Regards Mai 1998 - Les Idées

Affaire Lyssenko
Un drame, une faute, un gâchis

Par Alain Bascoulergue


Voir aussi Ces années-là...

Le 8 avril, à l'Espaceregards, un débat consacré à l'affaire Lyssenko a réuni Dominique Lecourt, philosophe, auteur de Lyssenko, l'histoire réelle d'une science prolétarienne (Maspero 1976, PUF 1995); Francis Cohen, ancien directeur de la Nouvelle Critique; Charles Devillers, professeur honoraire de biologie; Lucien Sève, philosophe, qui publie en mai un ouvrage collectif consacré à la Dialectique de la Nature.

Henri Malberg situait d'emblée ce débat comme expression de la volonté du PCF de réévaluer lucidement son passé. Ce passé-là a quelque chose de monstrueux, d'autant plus qu'il se produit tout près de la plus vive clarté, celle de la résistance soviétique, vainqueur du nazisme pour le reste du monde, et de la Résistance française, qui nous léguait quelques-unes des plus pures figures de l'histoire nationale parmi lesquelles des communistes en grand nombre." Pourquoi le Parti communiste français, honoré, si prestigieux, avait-il besoin de s'embarquer dans cette scandaleuse et longue histoire ? A quelle aberration, à quels problèmes réels, à quels besoins politiques qui devaient amener, je pense à Marcel Prenant, à une rupture avec une partie des intellectuels, cela correspondait-il ? On nous dit pourquoi remuer tout ça ? Je fais miennes ces paroles de Louis Althusser dans la préface de Lyssenko, histoire réelle d'une science prolétarienne, de Dominique Lecourt, "le silence sur l'erreur, c'est, la plupart du temps, la persistance de l'erreur à l'abri du silence"".

 
" Le silence sur l'erreur, c'est, la plupart du temps, la persistance de l'erreur à l'abri du silence "

A cet égard, ces années-là furent des années de plomb. Tout démarre en France le 26 août 1948 avec un article de Jean Champenois dans les Lettres françaises: " Un grand événement scientifique, l'hérédité n'est plus commandée par de mystérieux facteurs ",qui relate la session de l'académie des sciences agricoles de l'URSS, au cours de laquelle Lyssenko a produit, entre autres preuves de ses théories, des hybrides de plantes. En URSS, les intellectuels qui refusent de s'aligner sur les positions de Lyssenko sont promis à la déportation, à la déchéance, au déshonneur, voire à la mort. Le PCF, lui, systématise le monde bipolaire jdanovien et l'opposition lyssenkienne des deux sciences. Non seulement le parti dit ce qu'il faut penser de la génétique aux généticiens, aux biologistes - dont l'un des siens, Marcel Prenant, titulaire de la chaire de biologie à la Sorbonne -, mais il systématise la " théorie " des deux sciences à laquelle, avec un zèle de néophyte, il entend plier tous les intellectuels; et ils sont nombreux au PCF ou proches en 1948.

Maurice Thorez joue fermement son rôle de premier stalinien de France (expression flatteuse à cette époque) en exprimant, lors d'une cession du comité central à Gentilly en juillet 1948, l'idée qu'" il n'y a qu'une attitude pour un intellectuel communiste, se placer entièrement, sans aucune réserve, sur les positions idéologiques et politiques de la classe ouvrière et de son parti communiste ". Dans la revue Europe, en octobre 1948, Louis Aragon raisonne ainsi: " sans prendre parti entre ces deux tendances (génétique classique/lyssenkisme) il est permis à un philistin de constater que la première décrète l'impuissance de l'homme à modifier le cours des espèces, à diriger la nature vivante, que la seconde prétend fonder le pouvoir de l'homme à modifier le cours des espèces, à diriger l'hérédité."

En février 1949, lors d'une réunion des intellectuels communistes, salle Wagram à Paris, Laurent Casanova prend de front les positions favorables à la génétique classique défendues dans sa version morganienne par Marcel Prenant: " Oui, il y a une science prolétarienne, fondamentalement contradictoire avec la science bourgeoise qui peut se satisfaire d'approximations aussi grossières." L'explication est simple et percutante. Puisque seule la classe ouvrière a une visée universelle, que ses intérêts sont ceux du genre humain tout entier, elle n'est pas limitée dans sa capacité de réflexion et dans ses objets de recherche, alors que la classe bourgeoise a un horizon limité à ses intérêts étroits de classe. Jeannette Colombel, fille de Marcel Prenant, auteur de la Nostalgie de l'espérance nous a alors rappelé, en des mots poignants, ce soir dramatique à la salle Wagram. Deux heures durant d'une critique en règle et la nécessité où se trouva ce biologiste reconnu et respecté par ses pairs, ancien chef d'état-major des FTP, ancien déporté, de faire publiquement allégeance à Maurice Thorez et à la ligne ainsi tracée. Il ne sera pas réélu au comité central l'année suivante.

 
" ...il y a une science prolétarienne, fondamentalement contradictoire avec la science bourgeoise ..."

Dominique Lecourt pointe cette singularité qui voulut que les communistes français se soient montrés alors plus lyssenkistes que Lyssenko. Pourquoi ? Il avance des hypothèses "ouvertes": la dévotion à l'URSS n'expliquant pas tout (dans d'autres pays où cet attachement existe, les comportements communistes ont été moins radicaux), il s'interroge sur l'ouvriérisme du PCF. A ce moment où la guerre froide prend un tour dramatique, la confiance limitée que le parti accorde à ses intellectuels ne l'incite-t-elle pas à les rassembler sur une ligne " claire ", voire à les soumettre, à l'instar de l'URSS ? Louis Althusser dans Pour Marx écrira: " Ce temps reste celui des intellectuels armés, traquant l'erreur en tous repaires, celui des philosophes sans oeuvre que nous étions, mais faisant politique de toute oeuvre et tranchant d'une seule lame, arts, littérature, philosophie et sciences, de l'impitoyable coupure de classes - le temps qu'en sa caricature un mot résume encore, haut drapeau claquant dans le vide - " science bourgeoise, science prolétarienne "."

Francis Cohen témoigne: " Nous y avons cru...nous avions une confiance absolue en l'URSS, la société soviétique qui inaugurait un stade supérieur de l'histoire de l'humanité ne pouvait qu'être supérieure en tout...principe de confiance qui nous faisait soutenir même ce que nous ne connaissions pas... Nous avions, il faut le dire, une forte dose de suffisance." Lucien Sève, évoquant " cette façon que nous avions de bomber le torse, ou de toiser les intellectuels communistes d'avant-guerre, d'avant notre stalinisme avec condescendance ", rappelle ses doutes en 1948, puis, après son adhésion au parti en 1950, sa volonté de s'en convaincre."Notre attitude ne tenait pas qu'à notre attachement à Moscou, il y avait des causes culturelles à notre lyssenkisme, la philosophie marxiste conçue comme un super savoir, une science au-dessus des sciences " dont nous étions les dépositaires, et dont les premiers dérapages, note le philosophe, se trouvent chez Engels, chez Hegel et, pour moindre partie, chez Marx lui même.

Seconde hypothèse formulée par Dominique Lecourt, " il y a peut-être aussi quelque chose qui tient au positivisme des scientifiques français dont les intellectuels communistes ont été très imprégnés, l'idée que la science en tant qu'objet de croyance peut être une référence politique absolue". Enfin, poursuit-il, la plupart des biologistes français sont lamarckiens, les idées de Darwin n'ont que peu pénétré le milieu. Et ce milieu partage avec Lamarck la vision d'une action volontariste sur la nature, l'homme, l'hérédité, qui les rend réceptifs à Lyssenko, même s'ils restent largement hostiles à la théorie des deux sciences.

Charles Devilliers, qui n'a jamais été communiste, et qui a longtemps travaillé avec Marcel Prenant, évoque le dilemme devant lequel se trouve placé Marcel Prenant, entre sa fidélité au Parti communiste et son honnêteté intellectuelle, et montre les efforts qu'il fit pour établir de possibles convergences entre des conceptions qui s'opposent. Au terme de ce débat, nous reste le sentiment d'un terrible gâchis, une faute inexpiable, selon Lucien Sève, qui cite Lautréamont: "Toute l'eau de la mer ne suffirait pas à effacer une tache de sang intellectuel." A. B.

 

 


Ces années-là...


5 Mars 1946 Discours de Fulton de Winston Churchill: "De Stetin dans la Baltique, à Trieste dans l'Adriatique, un rideau de fer est descendu sur le continent."

12 Mars 1947 Le président Truman expose devant le congrès sa politique "d'endiguement" du communisme.

4 Mai 1947 En France, les ministres communistes sont renvoyés par le président du conseil, le socialiste Ramadier.

5 Juin 1947 Annonce du plan Marshall.

Septembre 1947 Création à Varsovie du Kominform. Le PCF et le PCI y sont invités. Andréi Jdanov, secrétaire du PCUS: "Deux lignes politiques se sont manifestées. A l'un des pôles, la politique de l'URSS et des autres pays démocratiques, qui vise à saper l'impérialisme et à renforcer la démocratie; au pôle opposé, la politique des Etats-Unis et de l'Angleterre, qui vise à renforcer l'impérialisme et à étrangler la démocratie."

25 Février 1948 Le chef communiste Clément Gottwald est nommé Premier ministre de Tchécoslovaquie par le président Benès. Il se place d'emblée aux côtés de l'URSS. Aux élections générales de 1946, le PCT avait obtenu 38% des voix.

24 Juin 1948 Blocus de Berlin par les Soviétiques.

28 Juin 1948 Le Kominform condamne Tito pour abandon de la doctrine marxiste-léniniste, politique inamicale à l'égard de l'URSS, tendance à la liquidation du parti communiste... Le parti communiste Yougoslave "s'est mis en dehors du Kominform".

15 Mai 1948 Naissance de l'Etat d'Israël.

Août 1948 Congrès de la paix à Wroclav. Forte délégation d'intellectuels et d'artistes communistes français. L'écrivain soviétique Fadeiev: " Si les chacals apprenaient à taper à la machine, si les hyènes savaient se servir d'un stylo, il est certain que leurs oeuvres feraient penser à celles de Miller, Eliot, Malraux et autres Sartre."

Août 1948 La chasse aux sorcières débute aux Etats-Unis.

Octobre 1948 Aragon est inculpé de propagation de fausses nouvelles dans la relation des grèves des mineurs.

4 Avril 1949 Pacte Atlantique.

14 Juillet 1949 Première bombe atomique soviétique.

1er Octobre 1949 Proclamation de la République populaire de Chine par Mao Ze-dong.

Février 1950 La commission d'épuration présidée par le sénateur Mac Carthy se met au travail.

19 Mars 1950 Congrès mondial des partisans de la paix à Stockholm. Appel de Stockholm pour l'interdiction absolue de l'arme atomique.

25 Juin 1950 L'armée nord-coréenne franchit le 38e parallèle. Début de la guerre de Corée.n

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