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Israël-Palestine
Par Marina Da Silva |
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Reportage auprès de la jeunesse palestinienne dans les camps du Liban |
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- Que s'est-il passé en 1948 ? - Les Israéliens ont envoyé la bombe atomique.- Vous êtes sûrs ? - Oui.- Et alors que s'est-il passé ? Tout le monde est parti ? - Non, les gens ont lutté avec des pierres.
Mootaz dirige le Arab Resource Center for Popular Arts à Beyrouth, qu'il a créé pour préserver la culture et la mémoire palestinienne. Depuis des années, il travaille avec des enfants dans les camps, met sur pied des ateliers de théâtre, des formations à l'écriture, à la photo, à la vidéo dont l'objectif est de leur permettre de s'approprier leurs propres moyens d'expression." Aujourd'hui, lorsqu'on interroge les enfants sur des points d'histoire, on a toujours ce type de scénario. Dans les années 70-80, ils savaient précisément." Pour Mootaz, cette distorsion des faits est révélateur de la situation tragique que vivent les Palestiniens au Liban."Tous nos repères ont été ébranlés." L'espoir de retourner en Palestine a toujours été ancré dans la conscience de chacun. La tiédeur de la maison, l'odeur de la terre, les bruits du village étaient transmis comme la langue. Le souvenir servait de rempart aux conditions de vie effroyables des camps."Nous avons vécu d'abord sous des bâches de toile où l'on étouffait sous le soleil et où les os se glaçaient dès l'hiver, puis dans des maisons en dur, humides, insalubres, où des familles de dix personnes se partageaient parfois une seule pièce." Le plus grand nombre de réfugiés du Liban est originaire des territoires issus du partage de 1948. Ils se sont répartis du nord au sud du pays dans une douzaine de camps qui devaient être des abris provisoires. La vie dans le camp se voulait emblématique d'une situation qui ne pouvait pas durer.
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Les oubliés des négociations et de la politique internationale
Jusqu'aux accords d'Oslo, l'espoir de retourner en Palestine était indéracinable. Ici plus que partout, à cause de la guerre, des massacres, du poids du sang et des larmes." Les anciens étaient dépositaires d'une histoire qu'ils racontaient aux plus jeunes. Aujourd'hui, après Oslo, ils voient que leur droit au retour est compromis et non reconnu." C'est une blessure qu'ils portent en eux et qu'ils sont du mal à ouvrir." Très vite, en quelques années, les enfants se sont fabriqué leur propre histoire. Ils mélangent Hiroshima et l'Intifada parce qu'une culture de télévision s'est substituée au savoir très pointu qui leur était transmis à l'intérieur de la famille. Depuis l'invasion israélienne de 1982, les conditions de vie dans les camps n'ont cessé de se dégrader. Avec la disparition des structures et de l'aide de l'OLP, les secteurs de la santé et de l'éducation ont été les premiers touchés. L'accès à l'éducation, territoire de résistance et de fierté pour tous les Palestiniens depuis le début de leur exil, a été remis en cause par une précarité économique devenue insoluble.40% des Palestiniens des camps sont totalement au chômage . Considérés comme des étrangers, ils sont soumis à l'obtention d'un permis pour travailler et exclus d'un grand nombre d'activités professionnelles. Jusqu'aux accords de paix, une aide matérielle relative parvenait encore dans les camps, notamment aux familles des martyres, mais aujourd'hui la population se sent totalement abandonnée. Estimée par l'UNRWA (1) à quelque 356 000, elles se répartit principalement dans douze camps gérés par l'office. A Beyrouth, Burjel Barakjneh, Mar Eias, Chatila, Dbayeh. Au sud, Ein el Hilweh et Mieh-Mieh, près de Saïda, Rashidieh, El Buss, Burj el-Shemali, après Tyre. Dans la Békaa, Wavel, et au nord, Nahr el-Bared, Beddasi. Une autre dizaine de camps " illégaux ", souvent installés en bordure des premiers pour bénéficier de l'assistance de l'UNRWA, parsèment le territoire et accentuent la difficulté de tout recensement. Et puis comment compter une population sur laquelle s'exerce une si forte pression à la disparition ?
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Un " fardeau " pour le gouvernement libanais
A l'ouverture de la conférence de Madrid, le ministre des Affaires étrangères libanais avait déclaré que " le Liban ne pouvait plus accepter le fardeau des réfugiés palestiniens ". Et la politique du gouvernement libanais est à l'avenant. Refus de donner aux Palestiniens un statut de citoyen, d'autoriser l'UNRWA à agrandir les camps déjà existants ou à en construire de nouveaux afin d'accueillir les quelque 6 500 familles déplacées durant la guerre. L'aide que devait apporter l'UNRWA aux réfugiés, jusqu'à " leur retour dans leurs foyers ", ne cessant de décroître, les camps sont devenus des poches de détresse, de véritables ghettos. Oubliés des négociations, de la politique libanaise et de la solidarité internationale, les réfugiés craignent une entreprise de désintégration systématique.
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Douloureuse et incertaine attente du retour
Les premiers camps menacés sont ceux de Beyrouth. Chatila, surtout, qui s'entête à ressembler à un bidonville ravagé par la guerre. Chatila qui dérange, ses maisons en loques, au pied de l'étincelante cité sportive bâtie pour accueillir les plus grandes olympiades du monde arabe. Deux visions du monde qui se télescopent." Chatila est un symbole de fidélité à la mémoire. Les camps sont pour nous un mode de vie et de ténacité." Pour Oum Ghazze, le traumatisme de 1948 dicte désormais la conduite à tenir, ne pas fuir sous la terreur, ne pas se disperser sous les pressions de peur de ne plus jamais pouvoir rentrer. L'attente du retour n'a jamais été aussi douloureuse et incertaine. Dans le petit camp de Beddawi, à cinq km de Tripoli, Rana fait le récit de sa vie, en français, appris à l'école de l'UNRWA, où elle allait jusqu'à l'année dernière. Maintenant elle reste à la maison pour aider sa mère. Elle a tout juste quinze ans, mais elle est l'aînée d'une famille de huit enfants." Les familles sont de plus en plus nombreuses à mettre à contribution les enfants pour assurer la survie." Quitter l'école a été un renoncement terrible mais ce qu'elle redoute plus que tout, c'est l'expulsion des camps." Nous avons le sentiment que tout est fait pour nous disperser." n Marina Da silva |
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1. UNRWA, United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East, Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient.Créée spécialement en mai 1950 pour fournir les services de base aux réfugiés palestiniens (seulement pour la Jordanie, la Cisjordanie, la bande de Gaza, la Syrie et le Liban). |