Regards Mai 1998 - Edito

Un débat stratégique à gauche

Par Henri Malberg


Un débat se développe à propos des rapports entre le mouvement social et les partis politiques. Le moment n'est pas neutre. Il y a presque un an que la gauche plurielle gouverne. Et viennent d'avoir lieu des élections régionales qui ont confirmé l'influence prépondérante de la gauche mais ont aussi traduit un malaise, un avertissement. Et chacun réfléchit à tout cela. Pierre Bourdieu, dans un article du journal le Monde, interpelle le gouvernement pluriel et les partis de gauche sous le titre: " Pour une gauche de gauche " (1). Le journal en a retenu l'idée suivante: " Il est temps que le quatuor Jospin, Chevènement, Hue, Voynet se rappelle que les majorités de gauche ont conduit au désastre chaque fois qu'elles ont voulu appliquer les politiques de leurs adversaires et pris leurs électeurs pour des idiots amnésiques." Alain Bergounioux, universitaire et dirigeant national du Parti socialiste, réplique dans un article intitulé " Pour une critique vraiment critique " (2). Il reproche à Pierre Bourdieu " une dénonciation sans nuance de la politique ". Et son manque d'argumentation. De son côté, Robert Hue est interviewé par le Nouvel Observateur sur les mêmes questions (3). Le débat n'est pas secondaire. Et d'abord, comment apprécier le mouvement social ? Les chômeurs, les sans-papiers, les enseignants de Seine-Saint-Denis, avec leurs exigences, et d'autres demain, sont-ils une menace pour la gauche ou l'expression d'exigences et d'attentes qui s'expriment bien au-delà de ceux qu'on voit dans la rue ? Par l'abstention, par exemple.

 
Bloc d'" en bas " contre bloc d'" en haut " ?

Soyons clairs, le besoin de franchir une nouvelle étape dans la politique du gouvernement est au coeur des préoccupations des communistes. Oui, il faut aller plus vite et plus loin et faire du neuf radicalement. Mais la solution n'est pas d'opposer les forces qui peuvent se rassembler. Elle est, au contraire, de rassembler et de créer une dynamique majoritaire et unitaire pour les réformes nécessaires. C'est un problème de portée stratégique. On peut lire actuellement l'analyse suivante: il y a, d'un côté, le mouvement social, la gauche d'en bas, la gauche morale, et, de l'autre, la gauche qui se veut " réaliste et responsable ", qui renonce et qui gère. Gauche rebelle contre gauche officielle. Pousser la contradiction dans ce sens serait suicidaire. Quand le pouvoir traite mal des revendications légitimes et n'y répond pas, quand il dit: " chaque chose en son temps ", " les contraintes ", " les déficits ", il se coupe de sa base sociale, perd son avantage politique et moral sur la droite. Et donc sa force. Mais il serait tout autant suicidaire de considérer que les différentes forces qui agissent dans les mouvements actuels sont constituées en bloc et cèdent à la facilité idéologique de s'en prendre à " la politique ", de faire comme si la gauche était " pareille " à la droite. Car, alors, quelles perspectives de changement et quelle possibilité d'enclencher une dynamique de transformation de la politique et de la société ?

 
Contradictions

En réalité, le mouvement social dans sa diversité, et le gouvernement et la majorité tels qu'ils sont doivent être pensés dans les contradictions qui les traversent. C'est simplifier les choses que de penser en termes de mouvement social, d'un côté, et de politique, de l'autre. Les contradictions ne sont pas seulement entre le bas et le haut. Elles traversent le mouvement social et elles traversent la gauche. Il n'y a pas le mouvement social comme un bloc et les partis de gauche comme un autre. Il y a dans les luttes et les manifestations des gens de toutes opinions, de gauche et d'extrême gauche. Et, pour ce qui les concerne, des communistes, nombreux. Et le gouvernement est composé des partis de la gauche plurielle dans leur diversité et avec leurs divergences parfois de fond. Le Parti communiste cherche réponse dans un dépassement dynamique des problèmes posés. On n'est pas à l'arrivée du parcours mais seulement à son début. La chance de notre pays, c'est l'hostilité de masse au néo-libéralisme. Et si un gouvernement de gauche, y compris avec des communistes, n'est pas en soi une garantie que les problèmes seront réglés, négliger l'atout qu'il peut représenter pour faire bouger la société serait une impardonnable erreur. Une dynamique de changement, un mouvement populaire qui sait ce qu'il veut peut converger avec une action gouvernementale et de la majorité.

 
Les communistes et le mouvement social

Reste à ne pas se masquer ce que représente d'effort, de respect mutuel, la conjonction entre des mouvements divers, profonds, qui poursuivent leur propre but et les partis politiques. C'est ce qui a amené les communistes à inventer la notion d'espace citoyen, lieu de rencontres, de débats, d'action, d'inventions de la politique. Et aussi l'initiative de longue portée de travailler à l'émergence d'une dynamique majoritaire et unitaire de changement. Répondant aux questions du Nouvel Observateur, Robert Hue était amené à préciser les rapports entre le mouvement social et le Parti communiste. En aucun cas, récupération: " Ils ne veulent pas qu'on les encadre ou qu'on les embrigade. Ils n'accepteront jamais d'être récupérés, pas plus par des groupes d'extrême gauche que par quiconque. En revanche, je crois qu'ils peuvent s'inscrire dans une dynamique majoritaire, pourvu qu'on sache les considérer comme des partenaires et non pas comme des gêneurs, voire des adversaires." Franchise mutuelle: " Le mouvement social est structuré par un rejet viscéral des solutions néo-libérales. Il y a ce qui l'anime: un désir de démocratie directe. Il y a ce qui parfois le fragilise: un manque de perspectives politiques, l'absence d'un projet fédérateur. Il a conscience de ses propres limites. C'est d'ailleurs pour cela qu'il se tourne parfois assez rudement vers les formations de la gauche plurielle en exigeant des réponses concrètes et immédiates. Par déception ou par impatience, il lui arrive aussi de céder à la colère ou à la rancoeur. Qui, à gauche et plus particulièrement au Parti communiste, pourrait se satisfaire de cette situation ? " Et regarder les choses en face: " Il y a des millions de citoyens qui hésitent, doutent, s'interrogent. Parfois ils se mobilisent - je pense au mouvement des chômeurs. Parfois ils s'abstiennent. Parfois ils s'organisent au sein de groupes politiques ou dans des associations. Souvent ils se démobilisent. Ecoutons-les. Ne les laissons pas au bord du chemin. Sinon, nous échouerons tous ensemble."

Oui, il y a vraiment besoin de débattre, de réfléchir avec tous ceux qui se considèrent de gauche, qui contestent l'ordre des choses comme il va, de s'écouter, de chercher les chemins du progrès. Il y a besoin que l'aspiration au changement et le rejet des solutions néo-libérales s'expriment avec force et convergent pour des réformes de structures. C'est, aux yeux des communistes, la principale tâche politique de la période qui vient.n H. M.

 


1. Le Monde, 08/04/98

2. Le Monde, 17/04/98

3. Le Nouvel Observateur, 16/04/98.

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