Regards Mai 1998 - L'Evénement

150e anniversaire du Manifeste
Projet communiste cherche cohérence

Par Jean Dorval


Débat entre Georges Labica * Jean-Louis Sagot-Duvauroux ** Lucien Seve ***
Voir aussi Rencontre internationale, 150 ans après le Manifeste , Rassemblement le 6 juin

Le Manifeste du Parti communiste de Marx et Engels a 150 ans

A voir les succès d'édition et de réédition qu'il remporte, à voir aussi l'actualité et le dynamisme des contributions au colloque international et l'ambition d'une rencontre au Palais des Sports sur le communisme, on peut à bon droit se dire qu'il est au moins une affaire réglée, celle du capitalisme comme fin de l'histoire et son corollaire, la mort du communisme.

Au travers des mutations de notre époque, de la vitalité de la recherche dans tous les domaines, des mouvements sociaux, de la vie politique en France et dans le monde, tout atteste que les hommes n'en ont vraiment pas fini de devoir faire appel à leur intelligence de la réalité et à leurs capacités de coopération pour répondre aux défis, en affrontant les obstacles, en contestant et en dépassant toutes les aliénations pour rendre la vie et le monde meilleurs.

En fait, si des régimes se réclamant du communisme ont échoué, quant à leurs objectifs initiaux et souvent en leur tournant le dos, si des partis communistes n'ont atteint que partiellement leurs buts et s'il faut absolument en comprendre les raisons, il reste que le communisme est un long mouvement d'émancipation humaine qui dépasse de très loin ces expériences récentes, dans leurs succès comme dans leurs drames.

Aujourd'hui, si les demandes envers le communisme se font pressantes et concrètes, particulièrement dans la jeunesse, c'est que l'humanité a accumulé des possibilités extraordinaires de développement et de libération contrariées et gâchées par le capitalisme.

Ce numéro spécial de regards offre, évidemment sans prétention exhaustive, des éclairages sous forme de contributions, de confrontations entre chercheurs, historiens, dirigeants politiques sur le communisme comme mouvement présent, mouvement d'avenir et naturellement aussi comme histoire.

Nous aurions aimé en solliciter davantage en élargissant encore la diversité de celles-ci tant il est vrai que le Manifeste, comme le communisme d'ailleurs, ont des copropriétaires qui vont bien au-delà de ceux qui s'en réclament: tous ceux qui cherchent à frayer de nouveaux chemins à la liberté de chacun, à la solidarité de l'humanité.

Les lecteurs habituels de regards savent que ce n'est pas ce numéro, fût-il exceptionnel, qui ouvre le dossier du communisme. Les milliers de nouveaux lecteurs, qui nous découvrent à cette occasion, doivent savoir qu'il ne le referme évidemment pas.

JACQUES PERREUX

 

 
Le 150e anniversaire du Manifeste suscite une multitude d'initiatives témoignant de la vitalité d'une visée de transformation sociale radicale qui se reconnaît sous le terme de " communisme ". Pour autant, l'élaboration d'un projet communiste lisible, cohérent, autour duquel puisse s'organiser un rassemblement massif, fait encore défaut. Débat autour du thème " communisme et pouvoir ".

 
Pourriez-vous essayer de cerner les rapports entre communisme et pouvoir ? Que serait un projet communiste ?

 
Georges Labica : Force est de constater que le capitalisme parvenu à l'étape actuelle présente des nuisances et des nocivités encore jamais atteintes dans l'histoire. C'est la raison pour laquelle l'alternative communiste est tout autant nécessaire qu'elle l'était du temps du Capital mais, aujourd'hui, elle est urgente, du fait des menaces sur l'environnement naturel, des dangers du nucléaire, de la misère de ceux qui, en Amérique latine ou en Asie, vendent leurs propres organes. Le communisme comme alternative n'a pas eu de substitut pendant un siècle et demi. Les nombreuses autres théories économiques et sociologiques ont été incapables non seulement de fournir un diagnostic aussi pertinent que celui élaboré par le marxisme, mais aussi de prévoir quoi que ce soit (voir, par exemple, l'actuelle crise asiatique).

Jean-Louis Sagot Duvauroux: Il me semble que le communisme est un désir très ancien, exprimé déjà dans le premier chapitre de la Genèse, puis par Thomas More, par Rousseau, etc. Et c'est toujours le désir d'un monde où les relations humaines se construisent sans pouvoir, " sans violence ni soumission ", pour reprendre une belle expression de Lénine. Le communisme est également défini par son histoire récente, qui est celle du mouvement communiste, essentiellement dirigée contre deux grands pouvoirs contemporains: l'Etat et le capitalisme. Est-il important, urgent pour l'humanité de vivre sans violence ni soumission ? Cette question de civilisation - question " communiste " - précède le jugement qu'on peut porter sur le capitalisme et ses méfaits. Pour autant que le capitalisme étend son règne par la violence et la soumission, la question communiste est posée au capitalisme. Vaincre le capitalisme pour établir une autre forme de violence et de soumission, sous le rapport du communisme, c'est entièrement vain.

 
Le communisme est-il l'" Autre " du capitalisme ou une aspiration constante de l'humanité, indépendante des formes de domination ?

Lucien Sève: C'est une aspiration utopique aussi ancienne que la société de classes. Mais Marx nous aide à saisir un point essentiel: le capitalisme produit lui-même les présupposés objectifs du dépassement de toute société de classes, comme le développement universel de la force productive, le marché mondial ou l'autonomie de l'individu. Et c'est seulement en prenant appui sur ces présupposés que l'aspiration communiste peut se convertir en visée historique réaliste. Cela ne veut pas du tout dire que le capitalisme va se dépasser de lui-même. Au contraire, là où les conditions le lui permettent, et plus encore depuis la disparition des pays dits socialistes, on lui voit en bien des lieux ce côté " Germinal " qu'on disait révolu. Quoi de plus ressemblant à une fabrique anglaise du XIXe siècle qu'une usine actuelle en Corée du Sud ? Aujourd'hui comme hier, le capital broie les hommes sans limite s'il n'y a pas de force suffisante pour lui résister. Mais avec l'essor des technologies les plus avancées et la financiarisation des activités de service les plus essentielles, la domination du capital change de visage et déploie de nouvelles formes de perversité qu'il faut analyser à nouveaux frais par rapport à Marx. Formes qui comportent aussi de nouveaux présupposés pour son dépassement. C'est bien pourquoi le communisme doit lui-même changer de visage.

 
Georges Labica : Je ne crois pas que le communisme soit l'" Autre " permanent du capitalisme, il ne correspond, à strictement parler, qu'à un stade déterminé de développement, notamment des forces productives. Je ne crois pas davantage qu'on puisse juger le capitalisme de manière comptable. Un récent reportage télévisé sur la banlieue nord de Londres faisait apparaître une situation analogue à celle de la fin du XIXe siècle (la fameuse régression Thatcher). Du temps où Marx écrivait, la possibilité n'existait pas de produire suffisamment de marchandises, de richesses pour assurer, sinon le bonheur, du moins le minimum vital. Aujourd'hui l'humanité produit suffisamment de marchandises et de richesses pour qu'il n'y ait plus ni faim, ni misère dans le monde. Or l'Europe a gelé les terres les plus riches du monde, on détruit constamment des stocks de nourriture, on abat du bétail, on jette des médicaments. La contradiction est flagrante entre la possibilité pour l'humanité de sortir de l'exploitation et le contrôle qui empêche la fin précisément des liens de domination. Cela étant, le communisme est assurément à repenser en fonction de ce nouveau cadre, mais on n'oubliera pas que sa visée d'origine était déjà universelle.

 
Jean-Louis Sagot-Duvauroux : Est-ce qu'il n'y a pas toujours déjà un " autre " du capitalisme, des espaces de la vie sociale ou de l'existence individuelle qui lui échappent, sur lesquels son pouvoir ne s'étend pas ? Je crois que si, et que chacun en fait l'expérience quotidienne. Communisme ? Peut-être bien que oui, peut-être que cette expérience universelle de l'autonomie, même très partielle, est la source de l'utopie communiste, une utopie toujours en partie vécue comme une nostalgie.

Lucien Sève: Qu'il doive y avoir un étroit rapport entre visée communiste et réalité capitaliste n'empêche nullement cette visée d'être bien plus vaste. Toutes les grandes aliénations historiques ont eu pour contrepoint des aspirations plus ou moins communistes. A mon sens, être communiste aujourd'hui, c'est penser et agir pour le dépassement de toutes ces aliénations historiques cumulées dans le monde actuel.

 
Georges Labica : La prospérité communiste est une idée importante et des plus compliquées à gérer parce que, pour l'instant, c'est le capitalisme qui a apporté l'abondance dans la production, qui cependant demeure fictive pour le plus grand nombre. Une énorme masse de marchandises et, malgré tout, une misère absolument terrible. L'idée d'inégalité intervient là. Le creusement des inégalités est exceptionnel. Les statistiques internationales dont le XIXe siècle ne disposait pas montrent l'accumulation de la richesse à un pôle, l'accumulation de la pauvreté à l'autre. Pas seulement entre le sud et le nord: il y a du sud dans le nord et du nord dans le sud. C'est un fait, chez nous, que le discours politique, à tout le moins électoral, qu'il vienne de droite ou de gauche, annonce sempiternellement la " réduction des inégalités ", ce qui prouve qu'elles ne cessent de se creuser. Et, partant, comment ne pas poser la question du pouvoir, des pouvoirs: politique, économique, médiatique ?

 
Le rapport entre visée communiste et pouvoir ?

Lucien Sève: L'une des aliénations historiques les plus fondamentales et les plus maléfiques est celle des pouvoirs, à commencer par leur concentré politique. Aussi bien le dépérissement de l'Etat, central dans la pensée marxienne, est-il un des éléments-clefs de la visée communiste. Mais la formule connue, reprise du socialisme utopique, selon laquelle il s'agirait de passer du gouvernement des hommes à l'administration des choses a donné lieu à mésinterprétation très profonde du dépérissement en question, confondu avec celui de la politique. C'est en somme ce qu'on a connu avec le socialisme à la soviétique: dessaisissement politique de la masse des gens au profit d'un étatisme hypertrophié. Le contraire même du communisme. La leçon est cruciale: le dépérissement de l'Etat a pour condition je ne dis pas exclusive mais première une réappropriation effective des activités et pouvoirs politiques par le très grand nombre. Une réappropriation à ne pas remettre aux calendes, mais qui commence aujourd'hui. Tout ce qui va dans ce sens est de première importance. C'est pourquoi je trouve unilatéral d'appeler " mouvement social " tant d'initiatives actuelles, du mouvement des cheminots de 1995 à celui des sans-papiers, des chômeurs ou des enseignants de Seine-Saint-Denis en ce moment même. On entend souvent dire que ces mouvements manqueraient de traduction politique - et il est bien vrai que se pose de manière aiguë la question de l'attitude des partis politiques existants à leur égard. Mais comment ne pas voir ce qui s'ébauche de politisation nouvelle dans ces mouvements dits, avec quelque condescendance, " sociaux " ? Dans un récent article de Futurs, Alain Bertho se demandait si de plus en plus d'électeurs ne votaient pas pour élire des interlocuteurs plutôt que des représentants. Excellente remarque. N'est-ce pas l'esprit même de la délégation de pouvoir politique qui est aujourd'hui en cause dans la crise de l'Etat et des partis ? L'idée d'interlocuteur manifeste à la fois le constat réaliste d'un état de choses et la tentative balbutiante de le dépasser: " Ils ont le pouvoir, d'accord, mais ça n'en fait pas nos maîtres, on ne délègue pas, on discute, si possible d'égal à égal, forts d'un mouvement réel." C'est une vraie réappropriation de la politique qui se joue ici. Dans l'enseignement aussi. Par-delà les calomnies de leur ministre, les enseignants les plus conscients et actifs inventent sur le terrain, dans des conditions souvent terriblement difficiles, non seulement de nouveaux rapports pédagogiques mais un nouveau sens de l'activité même de formation. Ils s'attaquent en vérité, avec les moyens du bord, à une question d'immense portée que le pouvoir déserte. Voilà la réappropriation en actes. Les partis en tirent-ils pour eux-mêmes les conséquences ?

 
Le mouvement politique mal nommé mouvement social, peut-il assumer toutes les fonctions qu'assume aujourd'hui le pouvoir, c'est-à-dire l'Etat et la propriété ? N'est- ce pas utopique ou irréaliste de vouloir faire passer le pouvoir dans ce mouvement ?

 
Georges Labica : Il y a une mise en question du schéma politique dominant. La critique du politique est, hélas, aussi portée par les abstentionnistes, citoyens qui s'ôtent à eux-mêmes leur droit d'expression politique. Plus de la moitié du corps électoral, si on ajoute aux abstentionnistes, les non-inscrits, les votes blancs et nuls. Les mieux élus, les " majoritaires " ne dépassent en fait pas les 14 à 15% ! L'électorat se manifeste silencieusement par l'abstention qui a un sens politique; et par l'invention de formes nouvelles d'exercice du politique qui sont en même temps des formes d'exercice du social.

 
Jean-Louis Sagot-Duvauroux : Quand les gens disent: " Je ne fais pas de politique ", c'est parfois tout simplement qu'ils ont d'autres soucis en tête. On peut trouver dans Marx l'idée d'un " dépérissement " de la politique. J'aurais tendance à aller jusqu'au bout de l'idée et à dire que le communisme est sans contenu politique propre, que la politique communiste, c'est de faire reculer les violences et les soumissions qui s'imposent concrètement à la société, puis de laisser les individus et les groupes à leur autonomie, à leur humanité. La Révolution française nous en donne un bon exemple avec la Déclaration des droits de l'Homme. Le pouvoir de l'Etat s'étendait sur les convictions religieuses et sur l'expression de la pensée. Dans un moment de révolution, moment d'une immense tonicité politique, l'Etat est ébranlé. Et il en ressort rabougri en certains endroits, avec certains pouvoirs politiques en moins. Sur ces espaces libérés, chacun est renvoyé de façon autonome à ses convictions (et doit apprendre à s'en servir). Il me semble qu'on est là typiquement dans " ce mouvement qui abolit l'état actuel des choses " qui est le communisme. Le mouvement communiste a configuré le communisme comme un paradis lointain. L'abolition du malheur n'est pas un objectif politique, c'est de l'enfantillage. Par contre, faire reculer les mécanismes qui décident de notre existence, nous rendre ainsi à notre humanité, c'est possible, et tout de suite.

 
Georges Labica : Quel optimisme ! La Déclaration des droits de l'Homme garantit aussi la propriété privée, introduisant ainsi une rude contradiction, déjà expérimentée par la Révolution française, à l'intérieur desdits droits. Or, qui assure le droit de propriété ? C'est l'Etat. Et, pour l'Etat, qui institue la citoyenneté, l'essentiel n'est pas d'être catholique ou plombier ou père de famille, l'essentiel est que la propriété privée soit garantie et défendue. Jean-Louis Sagot-Duvauroux: Cela change quelque peu la vie de ne pas être mis en prison, voire au bûcher, pour avoir préféré Luther au pape de Rome ! Cela change aussi la vie de prendre des vacances, de travailler 35 heures au lieu de 40, d'avoir du temps " libre ". La droite et le patronat ne s'y trompent pas. L'UDF a fait campagne contre les 35 heures en disant: " Diriez-vous à votre fils de travailler moins ? " Le communiste répond: " Oui, je veux qu'une part plus importante de notre temps soit libéré de l'assujettissement au capital." Vient alors la question centrale de notre humanité: " La liberté, comment s'en servir ? " Et là, d'une certaine manière, on est sorti de la politique.

 
Que le communisme soit le mouvement politique permettant de ménager des sphères qui ne relèvent pas de la politique ou que ce soit le mouvement politique de réappropriation contre le pouvoir de la propriété et de l'Etat, est-il viable ?

Lucien Sève: Qu'une société communiste, au sens fort du terme, soit inviable, l'effondrement à l'Est n'en est pas la preuve, pour la bonne raison que ce socialisme-là non seulement n'était pas le communisme mais lui tournait le dos. Bien entendu, rien non plus jusqu'ici n'a établi la viabilité d'une société communiste. Cependant, il me semble que nous avons deux séries d'indications importantes à ce sujet. D'abord, le capitalisme apparaît de moins en moins comme la " fin de l'histoire ", il aiguise au contraire des crises ultra-profondes et multiplie en maints domaines les présupposés de son dépassement. Ensuite, il y a bien des indices de viabilité de formes d'organisation et modes de régulation sociale allant dans la direction du communisme. Je pense par exemple à ceux qu'a recensés Jean-Louis Sagot-Duvauroux dans son suggestif essai Pour la gratuité. Le grand avantage d'une stratégie de transformation sociale radicale résolument processuelle, c'est justement qu'elle permet de tester à mesure et de façon démocratique ce qui est viable et ce qui ne l'est pas en matière de dépassement du capitalisme. Je vois là l'un des traits marquants de la nouvelle culture révolutionnaire à élaborer.

 
Georges Labica : Même Lénine affirme qu'il ne peut y avoir de conquête de l'Etat sans démocratie et qu'il ne peut y avoir, une fois l'Etat conquis, passage à une société communiste sans l'aboutissement total de la démocratie. La démocratie dépend de l'appropriation politique de l'Etat par la classe majoritaire. Aussi longtemps que la minorité possédante possède le pouvoir, on peut inventer tous les espaces de communisme qu'on voudra, ils ne menaceront pas les possédants et ne permettront certainement pas de progresser vers l'abolition des oppressions. Une des formes que pourrait prendre la violence dans nos sociétés si profondément inégalitaires, loin d'être le fait d'une quelconque organisation, serait plutôt assimilable à des insurrections spontanées, urbaines et non paysannes, comme autrefois. Le "retrait du politique", évoqué non sans complaisance par certains politologues, provoquerait cette justice immanente du bris des vitrines si bien garnies pour satisfaire sa faim. Je m'étonne personnellement qu'elle ne se soit pas déjà produite...

 
Jean-Louis Sagot-Duvauroux : Je ne crois pas à un basculement vers une société uniformément communiste, mais à une action politique permanente pour établir le rapport de force permettant de dégager le maximum d'espaces où l'on gère sa vie sans pouvoir.¨ccedil;a peut d'ailleurs se faire en dehors des forums habituels de la politique. Ainsi, le mouvement féministe a bouleversé la vie des gens, en élargissant de façon très significative les espaces où le pouvoir masculin ne s'exerce plus. La politique communiste, c'est aussi de repérer là où des espaces peuvent être libérés. Dans la contradiction du rapport de force. La question des immigrés sans papiers est de ce point de vue pleine d'enseignements. Les frontières sont faites pour maintenir l'équilibre actuel, profondément injuste, entre le Nord et le Sud, un des fruits les plus négatifs du règne capitaliste. Comment penser une politique communiste sur cette question où la " bonne mesure ", le " bon programme " n'existent pas ? Comment un communiste peut-il participer à un Etat qui a des frontières, c'est-à-dire pour une part les faire respecter ? Une seule solution, travailler le rapport de force, le penser, faire reculer la contrainte partout où c'est concrètement possible. On peut par exemple imaginer qu'en France, la population ne trouve pas absurde la régularisation de 150 000 personnes. Ce serait un recul de la coercition d'Etat sur la liberté d'aller et venir.

 
Georges Labica : La visée communiste est la disparition d'une structure historique dans laquelle les pouvoirs politiques sont confisqués par un Etat de classe. Donc abolir l'Etat, c'est en finir avec la confiscation des pouvoirs. C'est la réappropriation par l'ensemble des hommes de leur propre pouvoir politique. Abolir la propriété privée des moyens de production et d'échange, selon la formule classique, c'est donner à l'ensemble des individus, et point seulement à la majorité, la capacité de maîtriser leurs conditions d'existence - de vivre, de penser, de sentir. C'est le contraire d'une société sans pouvoir. Le pouvoir politique n'a pas disparu en tant que tel, il a disparu en tant que pouvoir de domination. C'est le rapport qui est aboli, pas la chose.

 
Comment penser la transition entre la société actuelle et la réalisation de la visée communiste ?

 
Georges Labica : Des années durant, avec bien d'autres, j'ai été travaillé par la transition. C'en était obsessionnel ! Depuis, l'engouement a fait place au scepticisme, comme la loi à l'imprévu, ou le linéaire à l'accidenté. N'allait-on pas, dans les années soixante-dix, jusqu'à parler, au sujet de la " démocratie avancée ", de " transition de la transition " ? Belle caricature ! Alors quelle transition ? Sinon celle qui s'ébauche, sans être toujours lisible, au rythme et au gré des rapports de forces, où viennent confluer institutions, mouvements sociaux, organisations, de la forme-parti repensée, aux écolos de la Corse du Sud, aux gays de l'Indre-et-Loire ou aux rappeurs du XXe, sans oublier les individus, tant il est vrai qu'il n'est plus de surgissement programmé et que toute contestation a valeur d'attaque anti-systémique. Restons-en à la formule du Manifeste: " les communistes appuient en tous pays tout mouvement révolutionnaire contre l'ordre social et politique existant ", à condition de s'entendre sur le caractère " révolutionnaire " d'un mouvement, puisqu'il n'est pas de " marxomètre " !

 
Jean-Louis Sagot-Duvauroux : Le repère, ce n'est pas la révolution, c'est le communisme. La révolution, en tant qu'elle est une insurrection populaire mettant à bas le pouvoir d'Etat, est un moment privilégié pour faire reculer la contrainte extérieure et soumettre l'Etat à un dépérissement. Elle peut aussi provoquer d'épouvantables reculs sous le rapport du communisme, comme ce fut le cas au Cambodge.

 
Georges Labica : J'apprécie que dans notre débat vienne le mot communisme. Cela signifie que la question de la transition n'en est plus une. En d'autre temps nous aurions eu socialisme, le grand préalable du communisme. Le mot socialisme était très complexe à maîtriser parce que les communistes étaient socialistes, les socialistes étaient socialistes, le mouvement nazi était national-socialiste. Oublions. Communisme est le mot à utiliser. S'il y a une visée sociale antithétique de la société dans laquelle nous vivons, c'est celle-là. Mais comme le marxisme prend en quelque sorte le pari de mettre fin aux classes, donc à l'Etat et à la politique institutionnalisée, afin d'instaurer une société nouvelle, se passant de tout arbitre et portant l'humain à un niveau supérieur, il faudrait posséder le don de prophétie pour se représenter une telle société. Contentons-nous d'engager les conditions de possibilité qui dépouilleront les dominants de leur pouvoir et permettront à la majeure partie du corps social de concevoir la politique selon ses propres intérêts. Est légitime tout ce qui va dans cette direction. Je me contenterai de la possibilité d'engager la fin des classes, c'est-à-dire qu'au moins la classe dominante ne domine plus. Que la majorité du corps social refasse de la politique dans son intérêt. Tout ce qu'on pourra faire dans ce sens-là me paraîtra bon.

 
Comment penser l'universalité du communisme ?

Lucien Sève: La visée communiste est universelle par essence. Mais ce que cela veut dire ne va pas de soi. Le XXe siècle aura été en la matière celui d'un universel abstrait et même aliéné, absorbé pour une grande part dans un particulier, j'ai en vue le mouvement communiste international, le camp socialiste centrés sur Moscou. En même temps qu'un indéniable facteur d'universalisation, par exemple dans la décolonisation, cela a abouti à une confiscation et même un détournement des plus nocifs. Ce qui est en jeu pour le prochain siècle, c'est l'avancée vers une authentique universalité concrète, qu'aucun centre ne confisque ni n'uniformise. L'un des intérêts majeurs du vaste rassemblement qui va se tenir à Paris autour du 150e anniversaire du Manifeste communiste sera là. Le vif succès mondial de cette initiative est très indicatif en ce sens. Y a-t-il ici ou là quelque nostalgie de l'époque de l'Internationale ? Peut-être, mais d'évidence l'essentiel est tout autre. C'est l'aspiration à la confrontation d'analyses et de perspectives, voire à la concertation d'initiatives, chacun conservant son autonomie plénière de pensée et d'action. Et Internet apparaît comme un instrument technique approprié à cette recherche encore exploratoire. L'avenir me semble être à une universalité foncièrement plurielle de nouvelles forces communistes, et par là d'autant plus concrètement universalisante.

 
Jean-Louis Sagot-Duvauroux : En réalité, si le communisme, c'est de rendre les gens à leur humanité, de nous renvoyer à nous-mêmes, son universalité est en creux. On va faire reculer du pouvoir, par exemple le pouvoir impérialiste du Nord vers le Sud. Grâce à ce recul, le Sud qui vit des aliénations extrêmement profondes et diversifiées va être pour une part rendu à lui-même, à ses singularités. C'est pourquoi je dis que le communisme n'a pas de contenu politique propre, pas de dessein d'organisation imposé du dessus. Il serait plutôt un dessein de " désorganisation " politique: laisser les gens vivre tranquillement. Faire reculer du pouvoir, c'est bon partout et c'est l'universalité du communisme. Sur les territoires libérés par ces reculs, il ne reste que des sociétés et des individus concrets, singuliers. Comme d'ailleurs sur les forums de l'Internet, car il est très difficile d'y prendre le pouvoir et cela laisse justement la place à beaucoup de singularités. Le communisme n'est pas la société enchantée qu'on nous a longtemps présentée. C'est l'espace libre dans lequel nous sommes renvoyés à nos talents et à nos incapacités, ce qui fait de nous des humains et non des fourmis.

 
Georges Labica : Dans les textes du Manifeste il est dit, d'une part, le communisme est universel et, de l'autre, que le marché mondial va tirer les nations arriérées ou " barbares " vers la civilisation. Voilà bien l'européocentrisme d'hommes des Lumières et Marx approuvera les conquêtes territoriales des Etats-Unis sur les Mexicains sous-développés et paresseux ! Au Guatemala, au Chiapas et ailleurs, on ne se soulève pas parce qu'on a lu Marx, mais parce que l'expérience concrète de la vie et des luttes rejoint ce qu'il a écrit et s'en éclaire. Il y a près d'un siècle, Antonio Labriola disait, dans son essai sur le Manifeste, " les larmes des choses se redressent pour devenir une force revendicatrice spontanée ". Nous en sommes encore là.n

 


* Philosophe.** Ecrivain.*** Philosophe.

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Rencontre internationale, 150 ans après le Manifeste


Les initiateurs de la Rencontre internationale (1) - un large collectif de personnalités, chercheurs et acteurs du mouvement social de plus de 65 pays, de traditions intellectuelles et politiques différentes, des parrainages et initiatives de tous les continents - y invitent sans exclusive tous ceux qui souhaitent lier, dans une perspective d'émancipation humaine, l'approche critique de l'expérience historique et la réflexion sur les perspectives alternatives possibles.

13, 14, 15, et 16 mai, Paris, amphithéâtre Richelieu à la Sorbonne (séance d'ouverture); Bibliothèque nationale de France (séances plénières); Grand amphithéâtre de la Sorbonne (séance de clôture)

Mercredi 13 Mai: Ouverture Jeudi 14 (matin): Le Manifeste, d'une époque à l'autre. Jeudi (après-midi): De la réalité sociale au temps du Manifeste aux enjeux d'aujourd'hui. Vendredi 15 (matin): Une intelligence théorique de l'ensemble du mouvement historique ? Vendredi (après-midi): Quels acteurs pour quelle révolution ? Samedi 16 (matin): Vente de livres. Samedi 16 (après-midi): Clôture.

(1) Coordonnée par Francette Lazard.

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Rassemblement le 6 juin


Pour le cent cinquantième anniversaire de la parution du Manifeste du Parti communiste, une initiative nationale "1848-1998, le communisme ?" se tiendra samedi 6 juin, à 14 h 30, au Palais des Sports à Paris. Ce rassemblement entend revenir sur l'histoire du communisme, voir comment il s'inscrit dans l'actualité de la fin de ce siècle, préciser le projet communiste.n

6 juin 1998, Paris, Palais des Sports

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