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CGE-HAVAS, nouvelle frontière Par Xavier Delrieu |
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Voir aussi Surinformé, désinformé , Regards sur Internet |
| A chacun ses golden boys. Les Américains ont Bill Gates, nous avons Jean-Marie Messier. Chacun sait maintenant qu'au bout de chaque tuyau français on a une bonne probabilité de retrouver le patron de la Compagnie générale des Eaux (CGE), Jean-Marie Messier, qui, en très peu de temps, a beaucoup fait parler de lui. Il y a un an, "J2M" prenait 30% des parts d'Havas, le premier groupe de communication français. Devenu actionnaire principal, les restructurations pouvaient commencer: mise en vente de l'Express (ratée, repoussée à plus tard) et du Point (réussie, à François Pineau-Printemps-La Redoute, à prix d'ami), désengagement de la publicité et du tourisme... Le patron de la CGE avait une idée en tête: la fusion des deux sociétés afin de créer un grand groupe de communication de niveau mondial. Mais il restait cependant deux obstacles de taille à surmonter. Le premier fut de faire barrage au projet de loi sur l'audiovisuel. Cette gauche, que personne n'attendait, avait dans ses cartons l'idée d'interdire à toute entreprise réalisant plus de 10% de ses activités dans l'audiovisuel de soumissionner aux marchés publics. Or, après la fusion, les 34% de Canal Plus que possède Havas étaient appelés à se retrouver directement entre les mains de la CGE. C'était gênant pour une société qui vit quand même en grande partie grâce au secteur de l'environnement (eau, énergie, transport, déchets...). Le second obstacle était plutôt d'ordre financier: une OPA sur Havas aurait coûté 20 milliards de francs. Un actionnaire n'est obligé de déposer une OPA sur l'ensemble des titres d'une société que s'il est prouvé qu'il la contrôle déjà (le seuil de contrôle généralement admis est de 33% du capital ou des droits de vote). Avec ses 30%, la CGE se trouvait donc juste sous la barre, mais tout le monde savait que, depuis un an, elle dirigeait Havas de fait. Magie du monde de la finance: la cour d'Appel de Paris en a décidé autrement. La fusion CGE-Havas a donc eu lieu le 9 mars. Pour une somme d'environ six milliards de francs, soit, peu ou prou, l'équivalent du résultat des activités d'Havas vendues en un an, sous la houlette de Jean-Marie Messier ! Il faut y ajouter les quelque 35 millions (à ce qui se dit) d'indemnités versées à Pierre Dauzier, déboulonné de son siège de PDG d'Havas. Acheter Havas, grâce à la trésorerie de celle-ci engrangée après en avoir vendu les activités les moins lucratives (ce qui permet par la même occasion de préparer la restructuration) et tout cela sans passer par une OPA: belle démonstration de technique financière. Les activités de la Compagnie générale des Eaux, qui devrait bientôt changer de nom, seront divisées en trois branches distinctes, afin de devancer le futur projet de loi sur l'audiovisuel qui devrait stipuler que les activités de communication d'un groupe doivent être séparées des activités industrielles. Ce pôle communication, qui représentera sous peu 30% du chiffre d'affaire de la CGE, sera divisé en trois branches: les télécoms avec Cegetel; l'audiovisuel avec Canal Plus; le multimédia, la publicité et l'édition avec ce qui restera d'Havas. Jean-Marie Messier parle déjà d'une " dream team " à la française. Son ambition est de vouloir maîtriser les contenants et les contenus. Mais rien n'est parfait: au lendemain de la fusion, le journal les Echos titrait: "Le marché affiche son scepticisme sur le nouvel ensemble GCE-Havas." . |
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Surinformé, désinformé
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On se souvient de la place consacrée par les médias américains et européens, comme partout dans le monde d'ailleurs, aux frasques supposées du président américain.
Il est peut-être temps de tenter, au calme, un premier bilan.
Pour constater, d'abord, qu'on n'en parle presque plus.
Il y a quand même un décalage problématique entre le fait que l'on commente tellement une information pendant une période si concentrée et que, tout d'un coup, tout cela disparaisse aux oubliettes, en attendant peut-être de refaire surface au moment opportun.
Que d'informations n'avons-nous pas eues pendant toute cette période ! Ne s'est-il donc rien passé d'autre dans le monde ? Remarquons ensuite que la seule vraie question au coeur de cette gigantesque tempête dans un verre d'eau médiatique n'a pas été posée: Bill Clinton a-t-il, oui ou non - et que l'on trouve cela bien ou pas n'a qu'un lointain rapport avec la question - commis les actes qu'on lui reproche ? Nous n'en savons toujours rien, malgré les dizaines de reporters accrocheurs mis aux basques de l'événement en question.
Voilà bien le paradoxe central de la société de communication: on peut être surinformé et ne rien savoir du tout.
Ensuite, il reste la lancinante question du rôle joué par Internet dans tout cela, puisqu'on sait que c'est un journal installé sur le Web, le Drudge report, qui a déclenché la folie médiatique, en lançant le plus vite possible des accusations sans preuve.
Disons-le tout net ici, Internet n'y est évidemment pour rien.
Mais, par contre, ce réseau est aux mains de ceux qui défendent une nouvelle conception de l'information, où sa valeur n'est plus dans la référence la plus objective possible au réel, mais dans le fait qu'elle circule le plus largement possible.
Il s'agit, au sens strict, d'une conception libérale de l'information.
Sa valeur est celle d'une marchandise sur le marché: si elle trouve preneur c'est qu'elle est bonne, ou autrement dit, c'est parce qu'elle trouve preneur qu'elle est bonne.
A cette conception, il faut ajouter celle des libertariens américains (et européens) qui défendent l'idée que la valeur de l'information est qu'elle circule et non qu'elle soit " vérifiée ".
Dans cet esprit, on juge le public " assez adulte " pour juger de la réalité ou non des faits.
En se livrant pieds et poings liés à cette occasion à Internet et surtout à l'idéologie qui structure le réseau des réseaux, les médias ont renoncé à une certaine forme d'objectivité.
Ce faisant, ils ont rompu les amarres avec ce qui fonde leur légitimité aux yeux du public.
Ces conceptions-là, rappelons-le, sont nées aux Etats-Unis.
Elles s'opposent radicalement à la " vieille " conception européenne des médias - et de la presse écrite américaine -, dont la règle d'or, faute de pouvoir être totalement objectifs, est au moins de vérifier soigneusement l'information.
Il s'agit là d'ailleurs d'un débat de fond qui dépasse l'opposition, déjà dangereuse en soi, entre le caractère référentiel ou communicationnel de l'information.
Ce sont de véritables conceptions du monde qui sont là en contradiction, dont les nouvelles technologies de communication sont aujourd'hui un enjeu particulièrement visible, mais pas le seul.
Voilà en tout cas une preuve supplémentaire qu'Internet, échappant à la sphère du référentiel et d'une certaine forme de rationalité, au profit de la " communication " et du " virtuel " est l'endroit privilégié pour que se développent rumeurs, désinformations, manipulations en tout genre.
Quand on pense qu'il s'agit d'un réseau mondial mais dont le coeur est aux Etats-Unis, il y a effectivement de quoi s'inquiéter pour l'avenir.
Philippe Breton
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Regards sur Internet
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On trouve également sur le site la liste des débats organisés à l'Espace Regards, ainsi que la retrancription de certains d'entre eux.
Le dernier compte rendu est celui du débat avec André Comte-Sponville sur le thème de " Morale et politique ", le 29 janvier dernier.n P.
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