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Communisme
Par Jean-Paul Jouary |
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Le mot " communisme " est associé désormais, notamment dans la jeunesse, à tant de drames, d'échecs et de raideurs, qu'il est de première importance non seulement de rappeler ce qui s'est fait aussi de beau en son nom, mais aussi et surtout d'exposer en termes simples ce que le " communisme " peut signifier dans l'histoire humaine.
C'est ce que je propose ici.
Dans " communisme " il y a "commun", comme dans "communauté" ou " communion -". Est-ce à dire que chaque individu doit se nier pour adhérer à ce mot ? Non, car en réalité chaque individu ne peut vivre et devenir un être humain qui parle, marche, invente, crée, etc.que s'il acquiert des choses communes: une langue, des goûts, des coutumes, des connaissances, des savoir-faire, etc. De même, l'individu ne peut satisfaire ses besoins que si la communauté partage les tâches, échange des produits, organise les nécessités collectives, selon des règles sans lesquelles les conflits sont inévitables. Il y a ainsi, forcément, des choses communes, parce qu'aucun individu ne pourrait pourvoir seul à tous ses besoins. Il y a, par exemple, besoin aujourd'hui d'écoles, d'hôpitaux, de routes, etc.pour tous, et chacun y contribue même s'il n'en use pas directement, parce que tous ont besoin que cela existe. De même, si je ne dois pas stationner devant une sortie d'hôpital ni rouler à 150 km/h en ville, c'est parce que - ni malade ni piéton à ce moment-là - je ne puis tolérer le risque que, le devenant, je puisse mourir parce qu'autrui agit de la sorte. Nul ne peut ainsi nier qu'en tant qu'individu il a besoin absolument que certaines choses soient jalousement protégées d'un usage individuel égoïste, mais conservées comme des biens communs. Il y a donc besoin de biens et de droits strictement individuels, et aussi de biens et de droits communs, pour que chaque individu s'épanouisse. La logique libérale brise le commun au nom de la " liberté individuelle " (des possédants), et l'on voit bien combien d'individus en souffrent. La logique " communiste " étatique qui s'est effondrée à l'Est brisait en revanche en bien des domaines, au nom d'une " communauté " qui perdait dès lors tout son sens. Il n'est ainsi de " communisme " que fondé sur " le libre développement de chacun " selon les mots du Manifeste de Marx et Engels. Dès lors, on appelle "communisme" tout ce que les humains font et disent pour briser ce qui, dans l'organisation sociale, les empêche d'épanouir leurs capacités et réaliser leurs aspirations. Autrement dit, depuis des millénaires, il y a eu du "communisme" sans que le mot ni la théorie ne puissent être revendiqués. Cela peut en étonner certains: depuis si longtemps les adhérents des "partis communistes" ont tant pris l'habitude (" antimarxiste " pourtant, et détestable) de considérer " les autres " comme des " non-communistes", et parfois même comme des " anti-communistes ", dès lors qu'ils osaient exprimer des désaccords ! Cette attitude eut de dramatiques conséquences, qu'il faut rappeler à tous ceux qui la cultivent encore. Autant dire qu'à strictement parler le " communisme " ne dérive pas de Marx, mais celui-ci en a manifesté une époque nouvelle, qu'il considérait lui-même comme provisoire, à transformer infiniment. Le " communisme " est ainsi une longue histoire, que l'on peut (schématiquement) caractériser sous deux angles à la fois. 1. D'une part, dans la multitude des sociétés, il s'est trouvé des femmes et des hommes pour résister et combattre telle ou telle réalité qui entravait leur vie, leur liberté, leur bonheur personnel. Révoltes d'esclaves et de paysans, luttes d'Indiens et autres peuples colonisés, résistances aux envahisseurs, grèves et manifestations pour travailler moins, pour vivre mieux, pour accéder aux droits ressentis comme nécessaires, à la culture ressentie comme vitale, pour empêcher une guerre, pour prévenir ou abolir les oppressions les plus diverses: ce communisme en acte a eu mille formes et mille ressorts, vécus comme intérêts matériels, actes de foi religieuse, idéaux de justice, soifs de bonheur, nécessité humaniste, exigence rationnelle, etc. Le communisme est cette histoire magnifique et douloureuse, saluée par Rousseau, Kant ou Hegel bien avant Marx. Ou plutôt: était cette histoire, avant que, croyant le plus souvent bien faire, ceux qui voulaient pousser plus loin cette histoire en s'organisant en " partis communistes " - au pouvoir ou non - réduisent le mot à ce qu'ils faisaient et disaient eux-mêmes, donnant aux autres des leçons sur ce qu'ils devaient faire, penser et vouloir. Ce fut partout une tendance dominante. Lorsque Marx et Engels rédigent leur Manifeste, cette tendance existe déjà, et on leur doit de l'avoir combattue. A vrai dire, depuis plus de deux millénaires, face aux souffrances et aux luttes populaires, de prestigieux et généreux intellectuels se sont efforcés de penser le bonheur de tous au travers de rêves de sociétés débarrassées de tout ce que les intérêts particuliers et soifs de pouvoir faisaient payer au plus grand nombre. 2 . Ainsi, d'autre part, le communisme a aussi suscité des modèles et des idéaux dans la littérature et la philosophie. La liste serait longue de ces " cités idéales " élaborées dans la pensée sans que l'on enracine la possibilité de leur réalisation dans la réalité même des humains agissant, espérant, réfléchissant, dans leur diversité. Dès le IXe siècle avant J.-C., Homère imagine les "Jardins d'Alkininoos" où les fruits nourrissent tout le monde; au VIIIe siècle, Hésiode conçoit l'"Age d'or" perdu, où la propriété collective empêchait la misère; puis Pindare et son " île des Bienheureux ", Platon et sa République, Aristophane et sa communauté confiée aux femmes; puis Phaléas, Diodore de Sicile, Ovide, Plutarque... Il a fallu l'espérance chrétienne d'un bonheur après la mort pour que se taise cette recherche de communisme terrestre, jusqu'à la Renaissance. Alors, l'aspiration diverse à dépasser les féodalismes ressuscite les rêves en même temps que les révoltes. C'est le souffle de Thomas More et de son Utopie, Campanella et sa Cité du Soleil, Bacon et sa Nouvelle Atlantide, Fénelon, Morelli, Fontenelle, Rousseau, Diderot, Bernardin de Saint- Pierre, qui réouvrent diversement l'imagination d'une humanité où le commun délivre les individus de ce qui les divise, les plonge dans la misère et l'oppression. Seulement voilà: chaque fois, un écrivain donne au monde la société où il serait heureux. Jusqu'à parfois prévoir le jour des mariages, l'heure obligatoire des repas ou les règles vestimentaires de tous. Comment ces représentations auraient-elles pu éclairer des luttes populaires qui ne pouvaient rien de ces rêves écrits, mais tant d'autres aspirations qu'on ne pouvait y lire ? Lorsque le capitalisme prend son essor au XIXe siècle, révolutionnant les capacités de produire tout en écrasant ceux qui produisent, les luttes sociales se développent et, avec elles, de nouveaux rêves de sociétés meilleures, rêves qui partageaient avec leurs prédécesseurs ce fossé entre la réalité du mouvement des peuples et la façon de concevoir le futur.
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Ni modèle, ni idéal, ni programme construit a priori, mais...
Il serait trop long bien sûr ici de détailler les doctrines d'Owen, Ruge, Stirner, Hess, Weitling, Saint-Simon, Fourier, Proudhon, Cabet, Blanqui, etc. Chacun s'efforçait de faire fleurir des espérances de sociétés parfaites, non répressives, cultivées, égalitaires, avec ou sans propriété. Certains en attendaient l'irruption de l'inéluctable progrès de l'Amour, d'autres de l'invincibilité de la science, fort peu de l'action populaire et des luttes de classes. La plupart s'en méfiaient d'ailleurs et leur préféraient des actions minoritaires aptes à libérer et éclairer le peuple à sa place. Seulement voilà: nul ne dira jamais aux humains, à leur place, ce que doit être leur avis." Ce sont les hommes qui font l'histoire " (Marx et Engels). En même temps, sans réflexion théorique (économique, sociale, juridique, historique et, bien sûr, philosophique), nul ne peut échapper aux aveuglements et errances qui parsèment l'histoire de désillusions et de drames. C'est en répondant de façon novatrice à cette question ancestrale que Marx et Engels ont pu ouvrir une page neuve de l'histoire du communisme. Certes, on leur doit la compréhension de la plus-value, de l'exploitation de classe, de la baisse tendancielle du taux de profit, etc. Mais s'ils avaient eux-mêmes tiré de ces travaux un nouveau " modèle " de communisme, on les rangerait dans la tradition utopiste. L'essentiel est ailleurs, et tient de près au fameux Manifeste. Marx et Engels ont pleinement compris que le communisme ne pouvait résider ni en une sorte de modèle, ni en un idéal, ni en un programme construit a priori, mais en la manifestation dans les idées de ce que les peuples développaient dans leurs pratiques. D'où le nom de " Manifeste ", choisi pour cette raison précise. Avant ce Manifeste, la Ligue des communistes avait produit un " catéchisme " intitulé Profession de foi communiste ! Ensuite, Engels lui-même avait rédigé des Principes du communisme, texte dans lequel il concevait le communisme comme une théorie qui " enseigne " au prolétariat comment se libérer." Enseigner ": on ne pouvait plus clairement prétendre construire dans la théorie un processus à appliquer ensuite.
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...manifestation (d'une infinie variété) dans les idées...
Dans le Manifeste communiste, Marx et Engels livrent au contraire des éléments de compréhension du monde tel qu'il se meut, et fort peu de description des futurs possibles. En fait, dès 1843, Marx écrivait à Arnold Ruge: " Nous ne nous présentons pas en doctrinaires avec un principe nouveau: voilà la vérité, à genoux devant elle ! Nous apportons au monde les principes que le monde a lui-même développés en son sein." Cette idée majeure, constitutive de la pensée de Marx et Engels, se retrouve tout naturellement dans le Manifeste: " Les propositions théoriques des communistes ne reposent nullement sur des idées, sur des principes inventés ou découverts par tel ou tel utopiste. Elles ne sont que l'expression générale des rapports effectifs d'une lutte de classes qui existe, d'un mouvement historique qui s'opère sous nos yeux." Ce texte rend " manifeste " le communisme comme processus existant. Il n'a rien d'un " projet " parmi tant d'autres à l'époque. Ainsi, le Manifeste reprend de l'Idéologie allemande la fameuse définition générale du communisme laquelle, sans prétendre en épuiser le contenu, la démarque définitivement des conceptions précédentes présentant une société idéale, un idéal, un état futur construit dans la théorie pour y rallier ensuite le peuple. Le communisme, y était-il écrit, n'est pas d'abord " un état qui doit être créé " ou " un idéal sur lequel la réalité devrait se régler ", mais: " le mouvement réel qui abolit l'état actuel ". Il s'agira donc de rendre manifeste ce mouvement, parce qu'" il est grand temps "... Pour autant, pour Marx, tout ce qui bouge n'est pas " communiste ": seulement ce qui agit pour dépasser ce qui, fondé sur l'exploitation et l'oppression, entrave l'épanouissement des individualités. Comme on le lit dans le Manifeste, ce que vise le communisme, c'est un processus d'" association dans laquelle le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous ".
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...de ce que les peuples développaient dans leurs pratiques
Autrement dit, tous ceux qui - même en en refusant l'appellation - agissent contre ce qui exploite et opprime font partie du processus communiste. Et, inversement, on peut fort bien s'en réclamer sans participer à ce processus. Cela peut être vécu comme un "idéal"; pour autant, le communisme ne peut être ainsi défini, comme Marx et Engels le précisaient dès l'Idéologie allemande. Car aucune doctrine ne pourra jamais prétendre dire à chacun, à sa place, ce qu'est son " idéal " de bonheur; là commence le totalitarisme en théorie comme en pratique. En revanche, une doctrine peut analyser ce qui, dans un type de société, fait obstacle au bonheur du plus grand nombre, et qui doit donc être déconstruit pour que chaque individu soit en condition d'épanouir comme il l'entend ses potentialités et aspirations. Chacun entre dans la lutte contre le capitalisme pour ses raisons propres et ses idéaux, et fait vivre ainsi le processus communiste. C'est cette infinie diversité qu'il s'agit pour Marx et Engels de manifester au niveau des idées. C'est cette démarche, la seule qui puisse allier rationalité et démocratie active, qui a inspiré Marx et Engels, lorsqu'ils décidèrent d'appeler Manifeste ce texte fameux. Parce que celui-ci ne délivrait aucune vérité et aucun idéal extérieurs au mouvement réel des peuples mais ne prétendait que manifester ce mouvement réel au niveau des idées, il eut l'universel retentissement que l'on sait parmi ceux qui purent donc y reconnaître une part de leur propre vie. Raison pour laquelle aussi il conserve finalement autant d'intérêt parmi ceux qui ne s'accommodent ni de l'exploitation ni des oppressions, malgré tout ce qui a pu changer depuis. |