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Poésie
Par Olivier Apert |
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Mémoire, oubli; mémoire de l'oubli, oubli de la mémoire: rarement, ces deux termes se seront aussi souvent conjugués pour hanter un pan de notre société contemporaine criblée par le souvenir de la guerre, des guerres qui, las, continuent d'habiter le présent.
Tribunaux, procès, commémorations tâchent sinon de réparer les irréparables crimes de la guerre, des guerres mais au moins d'en révéler les atrocités afin que cela, l'innommable, ne se reproduise plus et que ceux qui n'y participèrent pas sachent de quoi certaines personnes, certains Etats ont été capables d'accomplir puis de cyniquement dissimuler. Doit-on alors s'étonner que la guerre, que le souvenir de certaines guerres hantent de même la pensée, la sensibilité, les nerfs de certains écrivains qui n'ont pas forcément connu, vécu telle guerre, dont les cris d'images cependant ne cessent de se présenter à leur mémoire comme s'ils vivaient, revivaient un drame personnel. Après les grands textes concentrationnaires de Robert Antelme, Primo Levi, David Rousset, Jorge Semprun, Jean Cayrol, une " génération " de poètes nés après la guerre prouve qu'on peut, qu'on doit encore écrire, même après Auschwitz; que la littérature, la poésie aux veines infusées de tragédie livre, délivre du sens: que l'oeuvre d'art, l'oeuvre littéraire marquée d'exigence se tournent, nous tournent vers le salut en espérant une sorte de catharsis - laquelle présente, représente à nos yeux l'horrible réalité d'hier sur quoi notre présent s'est bâti, et qui, peut-être, menace notre devenir. Ainsi, depuis plusieurs livres déjà, Gérard Cartier (né en 1949) traque-t-il cette hantise dont je parlais: après avoir consacré la Nature à Térézine puis Alecto ! à la mort de Robert Desnos au camp de Térézine en 1945, il vient de faire paraître le Désert et le monde (que précéda Introduction au désert) tout entier obsédé par les maquis du Vercors et leur anéantissement. Dans une langue, une métrique à la fois lyrique et parfaitement froide qui garantit le poète de toute effusion que le sujet pourrait amener, ce long récit trace l'aventure intérieure, l'épopée extérieure de cette oeuvre de résistance. L'ouverture du livre fixe sa brève mais fondamentale trajectoire : " Hiver 42. Je chante les larmes et les héros bannis... Puis le vent, la lumière pure, l'espérance. Eté 44. Une montagne de cendres. Tout l'espace libre entre ces bornes étroites. Repeupler le désert, ranimer les noms perdus " Ranimer les noms perdus ": c'est bien à cette tâche, à ce devoir, que Gérard Cartier s'est attaché au fil d'une scansion heurtée où les blancs qui suspendent les mots entre eux sont autant de temps d'attente et d'angoisse que vivent les héros inconnus qui traversent et incarnent cette narration : " ô comme dans le silence bat le corps à se rompre...déjà les deux malfrats sur le ciment le traînent l'autre dans son recoin noircit le cahier " Il réussit de la sorte à composer, à renouer avec la grande forme du poème épique - mais où les personnages ne sont plus Dieux ou héros légendaires: simplement des êtres de chair et de sang que l'Histoire dévora anonymement. Loin donc de se situer dans le chant de la commémoration vaine, ce livre s'offre comme un hommage inventif, extrêmement personnel - et par là universel -, dédié à la sombre beauté de l'esprit de résistance.n O. A.
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| Gérard Cartier, le Désert et le monde, Flammarion, 130 p., 98 F |