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Histoire
Par Claude Mazauric * |
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Le Manifeste de Marx et Engels n'annonce pas le communisme.
Il prend appui sur l'histoire et les luttes dont il produit la critique, luttes de classe de type économique, luttes politiques pour le contrôle social.
Des " Manifestes ", l'histoire des contestations radicales en avait déjà produits, mais, mesurée à l'aune du nombre de ceux qui se sont rassemblés autour de ce qu'ils annonçaient, leur audience n'a jamais été étendue.
On serait même porté à constater que l'idée de produire un " manifeste " germe précisément quand paradoxalement se restreint le nombre de ceux qu'on désire appeler en renfort.
Même si nous avons rétrospectivement beaucoup de respect et d'amitié pour les auteurs des manifestes caducs d'autrefois quand nous partons à la recherche de nos fondations, nous savons bien qu'entre notre nostalgie des temps révolus et notre effort pour faire resurgir les vieilles choses, il n'y a que l'intervalle de l'inactualité.
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Après 1832, le Manifeste des plébeiens de Babeuf salué par des républicains qualifiés de communistes
Le Manifeste des Egaux de Sylvain Maréchal, tout brûlant qu'en fut le style, n'a jamais été diffusé au temps de son écriture (hiver 1796) et sa gloire n'a été que posthume: on ne l'a jamais tant cité qu'en 1968 ! C'est Buonarroti, qui n'en approuvait pas l'égalitarisme absolu et le ton incantatoire, qui pourtant l'a fait connaître en 1828 dans son grand livre la Conspiration pour l'égalité, dite de Babeuf. Le Manifeste des plébéiens de Babeuf lui-même, longue interpellation démonstrative au ton prophétique, bourrée de néologismes étincelants et de considérations politico-philosophiques, était en réalité le numéro 35 du journal le Tribun du peuple en date du 30 novembre 1795. Sans doute une part des proférations éloquentes de Babeuf ont-elles dû atteindre, au-delà des quelques milliers de lecteurs habituels de son journal, des militants sans-culottes toujours confirmés comme des combattants fidèles malgré la saleté des temps et plusieurs démocrates radicaux...mais ils n'étaient qu'une frange idéologiquement préparée à se ranger derrière le programme utopique d'établissement de la " communauté des biens et des travaux ". Et c'est après 1832 à Paris que des républicains qualifiés de " communistes ", véritables catéchumènes de l'espérance, saluèrent dans les textes de Babeuf l'antidote radical au triomphe de la " France bourgeoise " qui paraissait alors s'imposer. Le Manifeste du Parti communiste fut dès l'origine d'une tout autre nature et envergure: d'abord il n'était ni une proclamation provocante malgré le style tranchant et le ton polémique délibérément adoptés par ses auteurs après mûre réflexion. Mais, contrairement à ce que certains en attendaient, il ne prit pas non plus la forme d'un catéchisme, proposant tout élaboré un communisme prédigéré. Malgré tout ce qu'il devait aux premières formulations du communisme tel qu'on le professait depuis les années 1834-1841 à Paris et ailleurs, le Manifeste fut intentionnellement construit, ni comme un texte dogmatique, ni comme le produit d'un imaginaire volontariste d'inspiration révolutionnaire qui ne laisserait en fin de compte le choix qu'entre la victoire ou la démission. Le Manifeste n'annonce pas le communisme, il prend appui sur l'histoire et les luttes réelles dont il produit la critique, luttes de classes de type économique, luttes politiques pour le contrôle social. C'est sur l'assimilation de leur sens historique que le Manifeste érige en concept et en démarche pratique le communisme moderne. Du coup, il en établit la nécessité comme résultante d'une histoire sociale de longue durée, une histoire de la contestation des rapports d'exploitation économique et des dominations de classe dont le mouvement constitue la réalité de l'histoire humaine.
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Refus du dogme dévoilé et de l'échappée dans le virtuel de l'utopie...
Comme événement situé en son temps, la parution du Manifeste du Parti communiste s'établit donc précisément dans ce refus et dans cette affirmation: refus du dogme dévoilé et de l'échappée dans le virtuel de l'utopie, affirmation de la possibilité et de la nécessité présente du combat pour l'émancipation humaine. De ce fait, le Manifeste avait un grand avenir: celui que nous lui connaissons et que personne en 1848 ne lui prédisait ! Marx et Engels jusqu'à la mort de Marx en 1883, puis Engels seul jusqu'à sa disparition en 1895, assistèrent à l'incroyable succès de leur Manifeste dont ils ne voulurent modifier ni le titre ni la moindre formulation malgré le changement du monde intervenu depuis la rédaction du texte; malgré également l'évolution de leur pensée et l'état nouveau de leur expérience politique et de leurs savoirs. Dans les préfaces successives qu'ils rédigèrent à l'occasion de nouvelles éditions ou traductions du Manifeste - préfaces qui se reprennent et se réactualisent ou se complètent, opération jamais effectuée sur le texte du Manifeste lui-même - ils nous en donnent la raison: " le Manifeste est un document historique et nous ne nous reconnaissons pas le droit d'y apporter des modifications ". Mais l'histoire n'est pas toujours bonne fille. Aux yeux de ses auteurs, que de choses après 1870 qui paraissaient caduques dans l'écriture du Manifeste ! D'abord ce " programme " des communistes qui datait sérieusement, ensuite ce panorama des idéologies sociales qui ne correspondait plus ni à la réalité des enjeux, ni à la puissance des organisations ouvrières, ni au mouvement de la pensée économique et politique d'après 1860 et d'après la Commune de Paris de 1871, enfin cette géographie du monde du capital et des luttes ouvrières qui s'étendait à l'Amérique en pleine expansion, à l'Asie immense et fascinante et à la Russie des communautés paysannes... Ce mot de " communisme " lui-même qui s'effaçait de la pratique langagière du mouvement ouvrier au profit de " socialisme " quand, dans le même temps, " travailleurs " et " classe ouvrière " tendaient à supplanter " prolétariat "... Quant à " bourgeois ", " bourgeoisie ", il y avait tant de pays et de langues où l'on ne pouvait traduire par ce seul mot la réalité conceptualisée de la classe détentrice du capital qui tendait à dominer le marché mondial.
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...affirmation de la possibilité et de la nécessité présente du combat pour l'émancipation humaine
Pourtant Marx et Engels ne changèrent rien au texte de 1848 mais, dans leurs préfaces, pour montrer le caractère relatif du sens des mots, ils écriront que " le Manifeste " (sans complément), ou " le Manifeste communiste " (évacuant la référence à " Parti ") est devenu " sans doute l'oeuvre la plus répandue, la plus internationale de toute la littérature socialiste (souligné par moi), le programme commun reconnu par des millions de travailleurs (working men) depuis la Sibérie jusqu'à la Californie " (préface à l'édition anglaise de 1888). Et pourquoi véritablement, alors qu'ils constatent la caducité des mots et des réalités concrètes et passagères, n'ont-ils rien changé à leur texte si souvent réédité et traduit de leur vivant ? Parce que, au-delà des mots, leur démarche théorique et politique n'a jamais cessé d'être actuelle ! L'actualité du Manifeste fait toute sa force: en montrant comment l'ordre politique révolutionnaire, c'est-à-dire transformateur des choses, peut modifier l'univers des représentations humaines et l'ordre social et celui-ci transformer l'ordre économique capitaliste qui le fonde dans le monde entier, le Manifeste rend compte de l'unité dans les différences au sein du mouvement de l'histoire qui se fait. Il contribue donc à rendre les hommes acteurs de leur présent, agents conscients de leur émancipation. Le Manifeste du Parti communiste n'a pas " la beauté du mort "; sa lecture n'appelle pas au recueillement. Son écriture précise, ses démonstrations directes, aux antipodes du style des vénérables dissertations académiques ou de la fébrilité des prophéties enfiévrées, en font un texte avant tout éducatif. On interroge les mots, on décortique les analyses et, ce faisant, on se donne des instruments pour penser soi-même; une logique conceptuelle qui nourrit l'imaginaire et l'intelligence se met en place: elle nous entraîne encore plus loin dans l'interrogation. Elle est source de réflexion théorique et favorise la vocation pratique. On ne réécrira donc pas le Manifeste mais on s'instruira de ce qu'il nous enseigne parce que l'étape de l'émancipation humaine, possible, nécessaire mais pas inéluctable, qu'il suggère est plus que jamais là devant nous, face à nous. C'est ici que commence notre tragédie optimiste. |
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* Historien. |