Regards Mai 1998 - Les Idées

Transformations
Travail et ordre social

Par Antoine Casanova *


Les transformations des forces productives ont, au long de l'histoire, puissamment contribué, à chaque époque, à la mise en crise des anciens systèmes économiques, sociaux et politiques et à l'élaboration longue, tâtonnante, conflictuelle de nouveaux types de rapports sociaux. La connaissance de ces transitions passées éclaire les conditions du mouvement contemporain de recherche du dépassement du capitalisme.

Les transformations qualitatives des forces productives ont rendu possible l'entrée de l'humanité, au cours de la complexe révolution néolithique, en une période, avec laquelle commence un vaste arc temporel qui, à des égards essentiels, dure encore à la fin du XXe siècle. C'est en effet alors que deviendront possibles et efficaces un développement de la productivité du travail et un élargissement inédit des richesses et des capacités intellectuelles des sociétés humaines dont l'élaboration a été longue et tâtonnante: entendons l'invention de rapports sociaux et politiques d'exploitation et de domination permettant à un nombre limité d'êtres humains de détenir le contrôle majeur des moyens de production et d'extorquer, par de lourdes et variées contraintes, du surtravail non payé à des multitudes d'autres humains voués au statut de producteurs immédiats. Les transformations qualitatives des capacités et forces productives humaines qui ont suivi, ont assuré depuis la reproduction de types de modes de production et de rapports sociaux radicalement différents, mais tous fondés sur la mise en dépendance et l'exploitation des producteurs immédiats. Mais ces transformations ont, en chacune des principales étapes qu'elles ont connues, de la protohistoire au XXe siècle, ouvert de nouveaux champs de possibilités et de contraintes pour les sociétés; elles ont fait naître de nouvelles bases sociales pour la croissance de la productivité du travail. Elles ont ainsi puissamment contribué, à chaque époque, à la mise en crise des anciens systèmes économiques, sociaux et politiques d'extorsion du surtravail et à l'élaboration longue, tâtonnante, conflictuelle de nouveaux types de rapports sociaux.

 
Les motifs des longues durées constitutives des transitions d'un grand type de société à un autre

L'approche ethnologique et historique nous place en effet devant une donnée essentielle: il n'y a ni arbitraire, ni fatalisme techniciste dans les rapports des sociétés humaines avec leurs milieux techniques dans l'histoire. Cela fut vrai hier. C'est plus vrai encore aujourd'hui. D'un côté, une fois que de nouvelles capacités d'action sur la nature sont inventées, puis socialement objectivées en des ensembles opératifs matériels, elles font entrer les sociétés humaines et l'ensemble de leurs rapports sociaux en un champ historique nouveau spécifique et original de possibilités, de limites, d'exigences, de risques. A l'inverse, ce nouveau champ ne comporte rien de fatal, unilinéairement déterminé: des voies contradictoires se développent, s'affrontent quant à l'orientation (économique, sociale, culturelle, politique) prédominante à faire valoir dans le champ historique nouveau. Les producteurs mènent des luttes de formes extrêmement variées, de qualité de conscience et d'organisation profondément différentes selon les époques historiques, pour imposer des modes de recours aux forces productives nouvelles qui réduisent les pesées sur leur vie. Résistance aux exploitations d'un côté et efforts d'imposition d'un ordre social nouveau de l'autre, étant inséparables à toutes les époques de transition, les producteurs directs travaillent à rendre possible un développement de la production des richesses sociales sur la base de la libération la plus large de leurs capacités, quant à l'épanouissement des savoirs et/ou des savoir-faire, à la maîtrise du temps, à la participation aux prises de décision qui concernent les vies de tous.

Tout autres sont les recherches des classes dirigeantes (grands propriétaires fonciers de l'Empire romain, par exemple, ou encore, plus tard, aristocraties nés de la différenciation intensifiée des sociétés germaniques; noblesses féodales entre XVIIe et XIXe siècles; grande bourgeoisie des maîtres du capital financier aujourd'hui). Dans l'ensemble, ces recherches se caractérisent par de tenaces efforts d'invention, de choix et de réponses qui permettent au système social jusque là dominant de faire face aux nouveaux défis (économiques, sociaux, culturels, politiques) nés de la transformation des forces productives humaines et de renouveler les bases de son hégémonie. Les processus sommairement évoqués laissent peut-être mieux apercevoir les motifs des longues durées, qui sont constitutives des transitions d'un grand type de société à un autre. Il s'agit de mouvements de transformation où les rapports de production et les structures sociales anciennement dominants d'un côté et, de l'autre, le développement d'exigences de formes neuves des rapports de production et des modes d'organisation des sociétés sont tout à la fois longtemps inséparables et en conflit mouvant. Il s'agit de complexités contradictoires où rien n'est immobile.1. Dans les zones ou les pays au sein desquelles les rapports sociaux nouveaux sont déjà devenus essentiels et où des rassemblements puissamment combatifs et majoritaires s'opèrent contre la classe dominante et ses éventuels appuis extérieurs, des ruptures de portée révolutionnaire peuvent se produire. La victoire de ces nouveaux rapports sociaux est alors souvent rude, tourmentée, voire inachevée. Songeons, à cet égard, aux rudes luttes sociales et nationales, politiques et militaires que la bourgeoisie néerlandaise dut conduire pour se libérer et maintenir son pouvoir dans une Europe dominée par l'Espagne et la France absolutistes. Songeons, en un autre contexte, au cas de la Russie révolutionnaire au début du XXe siècle.

2. Les classes dirigeantes veulent répondre aux défis des nouvelles réalités en genèse sur la base d'un maintien rénové des rapports de production préalablement existants. C'est le cas avec le " deuxième servage ", système où, en Europe de l'Est, entre le XVIe et le XIXe siècles, les serfs doivent travailler afin de produire pour les marchés (devenus mondialisés)...comme s'ils étaient de libres salariés ou libres producteurs-vendeurs à leur compte. Pareilles stratégies ne peuvent éviter de se construire dans des contradictions aiguës. Elles conduisent en effet à contrecarrer, d'une façon qui va en se renforçant, la satisfaction des exigences (de qualification, d'inventivité, de meilleure maîtrise de tous les moyens d'assurer son existence d'être humain) qui sont vécues comme sans cesse plus nécessaires par les producteurs directs. L'émergence, le développement puis l'instauration de rapports sociaux conformes aux exigences humaines adéquates aux nouvelles potentialités de civilisation ne se réalisent en effet qu'au fil de luttes longues, amples, non linéaires. Des luttes faites d'avancées, de victoires ou de rudes reculs. D'autant plus que les classes dirigeantes (la noblesse en Europe au XIXe siècle, la grande bourgeoisie dans le monde en ce XXe siècle qui s'achève), même après de fortes révolutions nationales (la Révolution française de 1789 à 1815, la Révolution bolchevique depuis 1917) ne renoncent jamais à restaurer, reconstruire, élargir leur hégémonie. Elles tentent d'utiliser à leur profit les données nouvelles des sciences, des techniques, des circuits d'échanges, des exigences voire des espérances développées parmi les peuples; elles s'efforcent en même temps de profiter des fautes, des contradictions, des faiblesses, des fragilités, des retards de pensée et d'action que peuvent manifester en chaque pays et sur la planète les sociétés nouvelles et, par ailleurs, les forces révolutionnaires dans leurs relations aux défis et exigences nouvelles qui naissent du mouvement de la civilisation. Mais les orientations de maintien aiguisé et adapté de l'ordre ancien heurtent sans cesse plus fortement les exigences sociales et nationales neuves de millions d'êtres humains. C'est en ce sens qu'il n'a jamais existé de cheminement libérateur qui ait pu émerger et croître hors des ripostes aux efforts (avec les risques régressifs qui s'y rattachent) des forces du passé et hors de la mise debout (de formes et de contenus qualitativement différents selon les périodes) des travailleurs.

 
Le champ des transformations et possibilités ouvert par la révolution technologique et informationnelle

Les connaissances sur les transitions du passé, au travers même de leurs limites, donnent la possibilité de considérer avec distance critique et rationnelle des discours actuels qui, en s'appuyant sur d'incontestables réalités, confèrent force aveugle d'évidence à la pérennisation de l'ordre dominant. Tel le thème selon lequel les crises de l'ancien système des pays de l'Europe orientale seraient le signe de la " fin du communisme ", la preuve de l'échec définitif de tout dépassement révolutionnaire du capitalisme, la marque du " retour au réel ". Tel encore le thème selon lequel la révolution informationnelle contemporaine (avec l'explosion des capacités humaines qui s'y rattachent) ne fonderait qu'un seul type de modernité: celle de la nécessité des politiques capitalistes du chômage, de précarité, d'inégalités entre les hommes et les peuples. Les réalités dont nous sommes acteurs, sujets et spectateurs en 1998 s'ouvrent dans une transformation des capacités scientifiques, technologiques, opératives des humains, et par là dans une transformation des forces productives humaines, d'altitude et de nature qualitative sans précédent dans les siècles antérieurs. Ce mouvement permet et permettrait de développer de manière neuve et imaginative les aptitudes humaines de conception, de commande, de contrôle, de régulation et de développement des processus productifs, cognitifs et créatifs. A l'inverse, la mise en oeuvre de ces nouveaux outillages rend par là même possible et nécessaire une extension sans précédent de la formation initiale et permanente des hommes, de leurs aptitudes symboliques, cognitives, imaginatives, un développement sans comparaison de leur intervention informée, intelligente et profondément (et incessamment) concertée et démocratique dans la production et la conduite de la vie sociale et politique.

Ce qui devient possible et nécessaire si l'on veut mettre en oeuvre avec maîtrise et créativité les nouveaux ensembles techniques, scientifiques et culturels, c'est un mode social d'existence, de formation initiale et permanente, de vie, qui à tous donne les outils conceptuels, les aptitudes symboliques qui leur permettent de s'adapter avec maîtrise et capacité anticipatrice aux évolutions des rapports sociaux et politiques comme aux développements qui caractérisent cette tekhnê porteuse de symboles et d'opérations de l'intelligence humaine. Avec le champ des transformations et possibilités ouvert par l'actuelle révolution technologique et informationnelle, on peut sans doute (si les forces de paix et de libération l'emportent sur les forces de destruction) commencer à voir se créer les conditions de l'entrée dans une ère de l'histoire humaine qui pourrait nous faire sortir tout à la fois du capitalisme et de ces sociétés où le développement des richesses et de la civilisation a été fondé sur la domination et l'exploitation. Mais possibilité n'est pas synonyme de réalité.

 
Contre la civilisation du travailleur jetable et flexible que le capital financier veut imposer

La mutation qualitative que les partisans du traité de Maastricht et du traité d'Amsterdam veulent faire subir à l'Union européenne s'inscrit de manière spécifique dans le mouvement d'ensemble des élaborations stratégiques capitalistes de la fin des années 1980 et de la décennie 1990. Elle est destinée à rendre possible le remodelage considérablement accentué et accéléré de tout ce qui est constitué des droits et de l'identité personnelle et sociale des citoyens-travailleurs de chaque peuple et tout particulièrement du peuple français. La mise en acte de ces orientations chemine de façon différenciée selon qu'il s'agit des pays du Sud, de l'Est ou de l'Ouest. Il s'agit en même temps d'imposer partout brutalement, de manière encore élargie, une société qui, en toutes les sphères de la vie et de l'activité humaine, aurait pour esprit des lois les critères et les contraintes de la croissance des profits financiers pour les grands groupes multinationaux européens (eux-mêmes sous dominance allemande) et américains. C'est en ce sens que cette perspective constituerait une cruelle régression.

Cette prolongation élargie et rénovée de l'exploitation entre en contradiction de manières multiples mais profondes avec les possibilités offertes par la transformation inédite des forces productives ainsi qu'avec les exigences de libération des citoyens et des peuples qui s'y enracinent. Ces réalités alimentent et modifient les conditions du mouvement contemporain de recherche du dépassement du capitalisme. Ce mouvement est aujourd'hui fait d'une expérimentation en actes et d'une recherche d'intelligence du réel qui concernent tous ceux qui, aujourd'hui, ne se reconnaissent pas dans le socialisme centralisé et qui partagent le combat contre la civilisation du travailleur jetable et flexible que le capital financier veut imposer aux personnes et aux nations. Ce mouvement concerne tous ceux qui, pour chaque jour et pour le XXIe siècle, cherchent les voies d'une libération humaine adéquate aux immenses possibilités qu'offrent les savoirs, capacités, forces productives inventées par l'humanité en ces années que nous vivons..

 


* Historien

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