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" Cent cinquante ans après le Manifeste, comment voyez-vous le destin et le chemin de la libération humaine ? " Par En exclusivité pour Regards les réponses de François Hollande et Robert Hue. |
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François HOLLANDE
Premier secretaire du Parti socialiste A l'échelle de l'histoire humaine, rares auront été les textes ayant pesé sur le cours des événements, dont le souffle aura traversé plus d'un siècle et dont les lignes auront marqué la conscience et l'action de millions d'hommes. Rédigé par Karl Marx et Friedrich Engels à la demande de la Ligue des Communistes et publié, en allemand, à Londres, le 23 février 1848, le Manifeste du Parti communiste, est de ceux-là. Ces quelques pages ont représenté à la fois l'un des plus imposants porte-drapeaux et l'un des plus puissants épouvantails. Elles ont cristallisé l'espoir de millions d'hommes et de femmes comme elles ont suscité la peur chez des millions d'autres. Elles ont donné au monde un projet à l'humanisme certain mais dont les mises en oeuvre qui s'en réclamaient - le plus souvent sans scrupules - aboutirent aux catastrophes que l'on sait. Ceux qui, des décennies durant, ont cru pouvoir masquer leurs crimes dans l'ombre du Manifeste ont disparu. Le texte, lui, demeure. Cent cinquante années après sa parution, il continue d'être publié et lu à travers le monde. Son pouvoir d'attraction excède de beaucoup celui auquel aurait droit un document historique dépassé par la marche du monde. Redevenu aujourd'hui ce qu'il n'aurait dû cesser d'être - un texte de combat, non la source révélée de dogmes messianiques -, le Manifeste demeure une invitation à la réflexion toujours renouvelée que nous devons mener sur la libération humaine - réflexion à laquelle, à l'invitation de Regards, je suis heureux d'apporter la contribution des socialistes. Relisant, en 1998, le Manifeste, j'y distingue trois lignes de force: un constat, des prescriptions, une démarche. Fort d'une intelligence remarquable du système économique que son époque voyait naître, Karl Marx a dressé, avec Friedrich Engels, un constat - une tentative d'explication du réel - dont la puissance d'anticipation ne laisse pas de nous impressionner. La dynamique capitaliste, prévoit Marx, poussée " par le besoin de débouchés toujours nouveaux ", entraînera une globalisation mondiale: "A la place de l'ancien isolement des nations se suffisant à elles-mêmes se développe un trafic universel, une interdépendance des nations." Marx a vu la concentration des moyens de production - qui se poursuit aujourd'hui sous nos yeux, au gré des fusions et des acquisitions - et, en parallèle, l'émiettement du travail - qui participe d'une mutation sur laquelle je reviendrai. Certes, de ce constat, découlent des prescriptions qui, pour les unes - telle " l'abolition de la propriété privée " - n'ont pas résisté à l'épreuve du temps et, pour les autres - tel " le renversement violent de tout l'ordre social passé " -, n'ont jamais rencontré l'assentiment des socialistes. Des dix mesures envisagées par le Manifeste, si la progressivité de l'impôt ou l'éducation publique et gratuite demeurent des points essentiels, les autres n'échappent pas à l'oubli. Il reste que Marx et Engels eux-mêmes, dans les préfaces successives qui ouvrirent les nombreuses rééditions du Manifeste, reconnaissaient la dimension " historique " de celui-ci - au sens d'un texte lié à son contexte, et dont seuls les principes généraux conserveront leur pertinence. Là demeure l'essentiel - la fin et la démarche. La fin, d'une part, dont il faut accorder aux auteurs du texte la conviction sincère, fut de bâtir un système économique dont l'homme ne serait pas que le rouage soumis, contraint et discipliné, mais le coeur, le principe et le bénéficiaire. La démarche, d'autre part, dont le Manifeste est l'un des archétypes, voulait conduire un questionnement critique de l'ordre existant. Elle en interrogeait les justifications afin de nourrir " la compréhension du présent et la construction de l'avenir ", pour reprendre la formule de François Châtelet, l'un des fondateurs du Collège international de philosophie, dans l'édition du Manifeste qu'il dirigea en 1981. Renouer avec cette démarche volontaire d'analyse du réel me semble indispensable.alors que nous allons changer de siècle - et de millénaire -, je crains que nous ne manquions de ces tentatives d'explication critique. Nous avons besoin de référents, même partiels, et de repères, même discutables, si nous ne voulons pas simplement subir le cours des choses. Marx et Engels ont voulu tracer un chemin vers la libération humaine. La même entreprise, aujourd'hui, doit être poursuivie. Réfléchissant au thème qui nous a été proposé, j'ai commencé par souligner d'un trait le mot " destin ". Ce substantif présuppose l'existence d'un point d'arrivée d'ores et déjà défini vers lequel - s'il était souhaitable d'y parvenir - nous n'aurions qu'à nous laisser porter, sans effort volontaire, par le sens de l'Histoire; ou - s'il était néfaste d'y échouer - vers lequel le cours du temps nous ferait dériver sans espoir d'y échapper. Dans un cas comme dans l'autre, ce déroulement mécanique me semble ignorer ce qu'est précisément l'histoire et méconnaître le pouvoir politique dont dispose l'homme. En bref, plutôt qu'un destin fatal, c'est un avenir qu'il faut construire. Cette précision apportée, nous pouvons effectivement penser au " chemin de la libération humaine ". Celle-ci est composite. Sans prétendre en avoir l'apanage, les socialistes français en ont fait l'élément consubstantiel de leur combat. Elle participe tout d'abord d'une libération politique de l'homme, à travers une République à la démocratisation de laquelle les socialistes ont contribué. Libération économique, ensuite, grâce à un corpus de lois sociales jugulant l'exploitation du grand nombre par quelques-uns qu'encourageait le " laisser-faire " libéral - substituant " aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l'unique et impitoyable liberté du commerce ", comme l'indiquait déjà le Manifeste. Nombreuses sont les autres dimensions de cette libération. La laïcité a permis de faire de la religion, alors emprise omniprésente, un choix d'ordre privé. L'Ecole de la République s'attache à garantir l'égalité des chances, tandis que la Sécurité sociale soustrait les Français aux risques inhérents à la nature. Considérable est donc le chemin parcouru depuis la parution du Manifeste. Mais la libération humaine est, par essence, un processus inachevé. Elle est une direction vers laquelle il nous faut tendre, dont la substance nous apparaît avec un détail toujours plus grand à mesure que nous en approchons - c'est-à-dire avec un degré d'exigence toujours plus élevé. Sous cet angle, le risque est de s'en remettre aux moyens dont nous disposons aujourd'hui - confiants dans leur incapacité à agir demain comme ils l'ont fait jusqu'à présent. Au contraire, si les fins sont intangibles, je crois qu'elles doivent être servies par des moyens dont il faut penser l'évolution avec pragmatisme. J'ai la conviction, en effet, que le système économique dans lequel nous évoluons dispose d'une forte capacité d'adaptation aux leviers politiques traditionnels, au point de les contourner et de les rendre de moins en moins opérants - déplaçant ainsi, peu à peu, la ligne de partage entre ce que nous subissons et ce que nous décidons. Cette dérive, habillée de mots de circonstance - mondialisation, globalisation - me semble constituer le principal écueil dans la marche vers la libération humaine. Entendons-nous bien: il ne s'agit pas d'ignorer ce mouvement majeur, mais de refuser que certains l'érigent en principe absolu, comme le note avec raison et non sans humour le prix Nobel Robert M. Solow: " Ah, oui, le globalisation... Elle est une merveilleuse excuse pour beaucoup." L'invoquent ceux pour qui tout changement n'est acceptable que s'il est imposé par les événements, par la dynamique du marché. Au contraire, je dirais avec Jean Monnet que " Nous n'avons que le choix entre les changements dans lesquels nous serons entraînés, et ceux que nous aurons su vouloir et accomplir." Décider des changements dont nous voulons, voilà notre meilleure boussole vers la libération humaine. En l'occurrence, quels sont les enjeux majeurs pour lesquels nous devons choisir une réponse - et non nous la laisser dicter par le cours des choses ? Je crois utile de considérer trois champs. Le premier rassemble en son sein les questions du progrès technique et du travail. Celui-ci entretient avec le thème de la libération humaine une relation ambiguë. Par sa pénibilité - globalement en diminution - mais également par sa parcellisation, sa perte de substance - qui suit une évolution très variable selon les secteurs -, le travail est un facteur d'aliénation. La tendance historique à la diminution du temps de travail, constatée en tous temps et en tous lieux, se justifie notamment par la volonté de limiter cette aliénation - et cette volonté, par l'application de la loi des 35 heures comme au-delà, devra se poursuivre. Il reste, dans le même temps, que le travail, par l'interface qu'il constitue entre l'individu et sa collectivité, est un très puissant moteur d'intégration. L'émergence d'un chômage de masse a souligné avec une acuité nouvelle cet aspect: la personne qui perd un emploi perd beaucoup plus qu'un emploi. C'est dans cette interaction entre aliénation et intégration qu'intervient le progrès technique. Il devrait permettre de limiter la première - en automatisant les tâches ingrates - tout en préservant la seconde, voire en l'encourageant - notamment parce que le progrès technique se nourrit, autant qu'il le génère, de l'échange. Tel est le premier enjeu, tel est le premier choix auquel nous devons réfléchir: ne pas laisser le progrès technologique suivre une logique dévoreuse d'emploi. Le progrès n'est pas une idéologie à laquelle il faut croire, mais une idée qu'il faut façonner. Le deuxième champ est étroitement lié au premier. Il a trait à l'utilisation du temps. Si les mutations technologiques permettent aux uns de travailler mais rejettent certains dans le chômage, en faisant disparaître certaines activités peu qualifiées, nous devons radicalement repenser l'usage de ce " temps libre " - offert aux premiers, imposé aux seconds. Les premiers généreront des besoins nouveaux qui peuvent, pour une part, nourrir une industrie du loisir, pour une autre, irriguer le monde associatif - vecteur d'intégration dont l'importance, et c'est heureux, croîtra. Je n'ai pas d'inquiétude à ce sujet et renvoie ceux qui, traditionnellement, ne voient qu'une utopie dans le développement du temps libre au mot de Théodore Monod: " L'utopie, ce n'est pas l'irréalisable, c'est l'irréalisé." Les seconds, en revanche, posent la question fondamentale de l'éducation. Facteur essentiel de libération humaine, elle doit recevoir tous nos efforts car c'est en donnant à tous la possibilité d'acquérir des qualifications toujours plus grandes, tout au long de la vie, que nous pourrons maîtriser les changements technologiques. La France n'a pas d'avenir comme économie à bas salaires; elle en a un comme économie à haut niveau de qualification. Tel est le second choix à faire: consacrer une part croissante du temps à un investissement massif en termes de formation, d'éducation et de culture. Le troisième et dernier point à considérer dans notre marche vers la libération humaine me semble mériter une formulation surprenante, paradoxale: nous devons cultiver notre intolérance - c'est-à-dire étendre le champ de nos refus. Trop nombreuses, en effet, sont les situations inacceptables que nous nous sommes laissés aller à tolérer. Notre société tolère l'injustice, tolère la misère, tolère la dégradation de l'environnement, tolère des risques à l'encontre de la santé publique, tolère le désespoir des uns, les affaires des autres. Autrement dit, je suis convaincu que le chemin de la libération humaine exige de nous que nous reconsidérions - radicalement - dans les champs politique, économique et social ce que nous voulons et ce dont nous ne voulons pas. Elle requiert, en somme, notre vigilance. Je ne vois pas, pour la libération des hommes en général et pour la France en particulier, de destin auquel s'en remettre. Je veux un avenir auquel je suis prêt, avec d'autres, à travailler. Mais comment réconcilier les dynamiques individuelles et collectives qui animent notre société ? Ce que la démocratie a permis de faire dans la sphère politique - le vote individuel concourant à l'expression d'une volonté générale - m'apparaît trop rare, dans la sphère économique. Certaines stratégies d'entreprise se sont généralisées, qui méconnaissent l'insertion des structures productives au sein de la société. On ne peut à tout va externaliser les coûts de rationalisations pourtant nécessaires, c'est-à-dire confier à la société le poids de décisions - unilatérales - d'entreprises. Paraphrasant le " théorème de Schmidt ", je serais tenté de dire: les licenciements d'aujourd'hui sont les charges sociales de demain qui sont les faillites d'après-demain. C'est pourquoi il nous faut retrouver l'équilibre d'un partenariat entre les entreprises et l'Etat, l'équilibre entre production et redistribution, l'équilibre entre les nécessités du court terme et les préoccupations du long terme. Retrouver cette cohérence de l'individuel et du collectif, cette cohésion d'ensemble, tel est l'enjeu de la marche vers la libération humaine - dont l'éducation, combinant l'enrichissement individuel et l'apport collectif, en termes de compétitivité, me semble l'exigeant symbole. F. H
ROBERT HUE Secretaire national du Parti communiste français Ne serait-il pas utile d'interroger d'abord le sens même de l'expression " libération humaine " ? Qui s'agit-il de libérer ? L'humanité ? La société ? Une partie d'entre elles ? Je ne me priverai pas du plaisir de citer ce qu'écrivait Marx à propos d'un autre mot - qui veut aussi qu'on en précise le sens, faute de le voir accommodé à toutes les sauces, même les plus insipides." Etre radical, écrivait-il, c'est prendre les choses par la racine. Or la racine, pour l'homme, c'est l'homme lui-même." Gardons-nous d'oublier - d'autant que ce fut longtemps le cas, avec les conséquences que l'on sait - que la libération humaine pour laquelle agissent les communistes, c'est..." radicalement " au sens où Marx l'entendait, la libération de l'Homme, de l'être humain: " le libre développement de chacun...condition du libre développement de tous." A lors, libérer l'Homme, c'est bien de cela qu'il s'agit. Et le libérer de quoi ? Ne suffit-il pas de rappeler que l'Homme en question est, dans cinquante pour cent des cas, une femme pour souligner que sa libération ne peut s'accomplir par la seule rupture avec tel ou tel système économique et social, pour aussi important et même déterminant que ce soit ? C'est d'aliénations, dont certaines ont traversé les âges, que l'être humain doit se libérer pour que le libre développement de chacun permette le libre développement de tous. Le " remplacement " d'un système par un autre - aussi génialement conçu soit-il - ne peut à lui seul provoquer le dépérissement de ces aliénations. L'avoir cru a conduit à de bien terribles désillusions ! Mais bien sûr, Marx et Engels l'ont montré - et avec quelle force ! - la libération humaine, comprise dans toute son ampleur, implique nécessairement que les hommes s'émancipent du système d'exploitation et de domination qu'est le capitalisme. Cent cinquante ans après la publication de leur Manifeste, le monde n'a plus grand chose à voir avec ce qu'ils connaissaient. Et pourtant, parce qu'ils sont allés à l'essentiel dans la critique du monde qu'ils vivaient, c'est aussi de l'essentiel pour nous qu'ils traitent, lorsqu'ils mettent à nu les antagonismes fondamentaux, et anticipent - avec quelle pertinence ! - sur le mouvement qu'ils vont imprimer au monde, à la civilisation, et sur les conséquences qui en découleront. Et c'est bien encore l'essentiel qu'ils nous disent dans un autre texte - l'Idéologie allemande - par cette formule à la simplicité trompeuse: " pour le communiste, il s'agit de révolutionner le monde existant, d'attaquer et de transformer pratiquement l'état des choses qu'il a trouvé." C'est que leur oeuvre ne s'est pas limitée à la critique de " l'état des choses ". Plus exactement, leur critique était critique complète: comprendre pour transformer. Avec ce débouché, en apparence surprenant: un Manifeste du parti communiste, en 1848, alors que l'existence d'un tel parti était particulièrement aléatoire... Mais, précisément, critiquer l'état des choses impliquait pour eux l'engagement pour le changer. L'engagement du "communiste ", refusant de considérer le monde actuel comme achevé et de s'y résigner, agissant pour le changer. Et, inséparablement, l'engagement dans l'action collective, inscrivant " le parti " non pas dans le jeu des luttes pour exercer le pouvoir politique sans remettre en cause le capitalisme, mais dans l'action pour la libération humaine, à partir de la " transformation pratique " de l'état des choses existant. Eh bien, c'est pour les mêmes raisons qu'en France, en 1998, alors même qu'au cours de notre siècle l'idéal communiste a été cruellement trahi et dévoyé, nous sommes des communistes, nous sommes le Parti communiste. Comme Marx et Engels il y a cent cinquante ans, nous pensons que le capitalisme n'est pas l'horizon indépassable de l'humanité. On se souvient qu'après l'effondrement des régimes de l'Est, dans un article célèbre intitulé: " La fin de l'histoire ", Francis Fukuyama considérait comme modèle achevé de toute société la combinaison du libéralisme économique et de la démocratie représentative telle que nous la connaissons dans les pays occidentaux. Or, en France - nous l'avons vu avec les récentes élections - mais aussi sous des formes et à des degrés divers dans d'autres de ces pays occidentaux, n'assistons-nous pas à une contestation grandissante, allant souvent jusqu'au rejet, de l'ultralibéralisme, en même temps qu'à une crise de la politique telle qu'elle se pratique dans le cadre de la démocratie représentative actuelle, avec la montée de l'exigence d'un développement inédit d'une démocratie participative, citoyenne, à inventer ? Le moment que nous vivons n'est-il pas, plutôt que celui de " la fin " de l'histoire, celui où montent ensemble la nécessité et l'exigence des hommes, d'en écrire une nouvelle page ? Loin de moi la tentation de retomber dans la dangereuse vision simpliste d'un capitalisme "à bout de souffle" qui n'aurait plus qu'à être "balayé" par le vent de l'histoire ! Personne, et surtout pas les communistes, ne peut ni ne doit ignorer les formidables capacités d'adaptation du capitalisme. Voyez comme il est parvenu à semer la suspicion sur la notion même de "progrès" tant il sait dévoyer pour les faire servir à ses propres fins, contre les êtres humains, contre l'emploi, contre les conditions de vie, contre la création culturelle même, tant d'avancées des connaissances, des sciences et des technologies. Voyez comme il est habile à capter les volontés d'individualisation, de responsabilisation pour les encadrer et tenter de les mettre au service de ses stratégies de baisse du coût de travail, de déqualification, de précarisation. Voyez comme il s'attache à tirer parti des aspirations des peuples à se rapprocher les uns des autres, à coopérer, pour pousser les feux de la mondialisation capitaliste, avec pour conséquences la partition du monde en blocs d'influences rivaux, et la mise en concurrence de ces mêmes peuples les uns avec les autres. Tout cela - et bien d'autres choses encore, que connaissent comme moi les lecteurs de Regards - est vrai: le capitalisme n'est pas un moribond qu'un coup d'épaule suffirait à renvoyer dans le passé. Mais peut-on sérieusement le décrire comme " triomphant " ? Il s'adapte (et c'est aux peuples qu'il en fait payer, au prix fort, le coût) mais il fait en même temps la démonstration de son incapacité à répondre aux grands défis de notre temps. Au moment même où les avancées de l'humanité appellent des progrès de civilisation - pour des hommes vivant ensemble, heureux, libres, solidaires, cultivés et créatifs - ce sont des reculs de civilisation qu'il impose, ayant pour nom chômage massif, précarité généralisée, exclusion, inégalités, réduction des dépenses sociales, "marchandisation" de la santé, de la culture, de l'information, mise en concurrence des êtres et des peuples, etc. Avec, au premier rang des victimes, une jeunesse appelée à vivre plus mal que les générations qui l'ont précédée. Et la seule " raison " que les ultralibéraux peuvent invoquer, c'est la prétendue nécessité de satisfaire aux exigences des marchés financiers. Il est vrai qu'ayant dit cela, ils ont tout dit: c'est bien le capitalisme, avec ses exigences contre les hommes, qui verrouille l'avenir. Peut-on avancer de façon décisive vers la libération humaine sans le mettre en cause, avec l'objectif de simplement l'aménager grâce à des conquêtes démocratiques et à des lois sociales ? On le sait, c'est depuis cent cinquante ans LA question sur laquelle s'établissent les différenciations au sein du mouvement ouvrier, des forces politiques socialistes, communistes, progressistes d'Europe. La question n'a pas disparu. Je pense même - j'y viendrai dans un instant - qu'elle est plus pertinente que jamais. Et les différenciations que j'évoquais, continuent, et continueront naturellement d'exister et de s'y référer. Ce qui me paraît très important et significatif du moment que nous vivons, c'est que la question n'est plus du tout " théorique ": c'est concrètement chaque jour que le capitalisme apparaît comme un obstacle à la mise en oeuvre de réponses appropriées aux problèmes auxquels les êtres humains sont confrontés. Ce n'est pas par hasard s'il est aujourd'hui de plus en plus souvent majoritairement mis en cause dans les études d'opinion. On le sait également: la réponse des communistes à la question, telle que je l'ai rappelée, est non. Cela ne signifie nullement le désintérêt pour les avancées démocratiques et sociales qui peuvent être conquises. Mais nous ne les concevons pas comme un " encadrement " du capitalisme, le rendant plus " civilisé ". Nous pensons que ces conquêtes, pour apporter réellement des réponses aux problèmes posés, doivent nécessairement mettre en cause le capitalisme et s'inscrire alors dans un processus de rassemblement de notre peuple pour le dépasser. C'est pourquoi il n'y a nulle contradiction entre notre volonté de travailler, dans la majorité et au gouvernement, pour réussir la politique engagée en juin dernier, et la réaffirmation de notre objectif de transformation sociale, de notre visée communiste. Non pas parce que nous voudrions " tirer " l'actuelle majorité et le gouvernement vers la mise en oeuvre d'une politique communiste. Les Français ont voté, et ce n'est pas le choix qu'ils ont fait. Mais ils ont clairement marqué leurs attentes - réitérées lors des élections de mars. Y répondre nécessite, selon nous, des réformes qui s'attachent à empêcher le capitalisme de verrouiller l'avenir, et qui peuvent être autant de points d'appui pour la transformation sociale nécessaire. Que trouve-t-on, en effet, au coeur de ces problèmes posés à chaque femme, à chaque homme, à chaque jeune, et en même temps à tous collectivement ? Des contradictions majeures du capitalisme. Contradiction, par exemple, entre une logique qui nie le travail vivant, ou le mutile, et l'exigence de développement des capacités humaines qu'appelle la révolution informationnelle. Contradiction encore entre la logique de la guerre économique et le besoin, inédit, de coopérations, de partage des coûts, des savoirs, des pouvoirs. Ou bien encore, contradiction entre le gaspillage des ressources et le sacrifice de l'environnement aux forces du marché, et la mise au service de l'humanité du formidable potentiel des connaissances humaines. Prenons la question du travail. Les gains d'efficacité engendrés par la révolution de l'information et des technologies, par l'implication de plus en plus grande du travail intellectuel dans la production, doivent-ils inéluctablement être opposés au travail vivant, avec, pour conséquence, des millions d'êtres humains exclus, marginalisés, précarisés, réduits au chômage ? Ou bien, au contraire, n'appellent-ils pas une valorisation des capacités humaines, une réduction du temps de travail en relation avec les besoins de formation, l'aspiration à l'autonomie, au temps libre ? Assurer à chaque homme et chaque femme une sécurité d'emploi et de formation tout au long de sa carrière, n'est-ce pas se mettre en perspective d'un plein emploi adapté à l'époque, et cela ne conduit-il pas du même coup à contester les dogmes de la baisse du coût du travail, de la flexibilité ? A s'attaquer à partir des problèmes réels au marché du travail capitaliste ? De même que rassembler pour suspendre les plans sociaux, pour une ambitieuse politique industrielle nationale, pour une autre conception du salaire, non plus évalué comme un coût mais comme une valorisation du travail vivant, prendre à bras-le-corps la complémentarité public-privé dans une dynamique d'efficacité sociale, tout cela met en cause l'utilisation actuelle de l'argent. Opposer concrètement la baisse des charges financières, l'utilisation du crédit à la baisse des charges sociales, pour orienter l'argent vers l'emploi et le social, c'est mettre en cause délibérément la toute-puissance des détenteurs de capitaux. C'est contribuer à promouvoir dans la société un modèle de développement durable, économisant les hommes et les ressources naturelles. C'est être amené à poser indissociablement la question des pouvoirs dans l'entreprise, dans le pays - y compris dans leurs dimensions européennes -, des droits institutionnels des salariés et des citoyens à intervenir sur les mouvements de capitaux et sur leur affectation, sur les décisions à prendre en tous domaines. Vouloir résoudre les problèmes de notre temps conduit en fait à contester à tous les niveaux de la société, dans le mouvement permanent que le capitalisme imprime aux forces productives, la logique des marchés financiers, à contribuer à faire émerger et devenir majoritaire les potentiels de son dépassement, et face à l'économisme dominant, à redonner force à la politique, en rendant le pouvoir confisqué aux citoyens. En ce sens, la visée communiste ne prédéfinit pas un modèle de société, mais elle fait de cette association dans laquelle " le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous ", à la fois l'objectif et le moteur de l'intervention des individus. Elle part du réel pour le transformer dans ce que Jaurès appelait une " évolution révolutionnaire ". C'est ce chemin-là que nous voyons et que nous voulons contribuer à ouvrir pour la libération humaine. Une telle entreprise historique ne peut être l'affaire d'un seul parti, d'une "avant-garde" aussi éclairée soit-elle. Elle doit devenir l'affaire de la société tout entière, des salariés dans leur ensemble, comme de celles et ceux qui sont exclus et qui luttent pour leur dignité. Elle trouve sa raison d'être dans l'aspiration à vivre dans une société solidaire, dans l'aspiration à vivre en sécurité dans une vie urbaine repensée, dans le refus des ségrégations, dans la reconnaissance du droit à l'égalité pour les femmes, dans le besoin de chacun d'être reconnu comme acteur de sa vie et du destin de la communauté à laquelle il appartient. Ces aspirations et ces besoins sont majoritaires aujourd'hui en France, même s'ils ne s'expriment pas dans un projet alternatif cohérent. Leur permettre de trouver un débouché politique appelle une dynamique majoritaire qui réconcilie les citoyens et la politique dans l'action pour le changement. Car c'est bien de politique qu'il s'agit en fin de compte. Une telle ambition stratégique met en cohérence, pour les communistes français, leur participation au gouvernement, leur choix d'être le trait d'union entre les aspirations des citoyens et les instances politiques et leur visée communiste de transformation de la société. R. H.. |
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* Philosophe.** Ecrivain.*** Philosophe. |