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Mutations
Par Michel Rizzi * |
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Modernité de la visée communiste, inscrite dans l'antagonisme entre le degré de développement des forces productives et les fondements du système capitaliste.
Mais de nouvelles exigences pointent.
Un siècle et demi après la publication du Manifeste, une poignée d'idéologues, toujours hantés par le spectre du communisme, est occupée à convaincre qu'avec le capitalisme, nous aurions atteint la fin de l'Histoire. Ils avaient cru trouver dans les mutations du travail un terrain propice à leur démonstration. Une étude de l'INSEE sur deux siècles d'évolution du monde du travail en France ne montrait-elle pas que cette classe ouvrière désignée par Marx et Engels comme le fer de lance du changement de société tendait à s'effacer au sein d'un salariat désormais majoritairement employé dans les activités de service ? Et l'incapacité flagrante des pays se réclamant du communisme à maîtriser les nouvelles technologies n'était-elle pas la preuve de l'inadéquation de ces idées aux réalités de la production moderne ? Si ce discours n'a plus tout à fait la même prégnance, le besoin de clarifier les liens entre évolutions du travail et devenir de la société demeure d'actualité. Car si personne ne nie le fait que nous vivons une nouvelle révolution dans les forces productives, encore faut-il s'entendre sur la nature de celle-ci et sur la capacité du capitalisme à l'assimiler.
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Vers des tâches de conception, de gestion et d'organisation
Aujourd'hui, ce sont de nouvelles fonctions humaines, à caractère non plus manuel, mais intellectuel, qui sont objectivées dans les moyens de production: raisonnements logiques déductifs et inductifs, procédures de contrôle, modification automatique des variables de la production en fonction des données d'environnement, etc. Avec l'informatisation, des travaux jusque-là dissociés du processus de production s'y trouvent maintenant agglomérés. Les entreprises s'équipent de systèmes de plus en plus intégrés, qui gèrent aussi bien les tâches de production proprement dites que le personnel, les approvisionnements, les clients ou la comptabilité. Ces systèmes sont conçus par des informaticiens et des spécialistes de la télématique grâce à des ateliers de génie logiciel qui permettent de générer automatiquement les programmes à partir d'une description fonctionnelle des données et des traitements attendus (1). Cette complexification croissante des outils aboutit en quelque sorte à faire " remonter " l'intervention humaine de la transformation directe de la matière vers des tâches de conception, d'organisation et de gestion. Ces évolutions transforment en profondeur le contenu du travail. De ce fait, celui-ci ne peut moins que jamais être réduit à l'acte productif stricto sensu. Avec l'interpénétration croissante entre science et production et l'émergence de la technologie combinant nouveaux outils, connaissances théoriques et savoir-faire, le travail productif, bien loin de disparaître, élargit ses frontières. La création de richesses matérielles résulte de plus en plus d'une coopération entre activités directement productives et activités de service, tâches de fabrication et de conception ou de recherche (2). Ces bouleversements concernent l'ensemble de la société et s'accompagnent de mutations sociales de même ampleur. Les prophètes de la disparition de la classe ouvrière fondent leur thèse sur l'assimilation erronée du travail productif au travail manuel, alors qu'avec les outils modernes et le nouveau type de médiation qu'ils instaurent entre l'homme et la matière, la création de plus-value est et sera toujours davantage le fait d'activités intellectuelles. L'intégration à l'acte productif de nouvelles fonctions vient au contraire étendre et diversifier le champ d'une classe ouvrière désormais élargie à nombre d'ingénieurs, de techniciens, de cadres techniques, d'employés qui concourent à la création de richesses.
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Nouvelle orientation de l'argent, promotion de la démocratie
Au-delà de ce phénomène, la mise en commun de compétences toujours plus diversifiées et complémentaires, les liens qu'entretiennent production, recherche et formation, l'unification des outils du travail par-delà les métiers contribuent à la constitution progressive de ce "travailleur collectif" qu'envisageait déjà Marx (3). Cette évolution est visible dans l'entreprise où les vieux schémas d'organisation tayloriens fondés sur la parcellisation font peu à peu place à la notion de collectif de travail rassemblant des salariés de qualifications et de positions hiérarchiques différentes (4). Elle existe aussi dans les relations entre entreprises contribuant à la réalisation d'un même produit. La constitution progressive de réseaux associant sur le long terme de grandes sociétés et des PME sous-traitantes spécialisées, ou encore les liens entre industrie, laboratoires scientifiques, organismes de formation continue en témoignent. Cette socialisation croissante du travail tend à rapprocher de la production des catégories de salariés comme les enseignants ou les chercheurs et à les confronter plus directement au rapport d'exploitation capitaliste. Un double mouvement contradictoire marque donc le monde du travail: d'un côté une diversification croissante des fonctions sur laquelle le patronat s'appuie pour susciter des divisions, de l'autre une interdépendance croissante entre les différents acteurs, porteuse de convergences d'intérêts et de préoccupations et par conséquent de solidarités plus larges.
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Production, gestion, conception - formation et recherche
Or, derrière ces mutations pointent de nouvelles exigences. Avec l'apparition de la technologie et de la science comme bases nouvelles de la production matérielle, le niveau et la qualité de la communication, de la formation, de la recherche (tous ces aspects du travail qu'on peut qualifier d' "informationnels"), deviennent autant de conditions de l'efficacité de la production. Maîtriser la complexité croissante de celle-ci, faire face à l'intellectualisation du travail et à l'interdépendance accrue entre des tâches elles-mêmes toujours plus diversifiées fait apparaître des besoins inédits: consacrer davantage de dépenses pour la qualification des hommes et l'approfondissement des connaissances, à promouvoir le partage des savoirs et des pouvoirs et à mettre fin à la coupure millénaire entre ceux qui conçoivent et ceux qui exécutent, à coordonner l'activité des hommes à une échelle toujours plus large. Une nouvelle orientation de l'argent, la promotion de la démocratie, le développement de la coopération: comment ne pas constater le caractère révolutionnaire de ces défis ? Face à eux, le capitalisme cherche à s'adapter. Il modifie sans cesse les organisations du travail et met en place de nouveaux mécanismes d'exploitation pour flexibiliser, diviser et intégrer les salariés aux stratégies d'entreprises (5). La portée de ces efforts ne doit pas être négligée. Pour autant, ils débouchent systématiquement sur de nouvelles difficultés dans la mesure où ils restent circonscrits à l'intérieur des limites fixées par le mode de production dominant: une recherche de la productivité fondée sur l'économie du travail vivant, le monopole patronal de gestion, des rapports économiques fondés sur la loi du marché. C'est précisément là, dans cet antagonisme entre le degré de développement atteint par les forces productives et les fondements du système capitaliste, qu'est inscrite la modernité de la visée communiste. Cette exigence de transformations radicales touche les terrains les plus variés. Ainsi, à l'opposé de la notion de marché du travail qui débouche sur une exclusion et une précarisation massives, l'institution d'un système de sécurité d'emploi et de formation permettrait d'organiser au cours de la vie professionnelle les nécessaires passerelles entre tâches de production-gestion-conception, de formation et de recherche, dans des conditions garantissant le libre épanouissement de chacun. De même, contre l'anachronisme d'une école discriminatoire et étroitement professionnalisée qui laisse sur le côté une masse de jeunes sous-qualifiés, l'objectif d'une école de la réussite pour tous répond à l'exigence d'une formation pluridisciplinaire, de haut niveau et ouverte sur l'avenir. Dans l'entreprise, à l'inverse de l'individualisation qui produit mal-vivre, démotivation et oppositions, mobiliser les hommes suppose d'instaurer de nouveaux droits collectifs pour libérer leur initiative et démocratiser les processus de décision à tous les niveaux. Enfin, dans l'organisation des rapports économiques, le partage des richesses, des savoir-faire, des technologies et des fruits du travail passe par le dépassement de la logique de concurrence et l'organisation de coopérations entre les producteurs. Constater la nécessité de rompre le carcan des rapports de production capitalistes ne signifie pas conclure à l'inéluctabilité de cette perspective. Les forces dominantes, conscientes que c'est l'avenir du système qui se joue, luttent avec acharnement pour préserver leur domination. Et si, avec la révolution scientifique et technologique, c'est bien le communisme et son idéal de libération humaine qui frappent à la porte, ce sont les hommes qui décideront quand et comment ouvrir cette dernière. |
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* Ingénieur à la RATP. 1. Il n'y a dans ce processus et les biens " informationnels " qu'il concerne rien d'immatériel: un logiciel, d'exploitation, de base ou d'application, une base de données n'existent qu'à travers un support matériel, magnétique ou optique. 2. L'explosion des effectifs employés dans les activités de service doit être interprétée à la lumière de ce processus.L'appareil statistique actuel, qui repose sur des concepts inadaptés aux réalités du travail d'aujourd'hui, ne permet pas de distinguer clairement parmi ces activités celles qui sont directement liées à la production et celles relevant proprement du " tertiaire ". 3. Le Capital livre I, tome 2. 4. L'importance prise par les réunions de travail des entreprises est significative.Les limites imposées par le système de pouvoir actuel (interdiction de remise en cause de la stratégie de l'entreprise, absence d'une réelle liberté d'expression, décisions unilatérales, autocensure des participants, dissimulation ou manipulation d'informations) le sont tout autant. 5. Voir "Quand les mutations de l'entreprise structurent les comportements", Regards n°17, octobre 1996.
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