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Crise politique
Par Jean-Claude Oliva |
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Débat entre Dominique Grador * Jacques Ion ** et François Kalfon *** |
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L'actuelle crise de la politique interpelle fortement le PCF.
Modalités de l'engagement, pratiques militantes, fonctions des partis sont bouleversées.
Quelle articulation entre ce qui se passe " en bas " et le projet global ? Expériences et réflexions croisées.
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L'engagement politique a-t-il changé de nature ?
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Jacques Ion : Hier, la façon dont les gens s'engageaient était déterminée par un horizon de progrès pour la société, des lendemains meilleurs, aujourd'hui il s'agirait plutôt d'empêcher le pire, de conjurer des risques au niveau de l'environnement par l'action écologiste, au niveau international par l'action humanitaire, ou encore de pallier à la pauvreté par l'action caritative.
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Dominique Grador : Avec les débats sur le plan emplois jeunes, j'ai pu constater qu'il y a aussi une multitude d'associations qui essaient de prendre en compte les besoins émergents de la société, dans le domaine parascolaire par exemple, et qui sont autant d'engagements positifs dans des activités de proximité.
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J.
I.: Mais l'engagement politique, au sens où il vise à la transformation de la société pour un avenir meilleur, me semble beaucoup moins pris en charge qu'auparavant.
Il y a plein d'endroits de manifestations où les gens s'investissent pour changer leurs conditions de vie, mais sans lien avec une perspective globale de transformation sociale.
Une séparation de plus en plus importante apparaît entre la structuration des mouvements sur le plan local et sur le plan national.
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D.
G.: Il y a à la fois une aspiration grandissante à changer la vie et le constat d'une incapacité à y répondre du côté de la politique.
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J.
I.: Toute la difficulté est de trouver une articulation entre ce qui se passe " en bas " et le projet global.
S'agit-il d'une organisation ? En tout cas, quelque chose qui donne un sens et une efficacité à ces multiples engagements.
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D.
G.: Dans ce sens, au PCF, nous avons voulu mettre l'organisation au service des gens.
Cela a conduit à la remise en cause du centralisme démocratique, un mode de fonctionnement pyramidal, avec la volonté de placer l'individu au centre de l'engagement, de tenter de faire vivre cette volonté d'engagement individuel pour transformer la société.
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J.
I.: Mais peut-on réellement sortir d'une logique propre de l'organisation qui dépasse très vite l'individu ?
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Les formes renouvelées de l'engagement naissent donc d'un rapport différent de l'individu au collectif ?
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François Kalfon : A l'origine de notre démarche pour créer la revue Pétition, il y a le sentiment de faire partie d'une génération qui n'a pas connu de rapport direct, naturel à l'engagement politique.
Nous avons ressenti la nécessité de revenir à une forme d'engagement politique qui articule intime et global.
Les formes de révolte, de prise de conscience passent beaucoup plus par ce côté intime, ce qui a conduit à accorder une telle attention à la création artistique, graphisme, cinéma ou photographie.
C'est à mon sens aussi très significatif que l'AMI (accord multilatéral sur l'investissement) ait été révélé d'abord par la sphère culturelle.
La culture est un domaine sur lequel on a l'impression d'avoir prise à la différence de l'économie globale.
Enfin, beaucoup de gens ne se retrouvent pas dans une société de plus en plus compétitive, c'est ce qui motive leur engagement actuel.
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J.
I.: Il s'agit aujourd'hui de répondre de soi, on n'accepte pas de déléguer pouvoirs et responsabilités.
Le rapport entre l'identité individuelle et l'identité collective a complètement changé.
Avant l'identité individuelle se confortait sur l'identité collective.
Aujourd'hui, les identités individuelles se cherchent elles-mêmes en l'absence de repères établis.
Hier, des mouvements sociaux renforçaient des identités déjà établies, comme la classe ouvrière: aujourd'hui, les manifestations visent à mettre en place des identités qui ne sont pas encore reconnues par la société.
Le mouvement des chômeurs m'a semblé très significatif à cet égard
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D.
G.: Dans la préparation du dernier congrès du PCF, il a été beaucoup question de l'intimité de l'engagement.
Au début, parler de l'intimité de l'engagement communiste suscitait beaucoup d'interrogations.
On était au stade où on reconnaissait l'individu communiste avec ses aspirations, son cheminement propres pour s'inscrire dans l'organisation générale.
Cette intimité a une dimension politique, pas seulement culturelle.
Le film Marius et Jeannette donne une vision très positive de ces hommes et de ces femmes et de leur engagement.
Ce qui n'était pas le cas jusqu'à présent dans le cinéma.
Et, en plus, il rencontre un grand succès populaire.
C'est un des signes qu'on n'est plus tout à fait dans la crise politique sans issue mais, déjà, avec ces formes d'engagement, d'action politique renouvelées dans des tentatives de construction de sortie.
Le mouvement social de 1995 m'a semblé un moment particulier de prise en charge des individus par eux-mêmes et de la reconnaissance du besoin d'organisations.
Ce n'est donc pas une contestation définitive de l'organisation.
Les chômeurs aussi ont cherché du côté des organisations existantes les moyens non d'encadrer mais de donner force et efficacité à leur mouvement.
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F.
K.: Ce lien nouveau entre intime et public me semble une stratégie de réponse à un discrédit de la politique qui n'est pas dû seulement aux forces politiques.
Une forme de sensibilité peut redonner de la véracité à la parole politique.
Quand une parole politique est liée à une pratique, artistique, intime, ou même d'expérience locale, elle reprend du crédit C'est ce lien à la proximité que l'on retrouve aussi chez les jeunes féministes.
L'image qui leur est renvoyée par la société des modes de consommation, de la femme active des années 80, leur apparaît factice.
Et des combats comme à travail égal salaire égal ou concernant la sexualité permettent à un certain nombre de jeunes de trouver le moyen de s'engager et d'avoir un contrôle sur leur engagement.
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D.
G.: Ces nouvelles pratiques plus transversales dans la façon de vivre un engagement militant se retrouvent effectivement fortement chez les femmes.
Au sein du PCF, cela donne lieu à de nouvelles façons de se retrouver sur une revendication.
Mais ces engagements à la carte ne vont pas sans poser des questions qui poussent utilement le débat sur un militantisme renouvelé.
Par exemple, concernant les sans-papiers, doit-on déléguer cette lutte aux plus motivés et l'ensemble des militants la vivre par procuration ? Si on délègue l'engagement communiste à ceux qui travaillent ou agissent dans telle ou telle sphère de la société, où est la souveraineté des communistes, où est la cohérence politique du choix de société mis à la disposition des citoyens ? Alors qu'en ce qui concerne les femmes, l'engagement féministe et communiste est de mieux en mieux vécu car il apparaît d'emblée porteur d'un souci d'émancipation générale.
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J.
I.: Maintenant, je parlerais plutôt d'engagement affranchi: à la fois, des systèmes d'appartenance collectifs - famille, quartier, milieu professionnel, tradition politique déterminée -, et au sens de quant à soi; ce n'est pas une moindre implication, au contraire, cela suscite une plus grande mobilisation personnelle, il fait appel à l'expérience, à l'histoire, aux ressources intimes de chacun.
Alors que l'engagement traditionnel demandait à laisser au vestiaire tout ce qui était d'ordre personnel.
La formation en constitue peut-être le meilleur exemple.
On laissait aux portes de l'organisation ses savoir-faire, ses compétences, pour réapprendre en interne l'ensemble des savoirs, ce qu'il faut dire, etc.
Au contraire les militants s'investissent à présent sur la base de leur propre expérience personnelle perçue comme un plus par le collectif, c'est un renversement complet.
Du coup le rapport public/privé s'en trouve transformé.
C'est tout à fait différent d'une montée en puissance de l'individualisme.
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Quel nouveau type de parti peut répondre à ces nouvelles formes d'engagement ?
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F.
K.: Qu'attendre du parti communiste aujourd'hui ? Une capacité d'insurrection et d'indignation par rapport à l'ordre établi, à ce qu'on appelle la pensée unique dans le domaine économique Et une vraie volonté et capacité de traduire cela en projet politique public, sinon on risque de tomber dans une certaine de schizophrénie.
Par exemple, que serait une autre Europe ? Au-delà du rejet de l'Europe libérale, quelle autre stratégie constructive ? Une traduction en terme de politique publique de l'indignation ? De ce point de vue, le compte n'y est pas.
On ne voit pas le résultat en terme de cohérence.
Les communistes devraient tracer de façon visible un choix différent dans la gauche plurielle.
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D.
G.: Je voudrais préciser que ce que je revendique pour chaque individu communiste, je l'applique bien sûr à moi-même et je m'accorde donc le droit de réflexion personnelle, le droit à l'erreur.
Le dernier congrès a affirmé, selon moi, d'une façon identitaire le positionnement des communistes sur nombre de questions économiques et sociales.
La participation des communistes au gouvernement change les données du problème.
Ses choix doivent être travaillés dans une autre cohérence d'ensemble qu'un contre-projet opposé à une politique libérale.
C'est-à-dire des solutions neuves dans le cadre d'un gouvernement de gauche plurielle avec des divergences, des contraintes, pas seulement extérieures mais dans la capacité du peuple à décider de ses choix: bref, passer d'une perspective identitaire à une perspective majoritaire.
Exemple, la question privé/public est abordée différemment dans le cadre de la mise en oeuvre d'une autre politique.
Plus que la capacité de faire des propositions, c'est la capacité à mobiliser citoyens, salariés sur des propositions de progrès qui va compter.
Par exemple, des salariés d'EDF peuvent dire aux députés de gauche qui ont voté contre la directive de déréglementation, maintenant que vous êtes au gouvernement vous ne devez pas l'appliquer.
Mais ces choix sont-ils réglés pour les usagers et pas pour les députés ? Bien sûr, la question des engagements non tenus est au centre de la crise de la politique.
Mais cela renvoie aussi à l'impuissance des citoyens à intervenir sur les choix.
Il faut à la fois la capacité de mobilisation des salariés sur le terrain et l'intervention des élus sur la base des engagements.
Pour les 35 heures, le cadre de loi doit être le meilleur possible, mais si l'on considère que ce qui se décide à l'Assemblée nationale suffit à mettre en oeuvre les 35 heures, on est battu d'avance.
Renvoyer dans un discours très radical tout le problème des 35 heures au gouvernement, revient à occulter l'affrontement de classes.
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F.
K.: Le problème des 35 heures c'est que justement on a entendu la démocratie représentative, gouvernement et députés, et on a entendu le patronat.
On aurait pu attendre du Parti communiste qu'il soit à l'initiative d'une mobilisation sociale et politique.
Il s'agissait de faire jouer le rapport des forces dans une bataille assez simple où on pouvait à la fois soutenir les réformes du gouvernement et marquer des points.
Dans cette situation où la gauche plurielle s'inscrit dans la durée, pour que les partis puissent jouer ce rôle de médiation entre le mouvement social et l'exécutif, il faudrait inventer une forme de forum permanent de la gauche plurielle qui ne soit pas un dialogue entre membres du gouvernement ou de direction de parti à direction de parti ou de programme à programme.
Cela permettrait que tous les militants soient partie prenante et même d'élargir au-delà des partis.
On aurait les vrais débats qui traversent, d'ailleurs, tous les partis sur les 35 heures, sur productivisme ou non, sur la place des femmes, etc.
Cela donnerait pour le coup plus d'échos aux partis les plus périphériques au sein de la gauche plurielle...
Je rêve à haute voix.
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D.
G.: Ce que nous avons vécu avec les élections régionales, des rapports nouveaux entre les militants, une façon de travailler ensemble, une dynamique qui s'est créée, tout cela contribue à changer le regard sur la gauche plurielle.
En même temps, il y a une crise de la politique dont nous ne sommes pas quittes.
Sur le fond, c'est la volonté de changement, d'apporter des réponses urgentes aux angoisses des Français et la non-représentation de cette volonté dans les élections avec l'abstention, les non-inscrits, etc.
Pour sortir de cette crise, nous proposons de créer une dynamique majoritaire de changement c'est-à-dire un processus de dialogue, de confrontation et d'action en grand.
Ce n'est pas le regroupement consensuel des idées des différentes formations de gauche, c'est l'affaire des citoyens qui décident d'agir sans évacuer les questions politiques.
C'est plus que l'ouverture, c'est la capacité à susciter la diversité, l'apport singulier de chacun.
Et mettre à la disposition des citoyens un espace de confrontation politique.
Cela me semble un besoin réel de la société.
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J.
I.: Par crise de la politique, on entend quelquefois abstention, refus de vote, etc.et parfois quelque chose de plus profond.
Sur le long terme, le taux d'abstention aux élections ne bouge pas.
Ce qui a profondément changé, c'est le rapport du citoyen à la vie politique.
Ce que vous proposez est-il en mesure de résoudre la distance entre ce qui se passe sur le terrain - où il n'y a pas de désengagement, pas de dépolitisation, mais des formes d'engagement qui ont changé, un engagement plus impliqué qu'auparavant -, et puis la vie politique ? Les engagements concrets sont aussi politiques même si les gens se battent pour un objectif apparemment immédiat.
Pourquoi iraient-ils chercher à un échelon intermédiaire le débat qu'ils peuvent avoir dans leur action quotidienne ? Les engagements d'aujourd'hui pour être ponctuels et limités sont des engagements profondément politiques qui donnent lieu à débat et à discussion.
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| D. G.: Je suis d'accord, les problèmes les plus concrets posent des questions de société et les engagements qu'ils suscitent sont en ce sens profondément politiques. Mais il faut le lieu et le moment de l'élaboration du projet politique de transformation de la société. C'est le sens de notre proposition d'espaces citoyens. |
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* Dominique Grador, membre du Bureau national du PCF, secrétaire de la fédération de Corrèze, anime le collectif " militantisme de notre temps " au sein du PCF. ** Jacques Ion, sociologue, a publié notamment la Fin des militants ?, aux éditions de l'Atelier en 1997. *** François Kalfon est rédacteur en chef de la revue Pétition.
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