Regards Mai 1998 - Les Idées

Histoire
Nouvelle cohérence

Par Roger Martelli *


Le " parti communiste " du XXIe siècle ne sera pas un PC transformé ou " muté ": ce sera un autre parti communiste. Plaidoyer pour une osmose entre la forme organisationnelle et le projet politique.

Tout anniversaire est l'occasion d'un bilan. Les 150 ans du Manifeste appellent à dresser celui du communisme. Il y a quelques mois, le Livre noir du communisme établissait le sien, en forme de condamnation définitive. Peut-on s'en tenir là ? Je ne le pense pas, car le communisme n'est pas né au XXe siècle. Il existe avant même que le mot ne s'impose dans la littérature, en France, à la fin du XVIIIe siècle. A l'origine, il n'est ni un mot, ni un parti, ni même une idée, mais vit depuis des siècles, de façon diffuse, dans la révolte sociale née du désir d'égalité.

 
Un projet ambitieux tendu vers un au-delà du capitalisme et de toutes les sociétés de classes

Quand Adam filait et qu'Eve bêchait, où donc était le gentilhomme ? " demandait au XIVe siècle le prêtre anglais John Ball, partisan des Lollards révoltés. Au XVIe siècle, le mouvement s'épanouit dans l'utopie, puis, au XVIIIe siècle, il se nourrit de la critique sociale. Les ingrédients sont alors réunis pour qu'il passe au statut de projet: le " moment Marx " lui permettra de le faire. Sur la base d'une société européenne bouleversée par l'essor du capitalisme et des révolutions politiques, deux jeunes hommes écrivent le texte fulgurant que nous célébrons aujourd'hui. Le Manifeste marque l'accession du communisme au statut de projet: il a une ossature, qui est la critique du capitalisme; il désigne une visée qui est celle d'une société sans exploitation, sans domination et exploitation, il propose une médiation pour y parvenir, qui est l'auto-émancipation du prolétariat par sa constitution en classe consciente et donc en parti. L'ouvrage porte bien son titre: ce " manifeste " est celui d'un projet ambitieux de subversion sociale, tendu vers un au-delà du capitalisme et de toutes les sociétés de classes; il est en même temps celui du " parti communiste ". Le parti communiste n'est pourtant pas la formation politique que nous connaissons aujourd'hui. Quand Marx et Engels l'évoquent, les partis politiques modernes n'existent pas. Ils n'ont donc en tête que quelques exemples, des sociétés secrètes en France, en Allemagne ou en Italie, des mutuelles, des syndicats. Ils hésitent et évoluent, au gré de leurs propres essais et des débats virulents qui traversent le jeune mouvement ouvrier. Parfois, le parti tend pour eux à s'identifier à la classe tout entière; il en est la conscience, le mouvement par lequel la classe perçoit sa situation, ses intérêts et son possible devenir. La forme, dans cette hypothèse, peut rester floue, galaxie d'organismes différents, agissant à la fois dans le champ politique et en dehors de lui. A d'autres moments, le parti est plus proche de la forme moderne; il est avant tout organisation, structure cohérente regroupant des journaux, des groupes locaux et des directions hiérarchisées. Selon les circonstances, Marx et Engels travaillent dans l'une ou l'autre de ces deux directions, prenant souvent leurs distances avec les mises en oeuvre esquissées ici ou là, y compris par leurs propres amis politiques.

 
Une nécessaire analyse du bolchevisme, la matrice du " parti communiste " du XXe siècle

C'est plus tard que les formes politiques du parti " marxiste " se stabilisent, en même temps que s'élargit le suffrage universel. A la fin du XIXe siècle s'impose le modèle social-démocrate allemand, structure complexe étendant ses réseaux dans toutes les directions. En Allemagne, le parti a sa presse, ses associations, ses coopératives, ses maisons du peuple et ses fanfares. Il a aussi ses élus, qui jouent un rôle croissant dans sa direction et s'habituent à l'idée que, peu à peu, l'influence électorale s'élargissant, les socialistes vont grignoter des positions de pouvoir, jusqu'au basculement final. Au début du XXe siècle, c'est une autre forme qui s'impose, dans la Russie agitée par le vent des révolutions. Entre le début du siècle et la révolution d'Octobre se façonne un triple modèle, celui d'une révolution, d'une société post-révolutionnaire et d'un parti. La conception de la révolution et celle du parti sont nourries au départ de l'exemple bolchevique; le modèle de société est fourni par l'URSS, dans la forme qui est la sienne après le " grand tournant " collectivisateur de 1929. Les trois ont été largement marqués par la longue période stalinienne qui s'étend entre 1927-1928 et 1953. Dans la conception de Lénine, il y a cohérence entre la mission assignée au parti (guider le peuple vers la révolution et la dictature du prolétariat) et sa conception, celle d'un parti très centralisé dans lequel la discipline est une clé d'efficacité. Dans la conception de Staline, la cohérence est portée à son paroxysme. Le processus révolutionnaire ne peut s'écarter de la méthode de prise du pouvoir qui fut adoptée par les bolcheviks; l'avancée au communisme suppose la mise en place d'une société intermédiaire, " socialiste ", sur le modèle exact d'une Russie soviétique alliant la dictature " provisoire " d'un parti unique, la collectivisation intégrale de l'économie et la priorité accordée à l'industrie lourde. Quant au parti, il fonctionne à l'unité absolue d'une organisation " monolithique " parlant d'une seule voix, soudée par sa doctrine et son " centralisme démocratique "." Le parti se renforce en s'épurant ": la formule employée par Staline en 1924 devient la clé du fonctionnement des partis communistes. Les tentatives n'ont pas manqué pour se sortir de ce cadre étouffant. Des efforts conduits par les oppositions russes jusqu'au " gorbatchévisme ", en passant par Khrouchtchev, le " printemps de Prague " et " l'eurocommunisme ", la possibilité fut esquissée d'un bolchevisme adapté au monde et aux exigences démocratiques. Ces essais ne parvinrent pas à leur terme. L'échec relève bien sûr de la responsabilité de ceux qui n'eurent pas le courage de se sortir de la gangue stalinienne. Il indiquait aussi, peut-être, que le " léninisme " n'était plus compatible avec les demandes de la modernité. Il y a de la légèreté à assimiler le communisme de Lénine et celui de Staline. Le communisme du XXe siècle, ce furent à la fois le stalinisme et ses critiques, Molotov et Trotski, Béria et Gramsci, Brejnev et Dubcek. Mais ces distinctions nécessaires ne doivent pas faire oublier que, au bout du compte, c'est Staline qui domina le mouvement communiste. Elles ne doivent pas nous dispenser d'une analyse attentive des failles qui, dans le corps même du " bolchevisme ", nourrirent les dérapages ultérieurs. Et, surtout, elles ne doivent pas cacher que, quelle qu'ait été sa valeur historique, le " léninisme " n'est plus le cadre opérationnel d'une conception moderne du parti communiste. Or, le bolchevisme a été la matrice du " parti communiste " du XXe siècle.

 
La cohérence à bâtir entre visée, projet, cultures et formes d'organisation des communistes

Aujourd'hui, la leçon cardinale du Manifeste garde toute sa fraîcheur: le développement humain suppose que l'on se débarrasse des logiques du capitalisme et, au-delà, de tout mécanisme producteur d'aliénation. La visée du communisme garde ainsi sa charge d'émancipation radicale des individus. Mais ce qui est en jeu, c'est la figure nouvelle du " parti communiste ". Comme en 1848, une cohérence doit être bâtie entre une visée, un projet, des cultures et les formes d'organisation des communistes. Cette cohérence doit être au moins aussi ambitieuse que celle de 1917-1920. Qu'aura-t-elle de commun avec elle ? La dynamique communiste de sa constitution. Rien d'autre. A bien des égards, le " parti communiste " du XXIe siècle ne sera pas un PC transformé ou " muté ": ce sera un autre parti communiste. Mieux vaut, au moment de s'atteler à la tâche de rénovation, prendre conscience de cette exigence. Elle marque la responsabilité des communistes. De tous les communistes, héritiers du bolchevisme, qu'ils aient été ou non marqués par la déformation du stalinisme. R. M.

 


* Historien

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