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Des moyens contre l'échec scolaire
Par Jose Tovar * |
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Avec son " plan de rattrapage " pour l'école en Seine-Saint-Denis, le ministre de l'Education nationale n'avait pas prévu qu'il déclencherait le mouvement revendicatif le plus important que le département ait jamais connu dans ce secteur.
Point de vue de la Fédération Syndicale Unitaire (FSU) départementale.
Le rapport intitulé " Les conditions de la réussite scolaire en Seine-Saint-Denis ", remis par le recteur Fortier le 25 janvier, après trois mois de consultations et de visites d'établissements scolaires et sur lequel le ministre s'est appuyé pour justifier l'annonce de ce plan, bien que sommaire et à bien des égards contestable, dresse le constat accablant d'une école qui " semble concentrer et cumuler de manière exacerbée la majeure partie des handicaps sociaux de cette fin de siècle ".
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Contre " l'école des pauvres dans la banlieue des pauvres "
L'école a subi, depuis trente ans qu'existe ce département, une véritable discrimination négative. C'est vrai pour les établissements scolaires - notamment les collèges - construits avant les lois de décentralisation de 1984, en nombre insuffisant et de mauvaise qualité, ce qui explique " leur très grande taille génératrice d'anonymat et de violence " et leur rapide dégradation matérielle. C'est vrai pour les dotations " a minima " en postes de personnels d'enseignement et d'encadrement ATOSS. Conséquences: les effectifs surchargés des classes, une forte proportion de personnels auxiliaires, jeunes et inexpérimentés, une pauvreté affligeante des filières de formation, de diversification d'options valorisantes. Ajoutons à cela une succession de réformes et de consignes de caractère administratif visant à masquer les problèmes de l'accès au savoir d'une population de jeunes très majoritairement issus des milieux populaires, dont les parents n'ont jamais eu accès aux études (limitation des redoublements et orientations volontaristes, sans qu'à aucun moment ne soient donnés aux équipes éducatives les moyens d'un travail plus individualisé d'aide et de soutien aux élèves les plus en difficulté). On comprendra pourquoi plus de 28% de ces jeunes (contre 12% nationalement) sortent de l'école sans aucun diplôme, pourquoi les taux d'accès et de réussite au baccalauréat sont les plus mauvais du pays (48% contre 67%) malgré " une activité pédagogique remarquable ", pourquoi enseigner dans ces conditions relève de l'exploit quotidien, pourquoi la colère gronde en permanence chez les personnels, les parents et les jeunes, éclatant épisodiquement en grèves et manifestations très dures, très unitaires et longues pour exiger " des moyens pour travailler mieux, pour mieux lutter contre l'échec scolaire ". Depuis janvier, au moins trois établissements avaient mené des actions de grève de plus de trois semaines, à Epinay, à Clichy-sous-Bois et à Saint-Ouen. Depuis plus de dix ans, les syndicats de la FSU 93, avec les parents de la FCPE 93 notamment, revendiquent un " plan d'urgence pour l'école en Seine-Saint-Denis " qui permette les conditions matérielles, psychologiques et pédagogiques de stratégies de lutte à tous les niveaux pour la réussite scolaire de tous, pour une insertion professionnelle et sociale réussie, refusant l'enfermement dans une école misérabiliste et discriminatoire, " l'école des pauvres dans la banlieue des pauvres " génératrice d'échecs humains et d'exclusions, terreau sur lequel prospère et se développe l'idéologie du Front national qui réalise ici des scores considérables.
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L'écart entre les nécessités immédiates et le plan ministériel
Ce mot d'ordre, récemment enrichi par les " Douze propositions pour changer l'école tout de suite " élaborées lors du dernier congrès départemental de la FSU, s'est progressivement révélé unificateur, au point que tous les candidats des partis de gauche du département lors des dernières élections législatives s'engageaient, dans un texte commun, à oeuvrer, s'ils étaient élus, à sa réalisation. Dans ce contexte l'annonce du plan ministériel a fait l'effet d'une véritable provocation : 1. Elle n'a fait l'objet d'aucune concertation; les organisations syndicales des personnels ou des parents d'élèves n'étaient même pas invitées. 2. Son contenu, surtout, est dérisoire quant aux moyens annoncés, et dangereux quant aux orientations: l'équivalent de 60 postes d'enseignants en deux ans pour les collèges, alors que, à effectifs égaux, le département s'est vu amputer de 68 postes depuis trois ans ! Le mammouth accouchait d'une souris ! Au moment où, enfin, les difficultés du département étaient reconnues, il était insupportable de voir l'espoir de changements bradé et dévoyé par l'attribution de quelques postes accordés comme une aumône pour solde de tous comptes ! Les personnels l'ont pris comme une insulte à leur dignité et à celle des jeunes. D'où leur colère, que reflète le mot d'ordre scandé par tous, jeunes et adultes, dans les manifestations: " On veut des moyens, on n'est pas des moins que rien ! " C'est ce qui explique les grèves déclenchées dès le lendemain de l'annonce, de façon spontanée, dans de nombreux établissements, qui se sont répandues comme une traînée de poudre dans la Seine-Saint-Denis.
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Transformer un système éducatif périmé
Le problème est celui de la transformation nécessaire du système éducatif. Il continue à fonctionner, pour l'essentiel, comme il y a trente ans, avant que la crise économique, sociale et culturelle n'aient produit les effets dévastateurs que nous constatons, dans un système éducatif qui n'accueillait pas tous les jeunes jusqu'au lycée, comme c'est le cas aujourd'hui. Toutes les réformes mises en oeuvre depuis quinze ans, y compris celle des ZEP, ont fait la preuve de leur inefficacité malgré quelques succès locaux, voire pour certaines de leur nocivité. Je pense en particulier au collège, où les jeunes, atteignant l'âge de l'adolescence, prennent conscience de l'avenir qui les attend. Des stratégies d'instrumentalisation de l'école sont mises en place, encouragées d'ailleurs par les politiques gouvernementales de ces dernières décennies, qui ne font qu'aggraver encore la situation. Elles s'opposent au rapport nécessaire de curiosité et de plaisir face aux savoirs. L'école doit-elle s'adapter à la crise en l'accompagnant, ou se donner les moyens d'amener le plus grand nombre au niveau de culture générale indispensable à une insertion réussie dans la société du troisième millénaire ? Cette question ne ne concerne pas que la Seine Saint-Denis, et les solutions qui seront trouvées ici pour inverser la tendance actuelle auront forcément une valeur d'exemple pour le pays tout entier. L'investissement dans la formation des jeunes pose un véritable problème de choix de société. C'est une question de justice, d'abord, mais surtout d'efficacité économique et sociale dans la lutte contre le chômage et l'exclusion. Il faut investir plus et mieux, créer les emplois nécessaires. Il est possible de les financer si l'on engage simultanément des transformations importantes de la fiscalité, une mise à contribution des revenus spéculatifs, une autre redistribution des richesses produites par le travail, qui sont aujourd'hui largement détournées au profit des entreprises sans aucune efficacité avérée pour l'emploi. De nombreux travaux d'économistes de renom et d'organismes comme l'INSEE ou l'OFCE, montrent la nécessité de rompre avec le dogme des conceptions libérales qui entendent réduire l'intervention publique à une simple source de déficits qui asphyxieraient le potentiel de croissance et d'emploi. De ce point de vue, la bataille de l'école rejoint celle des autres secteurs de la fonction publique, mais aussi celle des chômeurs par exemple. Nous n'avons donc pas l'impression d'être de doux rêveurs, pas plus que des budgétivores générateurs d'inflation, mais, au contraire, de servir l'intérêt général en créant des solidarités nouvelles pour une politique économique et sociale plus juste et plus efficace. C'est pourquoi nous réclamons que les emplois nouveaux qui doivent être créés en Seine-Saint-Denis et ailleurs le soient par un collectif budgétaire et non par la méthode éculée et injuste du redéploiement. C'était d'ailleurs le mot d'ordre majoritairement repris lors des deux dernières manifestations avant les congés de printemps... |
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* Secrétaire de la Fédération Syndicale Universitaire de Seine-Saint-Denis. |