Regards Avril 1998 - La Planète

Irak
Retour sur la crise du Golfe

Par Jacques Fath


La crise du Golfe et la volonté américaine de frapper l'Irak comportaient de très grands risques: déstabilisation de la région, montée de l'islamisme, éclatement de l'Irak, blocage de toute possibilité d'issue négociée pour une longue durée... Le recul américain constitua donc d'abord un immense soulagement. Il faut aussi en mesurer la portée politique.

Il ne s'agit pas seulement d'un échec momentané dans la gestion d'une crise. La signification de ce recul est beaucoup plus importante. Deux éventualités positives ont, d'ailleurs, émergé de cette crise. Premièrement, l'exigence du respect des résolutions de l'ONU. Elle devrait s'imposer maintenant dans le conflit israélo-palestinien. Le gouvernement israélien a essayé de prendre les devants en proposant un sommet avec Yasser Arafat, sans reculer cependant sur des ambitions territoriales et politiques totalement contraires aux droits des Palestiniens. Quelle sera maintenant l'attitude des Etats-Unis ? Feront-ils pression sur Israël pour le respect des accords d'Oslo ? On peut constater, en tous cas, que la question du processus de paix est remise à l'ordre du jour. En 1991, la dynamique de la Conférence de Madrid et de l'Accord d'Oslo avait été enclenchée. Dans un contexte différent, le dossier du processus de paix, après un an de blocage et de crise sans précédent, pourrait sans doute être rouvert. Sur sa lancée positive, la France pourrait y contribuer.

 
Bilan de l'acquis

Deuxièmement, l'Accord ONU/ Irak change la donne structurellement. Si cet accord est appliqué, bien des choses peuvent changer. D'abord, l'UNSCOM pourra continuer son travail pour le désarmement irakien sous l'Autorité directe de l'ONU et du secrétaire général qui pourront établir un bilan rigoureux de l'acquis. Ensuite, la perspective d'une levée de l'embargo pourrait se concrétiser. Ce serait la conséquence logique -conforme aux résolutions de l'ONU-de l'application, par l'Irak, de ces mêmes résolutions. Il devrait être difficile aux Etats-Unis de s'y opposer, si rien ne vient remettre en cause la suite normale - espérons-le - des événements. Cette levée de l'embargo serait un soulagement pour la population qui souffre, et une bouffée d'oxygène économique. L'Irak pourrait enfin commencer à se relever du lent et inexorable naufrage entraîné par un blocus inhumain. L'embargo marginalise une population uniquement préoccupée de survie dans une course aux besoins immédiats. Il a donc conduit à la paralysie des forces vives du pays et des capacités de l'opposition à structurer un véritable travail politique. La fin de cet embargo mettrait en cause ce véritable étouffement et apporterait des conditions un peu plus favorables à l'opposition progressiste dans sa lutte contre la dictature.

 
Sortir du non-droit

Enfin, c'est toute la crise américano-irakienne qui pourrait difficilement se dénouer durablement sans le rôle, devenu éminent, du secrétaire général de l'ONU, et l'intervention décisive du Conseil de sécurité. L'ONU reprend la main. On sort du non-droit. Il sera plus difficile aux Etats-Unis de gérer le dossier unilatéralement comme ils l'ont fait jusqu'ici. C'est l'échec d'une politique de frappe qui n'apporte pas de réponse à la question " qu'est-ce qu'on fait après ? ". La Communauté internationale se donne une chance de sortir de l'impasse par la définition d'un véritable effort diplomatique et d'une politique digne de ce nom vis-à-vis de l'Irak. On rejoint ainsi la proposition des communistes irakiens dont le représentant en France, Raïd Fahmi nous expliquait, voici quelques mois, le combat pour un Irak démocratique et pacifique, tout en soulignant: " il faut réintégrer l'Irak dans la Communauté internationale. Celle-ci a une responsabilité. Elle a pris en charge l'avenir de l'Irak; elle doit le faire jusqu'au bout et définir une politique et une perspective." Le dénouement de la crise irakienne est aussi porteur de quelques enseignements de portée plus générale. Les Etats-Unis ont finalement choisi de ne pas affronter les contradictions et les risques inhérents à leur propre politique. D'où la décision, malgré l'intention d'utiliser la force, d'accepter la mission de Kofi Annan, puis l'Accord conclu avec Saddam Hussein. On ne peut sous-estimer une des caractéristiques de la situation internationale et régionale, à savoir l'acuité des contradictions et des risques qui contribuent à réduire les marges de manoeuvre y compris des plus puissants. L'instabilité est en effet à l'antithèse de ce que recherche une politique américaine bien pragmatique dans sa volonté de domination.

 
L'initiative française

Le poids des opinions publiques fut aussi déterminant. Celles des pays arabes constituaient elles-mêmes un risque pour la politique américaine. On touche ici, en même temps, aux limites du choix stratégique américain qui consiste à faire de certains régimes arabes, comme l'Egypte ou l'Arabie Saoudite, des alliés proches tout en conservant à Israël le statut d'allié privilégié, un allié réputé posséder plus de 200 têtes nucléaires et qui bafoue les résolutions de l'ONU le concernant depuis plus de trente ans. Mais ce sont les opinions européenne et américaine (celle-ci plus divisée qu'en 1991) qui ont probablement fait pencher la balance en faveur de la négociation et de l'initiative française. Le succès même de la mission de Kofi Annan rendait finalement impensable l'idée que les Etats-Unis puissent décider, malgré tout, de frapper l'Irak. Enfin, la coalition alliée de la guerre du Golfe n'a pu être reconstituée et les institutions principales de défense et de sécurité internationales ont été paralysées. L'OTAN s'est divisée, même si Washington a obtenu le soutien immédiat de Londres et un peu plus tard celui de Bonn s' engageant à ouvrir ses bases à une opération américaine. De leur côté, la Russie et d'autres pays contribuèrent à enrayer la logique de guerre. Quant à l'Union européenne, en tant que telle, et sa Politique européenne de sécurité commune (PESC), elles furent inexistantes, balayées par les divisions et par l'efficacité d'une diplomatie française en phase avec des opinions publiques opposées à la guerre. La France marqua ainsi son rang de puissance qui pèse en jouant un rôle positif. On imagine aisément, au contraire, le désastre politique qu'eût été une position européenne commune alignée sur l'atlantisme britannique et allemand, au nom d'une cohésion maastrichienne...

 
Succès de la diplomatie

On a, au contraire, assisté à un exercice, grandeur nature, de diplomatie concertée dans le cadre de l'ONU. Mais si l'ONU reprend la main, c'est parce que la diplomatie nationale l'emporte. Elle l'emporte sur des principes et des objectifs conformes aux valeurs universelles de la Charte des Nations unies. Ce n'est pas seulement le succès d'une méthode, c'est aussi un succès de contenu politique d'assez grande portée. Ce succès de la diplomatie dans la crise du Golfe pose des questions essentielles quant à l'ordre international actuel. Un ordre fortement structuré par des pratiques unilatérales et des politiques de force qui pèsent lourdement sur les peuples. Sait-on que la politique américaine de sanctions, embargo et blocus n'est pas seulement ciblée mais massive puisqu'elle concerne 35 pays et 2,3 milliards d'individus ? Entre 1993 et 1996, 61 textes législatifs et décrets présidentiels ont autorisé les USA à appliquer des sanctions économiques unilatérales. Sans parler des pressions politiques et financières exercées sur les institutions des Nations unies. Mais unilatéralement ne veut pas dire isolément. Les Etats-Unis ont, en effet, défini une stratégie fondée sur l'impératif d'un partenariat entre alliés. Ce dernier établit une forme de leadership s'appuyant sur un certain partage des responsabilités. Un tel partage ne signifiant pas moins mais davantage d'influence et de puissance américaines pour " conduire le monde " et faire face aux défis de la nouvelle ère. Comme le dit Zbigniew Brzezinski: " le choix est entre la prépondérance américaine et l'anarchie mondiale. Les Etats-Unis doivent donc mettre à profit cette phase pour partager les responsabilités avec d'autres puissances." Remarquons-le, c'est tout à la fois cette stratégie de concertation alliée, mais aussi les pratiques unilatérales et la politique de force que vient contredire le succès de la diplomatie dans la crise du Golfe. C'est la démonstration concrète, oh ! combien utile aujourd'hui, qu'un autre mode de " gestion " des relations internationales est possible dès lors que la volonté politique existe et s'appuie sur les attentes des peuples. Le dénouement de cette crise aura fait resurgir trois grandes priorités.

 
Les grandes priorités

1. Traiter les urgences: lever les sanctions contre l'Irak; mettre la question kurde à l'ordre du jour del'ONU; réunir une Conférence de tous les chefs d'Etats prêts à réaffirmer solennellement devant l'opinion leur exigence de voir respecter les accords d'Oslo et mettre en place un suivi permanent des négociations de paix. C'est, l'urgence du droit des peuples.2. Tirer les leçons de la crise pour l'Union européenne. Ce sont, en effet, les dangers de la logique du Traité d'Amsterdam sur les institutions de l'Union qui viennent d'être mis en exergue. Coopération politique et actions communes sont nécessaires, qui soient fondées sur les souverainetés nationales, le maintien du droit de veto, et se référant aux valeurs et principes de la Charte de l'ONU.3. Valoriser et démocratiser le cadre onusien comme lieu d'expression le plus large de la Communauté internationale. Notamment par la promotion de l'Assemblée générale dans l'élaboration et la définition des actions. La résolution des grands problèmes mondiaux, comme le désarmement, exige de s'extraire des logiques de puissance pour un véritable multilatéralisme fait de responsabilité et de décisions collectives face aux besoins de sécurité, de développement et de démocratie. J. F.