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Communistes
Par Francis Wurtz * |
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Qu'attend au juste l'Algérie républicaine des progressistes français ? La délégation du PCF (1) qui s'est récemment rendue à Alger et dans la Mitidja a placé cette question au coeur de ses entretiens.
Elle a retiré de ses rencontres avec quelque soixante-dix interlocuteurs une triple conviction à cet égard.
Malgré le calvaire enduré, l'Algérie vit. Son énergie et sa créativité crèvent les yeux. Ses forces vives ne tiennent pas du tout à ne voir véhiculer de leur pays que des images de peur et de sang. Les républicains algériens ne nous demandent pas de la commisération mais de la solidarité vraie, de partenaire à partenaire. Le nombre, la qualité, la diversité des interlocuteurs qui sont dans cet état d'esprit sont impressionnants: associations de femmes et de jeunes; presse indépendante, dont la liberté de ton, l'esprit critique, la finesse d'analyse sont gravement sous-estimés en France; conseil économique et social; UGTA; parlementaires et autres militants politiques engagés dans une réelle dynamique démocratique assez inusitée au sud de la Méditerranée; et, d'une façon générale, personnalités d'une grande ouverture d'esprit du monde politique, économique, culturel, universitaire, judiciaire... Il faut les écouter ! Sauf cas de force majeure, ils ne cherchent pas à s'expatrier, mais à contribuer à construire une Algérie moderne et républicaine, respectant l'identité de son peuple, mais libérée de la chape de plomb intégriste. C'est à cette ambition-là qu'ils nous demandent d'apporter notre concours.
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La crise sociale aiguë, une seconde chance pour l'intégrisme
C'est peu de dire, de ce point de vue, que certains thèmes-phares qui ont longtemps dominé le débat français et européen sur l'Algérie n'ont pas aidé ces forces républicaines dans leur combat. Dans leur immense majorité, elles se sont dites choquées par ce qu'elles interprètent comme une incompréhensible complaisance à l'égard de leurs pires ennemis. Elles nous demandent, de façon pressante, de le faire mesurer à ceux qui continuent de préconiser le " dialogue " avec le FIS, de poser la question " qui tue ", voire de préconiser une commission d'enquête sur les lieux des massacres du GIA; à ceux qui refusent toujours de condamner nommément le terrorisme intégriste; à ceux qui persistent à mettre dos à dos le crime terroriste lui-même et les fautes commises dans la répression de ce crime, même si les auteurs de celles-ci doivent, naturellement, être châtiés. Il est, en revanche, un problème particulièrement aigu auquel l'Algérie se heurte et dont on se soucie, en revanche trop peu en France et en Europe. C'est la crise sociale à laquelle le pays est confronté. Nos interlocuteurs nous ont donné des indications précises à ce sujet: le revenu moyen des Algériens a baissé de moitié en quatre ans. Près d'un tiers de la population est au chômage.260 000 licenciements ont été décidés en trois ans, dans le cadre des restructurations imposées par le " plan d'ajustements structurels " du FMI. Enfin, l'Algérie a un déficit de 1,5 million de logements, ce qui conduit à une promiscuité insupportable, notamment pour les jeunes, qui représentent 70% de la population. Qui n'a à l'esprit le cauchemar de voir l'intégrisme, jusque dans ses pires extrémités, trouver dans cette crise aiguë une seconde chance ?
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Mettre un terme à l'" embargo non déclaré " contre le pays
Or, si la solution à bien des problèmes de ce pays proche relève à l'évidence des seuls Algériens, ce problème-ci interpelle la France, tout comme l'Union européenne. L'une et l'autre ont, dans le passé, fait pression pour qu'Alger accepte de passer sous les fourches caudines du FMI. Aujourd'hui, en plus de la coopération dans la lutte anti-terroriste et des mesures permettant de mettre un terme à ce que les démocrates algériens appellent un " embargo non déclaré " - politique des visas; fermeture des consulats, des centres culturels, des lignes aériennes; arrêt des investissements - la grande exigence est la mise sur pied d'un partenariat franco-algérien et euro-algérien rénové susceptible d'aider concrètement l'Algérie à sortir de sa crise de développement, racine première de tous les maux qu'elle traverse. Ainsi, doit être posée, à mes yeux, l'incontournable question de la dette publique algérienne (16 milliards de dollars). Son effacement - à tout le moins sa réduction significative - pourrait utilement alimenter un fonds d'investissements s'inscrivant dans un développement global du pays, nationalement maîtrisé.
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Favoriser le développement industriel du pays
Dans le même esprit, la négociation en cours en vue d'établir un accord de partenariat euro-algérien doit être profondément réorientée: à la perspective de création d'une vaste zone de libre échange avec les pays de la rive Sud et de la Méditerranée doit être substituée l'ambition de favoriser le développement, notamment industriel, de ces pays. D'une façon plus générale, c'est dans ce contexte que nous avons avancé l'idée - immédiatement reprise dans la presse algérienne - d'une grande table ronde franco-algérienne, si possible entre les deux gouvernements. En se fixant pour objectif l'examen en commun, de partenaire à partenaire, dans chaque domaine - l'agriculture, l'industrie, les services, les finances, les infrastructures, le logement, l'université, la recherche, la culture, les visas - ce qu'il est possible et souhaitable de faire avancer ensemble, dans l'intérêt mutuel, et d'abord dans celui des populations algériennes. Un seul exemple pour illustrer l'ampleur des reculs intervenus ces dernières années dans les échanges entre nos deux pays: celui des relations qui existaient traditionnellement entre universités françaises et algériennes. Hier, fonctionnaient, rappelons-le, quatre-vingts accords de ce type. Notamment, pour la formation de formateurs, avec des visites périodiques, des thèses à distance. Dans ce cadre, six cents stagiaires algériens se rendaient en France chaque année. Il existait, en outre, des clubs scientifiques et des échanges culturels et éducatifs." La politique des visas a massacré cette démarche " nous a dit l'un de nos interlocuteurs, plus que jamais prêts à la réengager sur de nouveaux rails. C'est le moment de relancer cette coopération, de favoriser les téléconférences, l'aide à l'actualisation des documentations, les stages de formations en France, et des visites d'experts en Algérie, les colloques, les journées d'études, les échanges en général. Associons-y les 20 000 diplômés algériens vivant en France, ces hommes et ces femmes brillants qui ont souvent à coeur d'aider leur pays, dès lors que les conditions en sont créées. Que de perches tendues aux amis français d'Algérie. Puissent-elles être enfin saisies ! |
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* Membre du Bureau national du PCF, responsable de la politique internationale, député européen. 1. L'autorisation d'une telle visite - la première d'un parti politique français depuis longtemps - fut demandée aux autorités algériennes en septembre 1997 et aboutit finalement en février 1998.Conduite par Francis Wurtz, la délégation du PCF comprenait également Sylvie Vassallo, secrétaire générale du Mouvement de la jeunesse communiste, Marie-Yves Le Dret, Jacques Fath et Hassane Zerrouki.Elle séjourna en Algérie du 15 au 20 février.La visite se déroula dans les meilleures conditions et eut un grand écho en Algérie.
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