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Religion
Par Aïcha Belhalfaoui et Amar Abdelkrim |
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Entretien avec Soheib Bencheikh * Voir aussi "Il est revenu dans un cercueil" |
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Dans Marianne et le prophète, qui vient de paraître chez Grasset, Soheib Bencheikh, mufti de Marseille, se situe d'emblée à contre-courant des musulmans et non-musulmans qui " n'ont pas compris la nature originelle de l'Islam ", une religion qui, " propose un message et non un ordre ".
Déjà, note-t-il, les musulmans en France se rendent compte du grand décalage qui existe entre leur statut de citoyens et leur statut de croyants.
Dans la plupart des Etats musulmans où la seule théologie accessible est le droit islamique sacralisé, ils trouvent une théologie surannée, obsolète, dont l'application relève de la folie.
Les musulmans, qui n'ont pas de clergé et n'ont donc pas de porte-parole incontesté dont les prises de position les engageraient tous, ne peuvent être comptables de ce qui se passe, entre autres, en Algérie ou en Afghanistan.
Mais l'ampleur de la barbarie dans ces pays, au nom de l'Islam, pousse de nombreux penseurs, et pas forcément théologiens, à relire et réformer l'Islam en profondeur.
La première démarche consiste à désacraliser le patrimoine musulman tout en saluant son génie et sa grandeur." C'est à notre génération, nous dit Soheib Bencheikh, avec nos problèmes et avec les défis qui se dressent devant nous de relire le texte sacré pour dégager l'universel du conjoncturel, prendre l'universel et le conjuguer avec la société française.
C'est une démarche qui se nomme " Islah ", " réforme " et qui a toujours existé en Islam à travers les siècles." La religion musulmane, explique Soheib Bencheikh, vit en France deux défis majeurs.
L'Islam a l'habitude millénaire d'être soutenu, promu par un Etat.
En France, il doit être indépendant et s'organiser comme une église indépendante par rapport à l'Etat français et par rapport aux Etats musulmans.
C'est une situation inédite.
Le deuxième défi, qui n'est pas moins important, est d'ordre théologique.
L'Islam, depuis toujours, a engendré une théologie de la religion majoritaire, souveraine sur ses terres.
Il n'existe pas aujourd'hui de théologie d'une religion minoritaire qui accepte d'être régie par des lois areligieuses au même titre que les autres minorités.
C'est aux musulmans de la créer, par souci de vivre leur Islam ici et maintenant.
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Un islam réfléchi, réformé, en adéquation avec le quotidien
Mais, en France, regrette l'auteur, force est de constater que l'Islam est vécu de façon quasi clandestine par les musulmans comme par les non-musulmans. C'est ce qu'il appelle " l'invisibilité de l'Islam ", un lieu propice pour l'obscurantisme, mais qui aggrave aussi la frustration de beaucoup de musulmans qui vivent très mal leur francité. Les musulmans, qui, assure-t-il, sont dans leur écrasante majorité modérés, ont plus peur que les non-musulmans de l'obscurantisme et de ses dérives, car chez eux, la peur se double du fait que l'image de leur religion en est galvaudée. Le rejet de l'Islam pousse les musulmans à l'enfermement et l'enfermement des musulmans justifie davantage le rejet de l'Islam. Cela devient une spirale infernale. Si les jeunes musulmans ne trouvent pas un Islam réfléchi, réformé et en adéquation avec leur quotidien, le vide se comblera par un Islam obscurantiste, revanchard et pris comme un étendard contre la société française jugée injuste. Cela se passe déjà ainsi. Or, dit Soheib Bencheikh, c'est le contraire qui doit être mis en place, avec une transparence et une reconnaissance de l'Islam qui invite les musulmans à prendre leur place dans la cité, à moderniser la théologie musulmane et à l'adapter aux exigences de la société sans poser d'exigences ni exiger de réciprocité qui risqueraient de radicaliser les uns et les autres. La transparence refléterait la dignité des musulmans, apaiserait les craintes des non-musulmans à l'égard de l'Islam et permettrait d'aller vers la cohabitation et le vivre- ensemble.
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L'application de la laïcité, de toute la laïcité
D'où, selon le mufti de Marseille, la nécessité d'appeler à l'application de la laïcité, mais de toute la laïcité." Il faut que les musulmans non seulement acceptent la laïcité en tant que principe, mais jouissent également des droits que la laïcité stipule: l'enseignement libre, la liberté religieuse, la liberté de jouir d'un catéchisme de qualité, adapté à la société actuelle. Les responsables de la République française ont là une responsabilité. La France aura l'Islam qu'elle mérite, soit l'Islam de Cordoue, de Tolède et de Samarkande, soit un Islam de la banlieue d'Alger qui existe, malheureusement, et s'appelle aussi Islam." Et Soheib Bencheikh souhaite qu'on en finisse avec le débat stérile sur la compatibilité ou l'incompatibilité entre l'Islam et la laïcité. La laïcité s'impose à la religion. Dans un pays régi par une loi positive, les droits d'origine religieuse n'ont aucune souveraineté. Et c'est sans doute mieux pour la religion, nous dit-il, puisqu'elle devient une autodiscipline basée sur la conviction, sur l'engagement personnel. Et l'Islam ne préconise pas plus que cela." Je pense que non seulement la laïcité et l'Islam ne s'excluent pas, mais que l'un trouve son bénéfice dans le contact avec l'autre. Je pense que la présence de l'Islam en France va libérer la laïcité de sa sphère classique franco-catholique et l'orienter davantage vers l'universel." Quant à l'Islam en France, qui est minoritaire, il a tout à gagner dans une laïcité bien définie qui, seule, garantit sa présence en tant que communauté confessionnelle. C'est grâce à la laïcité que l'Islam peut exister en France." Les musulmans jouissent en France d'une liberté introuvable dans le monde musulman." Les musulmans y agissent selon leur conscience, ne sont pas contraints de faire plaisir à l'opinion publique, de céder à une pression sociale, ou de faire allégeance à l'Etat ou au pouvoir politique." Cette liberté va aider à l'émergence d'une véritable pensée qui commence par quelques individus, puis deviendra une école, un courant de pensée. Tous les mouvements ont commencé de cette manière. Je pense aussi que l'adaptation de l'Islam en France implique qu'il retrouve son statut, à l'instar de toutes les religions, en étant une force morale autonome de propositions qui enrichit, suggère, négocie, loue le bien et condamne le mal, et c'est ça le rôle d'une religion. Sinon, c'est le commencement de la dérive. Et moi, je suis personnellement tenté de voir ma très chère religion retrouver son visage de tolérance." n
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| Soheib Bencheich, Marianne et le prophète; l'islam dans la France laïque, Grasset, 1998, 282 p., 115 F |
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* Mufti de Marseille, universitaire francophone. |
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"Il est revenu dans un cercueil"
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Une lettre de Raja Alloula
Raja, notre pays vit une tragédie; mais il s'en sortira...si nous devons payer le prix, nous le paierons...
Quoi qu'il advienne, comporte-toi toujours dignement." Il est trois heures du matin, deux ou trois jours avant son assassinat; " Abdelkader, s'il te plaît, ne parle pas de malheur." Mais le malheur était là, tout près, à quelques mètres du seuil de la porte.
Il a frappé lâchement, froidement, cyniquement.
Alors que j'insistais pour l'accompagner au Palais de la Culture ce soir du jeudi 10 mars 1994: " Raja je te demande une faveur: c'est de ne pas sortir.
Lorsque je reviendrai, je te raconterai tout dans le détail." Il devait animer une table ronde sur son théâtre.
Il est revenu cinq jours après dans un cercueil trop étroit...
On sonne à la porte avec insistance.
C'est un collègue affolé me criant: " On a tiré sur Si Abdelkader"."Sur qui ?""On a tiré sur Alloula..." Je ne comprenais pas...
J'étais pétrifiée: " Appelle le Samu""Quel Samu ?" Et c'est les cris des femmes du voisinage qui déchirent le voile...
J'ai crié, je ne sais pas pourquoi et je suis descendue dans la rue où une foule était déjà là.
Une lutte acharnée s'engagea avec les jeunes qui me soulevaient de terre pour me faire entrer dans l'immeuble afin que je m'arrête de parler.
J'entends une femme dire: " Laissez-la parler...elle a raison." Je ne sais pas ce que j'ai dit mais, eux, le savent...
Et je rejoins Alloula en réanimation où une foule nombreuse le veille debout jusqu'à son évacuation le lendemain, en fin de journée, au Val-de-Grâce.
Les médecins qui soignaient Alloula ont opéré, cette nuit-là, trois jeunes terroristes pris dans un attentat, du côté du port." Madame, nous les avons opérés, mais il n'y a pas grand espoir." Une cloison séparait l'un d'eux de Alloula.
Je suis allée discuter avec lui.
Il était très pâle et très jeune, imberbe même ! Je lui demandais si lui et ses copains étaient responsables de l'assassinat de mon mari." Tu sais, Alloula est de l'autre côté de la cloison.""Non, je ne savais pas, non, ce n'est pas nous"."Mais pourquoi, tu es si jeune...pourquoi tu t'es embarqué dans cette galère avec les armes ?" J'avais oublié un instant que mon mari agonisait, à côté, derrière la cloison.
Un attentat contre lui pour sa seule qualité d'humaniste et d'homme de culture.
Et j'ai voulu comprendre...quoi répondre en effet à mon enfant quand il m'interroge en pleurant: "Pourquoi Papa ?" Peut-être que les personnes qui se posent la question de savoir " qui tue qui " et celles qui affirment que " la régression féconde " est positive en Algérie peuvent donner une réponse plausible.
Lorsque des terroristes armés ciblent d'abord Liabès, Djaout, Boukobza, Belkhenchir, Boucebsi, Assela, Alloula, Fardeheb et tous les autres; que, depuis, ils égorgent des femmes et des enfants; ils kidnappent des jeunes filles de 16 ans pour les violer; ils s'attaquent à des citoyens sans défense pour tuer, assassiner froidement, lâchement...est-ce que le qualificatif de " guerre en Algérie " convient ? Ces actes terroristes n'ont qu'un seul objectif: celui de détruire l'Algérie et son peuple, de porter atteinte aux valeurs culturelles traditionnelles qui animent notre société, qui constituent une base identitaire commune à tous les Algériens; qui en font sa force et le tremplin de sa résistance héroïque.
Dans les régions isolées, les populations ont décidé de prendre les armes." Je suis armé pour défendre la patrie." " On ne leur laissera pas nos femmes, on ne leur laissera pas nos maisons, on ne leur laissera pas notre terre.
Nous sommes là, debout, nous nous défendrons..."
Au début, beaucoup pensaient qu'ils étaient à l'abri d'une attaque, estimant qu'il ne s'agissait peut-être que d'une mouvance limitée géographiquement dans le pays.
Maintenant, chacun de nous sait qu'il est un otage tout en relevant le défi d'exister.
Lorsque je marche dans Oran, croisant des groupes de jeunes gens, je ne peux pas penser que l'un d'eux va me tirer dessus.
Comme je boite un peu, c'est très souvent, tout en me laissant le passage et avec un sourire, qu'ils me disent: " Que Dieu vous apporte la guérison." C'est vrai, il y a des jeunes qui, au nom de Dieu, assassinent pour - peut-être - une place au Paradis.
Mais ils savent que le crime est répréhensible.
Néanmoins, malgré le chômage, la mal-vie, malgré cette " économie de marché " qui impose le retour à la misère, à la loi de la jungle, les jeunes de mon pays sont beaux, ils savent aimer, chanter, danser, rire; ils savent regarder le ciel bleu de l'Algérie auquel se conjugue à l'infini le bleu de la Méditerranée sur le Front de Mer où ils sont là, à déambuler pour admirer les plus beaux couchers de soleil au-dessus du Fort de Santa Cruz.
Pendant la guerre de Libération nationale, ma cousine est montée au maquis à l'âge de 16 ans, jusqu'à l'indépendance.
Puis 36 ans après, cette année, elle fait un " accident vasculaire transitoire ".
Elle avait souffert, connu l'exil, la prison; les séquelles de cette vie difficile sont peut-être à l'origine de ce problème de santé.
Elle habite dans le triangle de la mort; c'est en admirant la baie d'Alger que, bouleversée, elle s'adresse à elle en pleurant." O Algérie, que tu es belle, tu es magnifique; tu as été créée pour être aimée...
Personne n'a su te chérir comme tu le mérites..."
Ceux qui ont libéré hier l'Algérie ne comprennent pas; ils lui ont donné leur jeunesse et pour la plupart leur vie...
Et encore, encore on enterre; encore on dresse la liste de nos martyrs qui n'en finit pas d'allonger.
L'actualité de l'Algérie est dans le combat quotidien pour la vie.
Avec des parents d'élèves, nous avons obtenu que l'école rouvre sa bibliothèque pour que nos enfants aient un cadre de travaux et d'étude.
Les Algériens sortent, vont au travail, font leur marché, les enfants vont à l'école, les étudiants à l'Université, tout en sachant qu'ils vont peut-être se trouver sur le chemin d'une bombe.
Tous savent également que l'histoire de l'Algérie écrite en lettres de sang ne cesse de donner l'exemple d'une résistance héroïque à l'obscurantisme, à l'intolérance, dans l'espérance de lendemains meilleurs.
Je suis très fière d'appartenir au peuple algérien; très fière que l'Algérie soit ma patrie; très fière de dire que, sur la terre des Martyrs, arrosée quotidiennement par le sang, les larmes, la douleur, la détresse, fleuriront l'Amour, la Paix, la Liberté...contre la mort, la haine, la violence...
Que demain, l'aube d'un jour radieux se lèvera sur l'Algérie, cette terre de toutes les promesses.n R.
A.
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