celui qui découvre la réalité populaire et oppose la nécessité de l'organisation à l'impuissance de la proclamation généreuse.
Commentaire.
Comment se repérer au milieu de changements aussi considérables que ceux des dernières années, pour un communiste qui a rejoint le parti au retour d'Auschwitz, c'est-à-dire il y a un demi-siècle ? C'est de cette question que partent les dernières réflexions de Georges Snyders. Alors que la tentation de la fuite en avant, de la débandade théorique, pourrait être la conséquence de l'effondrement de trop de certitudes, "après les terribles déceptions qui se sont abattues sur nous", la démarche de Georges Snyders est tout autre. Il s'agit pour lui de se retourner vers le passé plus lointain, celui des débuts mêmes en France de la forme révolutionnaire. Ce mouvement n'est certes pas absolument unique, comme le marquent par exemple le grand colloque de mai sur le cent cinquantenaire du Manifeste de Marx, ou, plus près de nous, et sur une question qui fait la spécialité de Georges Snyders, celle de l'école, le cinquantenaire du Plan Langevin-Wallon, dont les actes sont sous presse. Mais sans choisir le prétexte d'un anniversaire, Georges Snyders s'est mis à relire Jaurès (1), le Jaurès le plus jeune, celui qui découvre la réalité populaire, en même temps que la théorie marxiste lui fournit le moyen de dépasser son idéalisme de formation. Dépasser, c'est bien la question: au sens où il s'agit non de brûler ce qui a été adoré, mais d'en voir les limites et de profiter de cet élan pour aller plus loin, sans reniement et sans nouvelles illusions. Ainsi en est-il de la " vertu d'indignation ", que la conscience nouvelle des causes, obtenue par le recours à la référence théorique marxiste, ne saurait émousser sans risque. C'est à cet endroit que Georges Snyders retrouve de quoi nourrir la réflexion sur le présent. La conscience de classe, en effet, ne se décrète pas. Et c'est justement la démarche même de Jaurès, où il se retrouve pour repenser l'actualité. A l'impuissance de la proclamation généreuse, Jaurès oppose la nécessité de l'organisation, besoin indispensable pour assurer cette continuité qui fait si souvent défaut au prolétariat, comme on disait à l'époque. C'est bien là qu'apparaît le besoin d'une forme d'organisation qui puisse dépasser le morcellement inefficace de petits groupes sans moyens d'action concrets, et, ce qui n'est pas acquis d'avance, disposer de la lucidité et de la surveillance même de ses propres membres pour conserver ses rapports au monde réel.
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Le recours à la référence théorique marxiste pour nourrir la réflexion sur le présent
Mais même un parti ouvrier organisé et puissant est amené à se poser la question de ses alliances, dans une société forcément diverse: ainsi le Jaurès révolutionnaire retrouve le Jaurès idéaliste, qui rêvait de réconcilier bourgeois et prolétaires dans le sens des valeurs républicaines, trop vite confondues avec celles du socialisme à venir. Car s'il y a un retournement d'importance entre l'avant et l'après-Marx, c'est bien que ce sont les victimes elles-mêmes qui seront les responsables du changement révolutionnaire, et non les bonnes âmes de la classe supérieure. Je ne résumerai pas plus la troisième partie de cette brochure, " Jaurès et notre marxisme ". On peut au moins en juger par ces questions de l'auteur sur " l'union du matérialisme et de l'idéalisme ", comme moyen d'échapper aux risques, que nous mesurons mieux, hélas, aujourd'hui, de commettre au nom du marxisme plus que des erreurs, des crimes. Sur les raisons de lutter, sur le rôle de l'individu et des idées, les réflexions que Snyders tire de sa lecture de Jaurès ne manquent heureusement pas d'optimisme. On ne résistera pas pourtant à citer la dernière phrase de conclusion, qui est bien sûr une citation de Jaurès: "L'univers a de la joie pour tous, il est socialiste à sa manière." A ce Snyders inédit, il manquait quelques réflexions sur l'école. On les attendait d'autant plus que Jaurès ne fut pas muet sur la question. Elles sont finalement en annexe. Parmi quelques rappels plus classiques, je retiens ce qui concerne les difficultés d'enseigner la morale alors que les faits viennent en permanence contredire les mots: c'est donc en définitive la préparation de cet ordre à venir qui, seule, peut donner consistance à " ces formules, aujourd'hui menteuses ". Et c'est bien d'avenir qu'en définitive parle le toujours jeune Snyders.n P. B. |
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1. Georges Snyders, Marx au regard de Jaurès.Jaurès et nous, Jaurès et moi, éditions Matrice.Notamment en vente à la librairie du Scarabée, 3, rue de la Montagne-Saint-Genevière, 75005 Paris. |