Regards Mai 1998 - La Cité

Jeunes en réseaux
L'équation du possible

Par Sylvie Vassallo *


Actualité du communisme ? A quelles conditions la jeune génération peut être l'actrice de l'écriture d'une société d'hommes et de femmes libres, égaux, associés ? Invitation au regard particulier que les jeunes portent sur l'idée, la faisabilité d'un changement

Si l'on parle de transformation de la société, il y a d'abord quelque chose d'inhérent à l'" état de jeunesse ". Anne Muxel note que la concentration des premières échéances sociales et professionnelles sur une durée de dix ans caractérise cette période comme celle d'une capacité de changements, de transformation qui modèlent les phases ultérieures de l'existence. Mais pour cette génération, il y a plus que le simple état de jeunesse. C'est de contexte historique dont il s'agit. La crise inédite du système capitaliste, la chute du mur comprise comme celle du communisme, " font la preuve " d'une certaine incapacité de ces deux systèmes à résoudre les défis de notre temps. Ces deux systèmes en confrontation marquent un double échec qui porte atteinte à la capacité de chaque individu à se projeter dans l'avenir. Le fait de ne plus appréhender le monde sur fond d'affrontement entre deux blocs libère un nouveau champ de possible. Mais en même temps, ces échecs accroissent le sentiment de fatalité. Alors, puisque être jeune, c'est être en devenir, que produit le fait de devoir penser son avenir au moment où toute la société est elle-même en crise, en difficulté de pensée et de se penser ?

 
L'être jeune, de la difficulté de penser son avenir et de se penser

Certains parlent de la violence des jeunes à l'égard de la société et d'autres de la violence de la société à l'égard des jeunes. Ces deux phénomènes sont imbriqués, résultante d'un même mouvement d'une extrême violence: l'impossibilité de se projeter dans l'avenir. C'est " l'être jeune " qui est défait, en même temps que l'idée de progression de civilisation. Dans ce contexte, tous font preuve d'une immense énergie mais tous n'ont pas les mêmes chances au départ. Les différences sociales et leur reproduction en termes d'emploi, d'exclusion, de santé, de connaissances...témoignent des inégalités de ce système. Bien sûr, il est important de saisir les contradictions et les nuances de cette génération. Mais si l'on ne veut pas balancer en permanence entre désespoir et émerveillement, il est décisif de comprendre qu'à l'origine de ses comportements il y a la violence de ce qu'elle conçoit comme impossible. Alors, je crois que l'essentiel pour la crédibilité du projet communiste n'est pas tant l'affirmation de progrès, que l'exigence d'un autre possible. Comment ? En enracinant un projet de transformation sociale dans l'énergie, l'angoisse, les rêves de cette génération. En réponse à ses besoins. Les jeunes se situent d'emblée à l'échelle planétaire. L'effacement et la contraction des notions de distances et de temps impliquent une autre manière de chacun de penser son apport au monde. Cela bouleverse l'identité de tous. Dans ces bouleversements, deux principes: la maîtrise que chacun veut avoir et la solidarité entre les individus. Avoir prise sur le cours de sa vie, c'est pouvoir choisir. La solidarité, elle, est comprise comme la fraternité, l'entraide, dans une société et un monde où nos destins sont eux-mêmes solidaires. Il s'agit moins d'un signe d'égalité formelle que du respect de l'individu, de son irréductible altérité. C'est vrai dans ses réflexions et luttes sur le travail. Parce qu'elle est la génération " chômage et précarité " mais aussi plus formée et plus qualifiée que jamais, elle est au coeur d'une fabuleuse contradiction sur le contenu et la reconnaissance du travail, la qualité de la formation, l'exigence d'un statut de étudiant, d'une évolution du contenu des enseignements et des méthodes pédagogiques... En cela elle constitue un levier objectif pour le dépassement du marché capitaliste du travail.

 
Inventivité, énergie, recherche du concret, affirmation de l'urgence

C'est vrai dans le domaine des comportements sociaux et politiques. Ce qui est parfois interprété comme de la radicalité, serait plutôt une incapacité à se situer dans le temps et à ne vivre que dans le présent. Sans assurance du lendemain, la résolution des problèmes est exigée pour tout de suite; il y a également un besoin de sécurité, que d'aucuns traduisent par un appel de retour à l'ordre. L'attirance de certains jeunes pour le vote FN en témoigne. Mais cela se traduit aussi par un formidable potentiel d'inventivité, d'énergie, la recherche du concret, l'affirmation de l'urgence. C'est une ressource puissante pour le mouvement communiste. Dans une grande diversité d'engagements pour la dignité, cette génération témoigne de la manière exacerbée dont elle ressent la violence et l'intolérance comme vecteurs de l'oppression. Les luttes contre les violences en général, contre le FN, contre l'intégrisme en Algérie, pour les sans papiers affirment l'importance des valeurs humaines, une faculté nouvelle à penser d'un même mouvement le local et le global, l'intérêt particulier et général...

Comprendre de telles aspirations détermine la capacité à penser et à construire une autre organisation de la société, qui réconcilie la personne et l'intérêt général. Je crois donc que dans la recherche pour se libérer des contraintes capitalistes, des aliénations, l'évolution possible des rapports de force tient beaucoup à la création de nouveaux lieux de pouvoirs, de nouvelles formes d'actions qui allient maîtrise et solidarité. C'est pourquoi, les jeunes et étudiants communistes ont créé trois réseaux.

Avec ces réseaux, nous recherchons une forme et un espace d'intervention politique qui lient différemment l'engagement individuel et l'action collective. En valorisant la qualité particulière de chacun et la force que cette individualité prend dans le collectif. Ce qui différencie les réseaux de notre forme d'organisation actuelle, ce qu'ils ajoutent à nos cercles, c'est qu'ils ne sont plus des données préexistantes à l'engagement, mais se dessinent au fur et à mesure des engagements individuels. Il s'agit moins de faire vivre une structure, d'y trouver sa place que de susciter " l'individualité spécifique détentrice de ressource particulière ". L'important est donc d'organiser le lien entre les individus qui composent le réseau, par l'information, la communication, la connaissance, la formation... Nous voulons faire évoluer notre militantisme en trouvant des réponses au refus de " l'unicité de parole ", de " la délégation de pouvoir ", à la crainte de " l'embrigadement "...bref s'appuyer sur le besoin de liberté pour pouvoir bénéficier de l'immense énergie et force d'invention politique qui peut s'en dégager. C'est aussi pouvoir bénéficier en souplesse, de la capacité d'investissement qui existe à un moment avec nous, mais pas nécessairement en permanence et sur tout.

A tous ces titres, les trois réseaux, la chaîne humaine contre la haine, le rassemblement anti-précarité, notre réseau de solidarité internationale sont clairement des réseaux d'intervention communiste. Ouverts à tous, ne mettant aucun préalable à l'action ensemble, ils affirment des idées et une pratique communistes. Une identité nouvelle qui fait appel au libre choix et permet à chacun d'établir une cohérence à partir de la diversité de ses centres d'intérêts. Puisse le mouvement communiste être pleinement ce lieu de reconnaissance et d'existence pour cette génération.n S. V.de système.

 


* Secrétaire générale du Mouvement de la Jeunesse communiste

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