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Michèle Lemoine " Je les ai donc appelées femmes-oiseaux " Par Delia Blanco |
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Voir aussi Vivres au quotidien |
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MICHELE LEMOINE est haïtienne.
Comédienne de formation, elle a travaillé plusieurs années au Centre dramatique franco-haïtien de Port-au-Prince où elle s'occupait également de la section théâtrale à l'Ecole nationale des arts.
Venue à Paris en 1987, elle continue à travailler comme comédienne, débute dans la production audiovisuelle, entre autres sur les films d'Euzhan Palcy.
En 1997, elle tourne son premier film, un documentaire intitulé Haïti...
Chronique des femmes-oiseaux.
Le film raconte l'histoire de deux femmes haïtiennes, Hermithe et Miramène: on les appelle des " Madames Saras ", ce sont des marchandes itinérantes qui sillonnent continuellement les routes du pays pour les besoins de leur commerce.
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Le pays aux mille sentiers qui parcourent les mornes
" L'image d'Haïti qui est proposée ordinairement au public est assez étriquée et relève plus d'un certain goût du sensationnalisme que d'une vision plus globale. Lorsqu'on pense à ce pays, les formules qui vous viennent immédiatement à l'esprit sont: " le pays le plus pauvre de l'Amérique latine ", " le pays des macoutes ", " le pays de la sorcellerie vaudou ", etc. Haïti est en fait, et on le découvre lorsqu'on quitte la capitale, Port-au-Prince, un pays aux mille sentiers qui parcourent les mornes et qui relient entre elles d'innombrables et minuscules d'exploitations paysannes. C'est là que vivent les deux tiers de la population, que tout sépare de l'élite urbaine: routes, richesse, éducation, langue, religion, organisation familiale. Ce sont pourtant eux qui représentent les forces essentielles de ce pays. Et c'est à travers eux que se construit l'incroyable et permanente dynamique de survie qui anime au jour le jour les Haïtiens. J'ai donc voulu transmettre cette autre vision d'Haïti, donner une autre image de mon pays. Ainsi est née l'idée de suivre ces personnages particuliers, les madames saras, parce qu'elles sont un lien essentiel entre la société rurale et la société urbaine. Parler d'elles permet donc d'aborder quelques-uns des aspects de cette terre et de son peuple."
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Une Haïti qui ne subit pas
" Ce projet est né du désir de mettre en lumière une Haïti en action, une Haïti qui ne subit pas, de porter un regard neuf qui pénétrerait avec tendresse et sans jugement dans les provinces et les campagnes haïtiennes. Il est important pour moi, en tant qu'Haïtienne, de porter un regard de vérité et d'espoir sur mon pays. Le film, qui suit les Saras Hermithe et Visita de leur noyau familial à leurs espaces de négoce dans un aller-retour incessant, veut faire ressortir, à travers la parole de ces femmes, toute la saveur du savoir-faire et de la sagesse populaire haïtienne. En les accompagnant au fil de leurs activités, au sein de leur famille, en les regardant, en les écoutant, j'ai voulu faire découvrir une société solidaire et généreuse, dont les membres sont les véritables " acteurs " de la vie haïtienne, et faire comprendre ce qui fait l'originalité de ce peuple, ce qui fait sa vitalité. Ces images de l'intérieur donneront, j'en suis convaincue, de multiples raisons d'aimer davantage Haïti, d'en être plus proches, et plus solidaires. De plus, ce n'est pas seulement la vraie réalité d'Haïti qui émerge de ces vies de Saras, mais aussi un portrait de femme qui va au-delà de ce pays: ces femmes sont un exemple de résistance à la pauvreté qui vaut pour tous. Ce n'est donc pas seulement un sujet supplémentaire sur Haïti, mais un film sur les douleurs du développement, senties, vécues et portées à travers ces femmes."
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Les saras, ces oiseaux qui voyagent
" Les madames saras tirent leur nom de la sara, un oiseau haïtien au plumage jaune et brun, à peu près de la taille du moineau. Ces oiseaux qui circulent toujours en bande et sont connus pour repérer infailliblement toute nourriture, où qu'elle se trouve. On les voit dans les champs au moment des récoltes et dans les arbres où ils nichent. Mais ils sont extrêmement difficiles à trouver, car ce sont des oiseaux nomades qui se déplacent en fonction des zones de récolte. Leurs petits groupes sont très bruyants. La comparaison avec les marchandes vient du fait que, comme eux, elles sont perpétuellement à la recherche de vivres, sont toujours en déplacement et forment des groupes extrêmement animés et bavards dans les camions collectifs qu'elles utilisent comme moyens de transport. Je les ai donc appelées femmes-oiseaux, parce qu'on ne les trouve jamais chez elles, elles sont toujours en voyage ."
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La vraie histoire de Hermithe Pierre et Visita Colagène
" J'ai fait un premier voyage de recherche en Haïti pour écrire le canevas de ce documentaire. J'ai donc suivi le parcours de ces marchandes, en allant dans les gros marchés de province, du nord au sud, et en essayant de les aborder et de parler avec elles. J'en ai rencontré plusieurs, leur expliquant ce que je voulais faire. Finalement, j'ai choisi deux d'entre elles, qui ont accepté de collaborer à ce projet. Elles s'appellent Hermithe Pierre et Visita Colagène." " Hermithe est sara depuis l'âge de 14 ans; elle est née dans les mornes de l'Arcahaie, une petite ville tout près de la capitale, dans une famille de paysans très pauvres. Sa mère, Sara aussi, l'emmenait partout; à force de grimper à sa suite dans les mornes, elle a appris très jeune comment marchander, acheter et vendre. Une fois adulte, elle s'est installée pour les besoins de son commerce à Villard, un petit bourg du département de l'Artibonite, au bord de la route nationale.elle a touché à tous les produits imaginables: le bois, le riz, les fruits, les légumes, etc. Elle a maintenant 50 ans passés et elle continue à sillonner perpétuellement le nord du pays. Actuellement, elle partage ses activités entre le commerce du charbon et celui des tomates, mais reste toujours aux aguets pour trouver un commerce profitable. Visita habite Port-au-Prince maintenant, mais je l'ai rencontrée à Léogane, une autre ville au sud de la capitale, où elle a vécu pendant cinq ans. Elle a cinq enfants, tous scolarisés, qu'elle élève seule. Trois sont nés de deux pères différents qui ne les ont pas reconnus. Les deux derniers, elle les a eus avec René, son compagnon épisodique depuis seize ans. C'est elle qui, par son travail, nourrit ce petit monde, entretient quelquefois son compagnon au chômage, paye l'école des enfants. Elle a deux activités: un commerce sédentaire de divers produits de beauté à Port-au-Prince, et elle se rend régulièrement en province pour acheter des denrées alimentaires qu'elle revend à la capitale." " J'ai été profondément émue par la dignité, la simplicité, et l'énergie incroyable de ces deux femmes. Elles ont collaboré à ce tournage avec un naturel qui m'a stupéfiée, une patience inaltérable. Elles m'ont accueillie, avec l'équipe de tournage, chez elles, sur leurs lieux de travail, elles ont fait tout leur possible pour me faciliter les choses, elles ont été d'une disponibilité totale. De mon côté, j'ai tâché de les respecter le plus possible dans ce qu'elles étaient, de ne jamais forcer les choses. Leur gentillesse, leur générosité, leur humour, leur sincérité m'ont marquée. Jamais elles ne se sont apitoyées sur elles-mêmes, sur leurs difficultés, leur pauvreté et au fil du tournage, je les respectais et les aimais de plus en plus. La relation d'amitié qui s'est créée entre nous va bien au-delà du travail que j'ai entrepris ."
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Tout est urgence à Haïti
" Sur les marchés où je suivais les saras, j'ai d'abord rencontré un peuple au travail, un peuple se battant pour survivre, un peuple profondément solidaire. Cela rectifie la vision passive et misérabiliste que l'on a des Haïtiens. Actuellement, tout est urgent en Haïti. Depuis quelques années, la situation économique s'aggrave de plus en plus, et on a beau avoir l'énergie et l'inventivité, il devient de plus en plus difficile de survivre. La longue sécheresse qui a sévi en 1997 n'a rien fait pour améliorer la situation des paysans, qui était déjà tragique. La vie devient de plus en plus chère, les produits de première nécessité sont hors de prix et se nourrir devient un véritable problème. La famine règne dans certaines régions. Il n'y a pas de routes dignes de ce nom, pas de transports dignes de ce nom. Un vaste programme de construction et de rénovation de routes a été entrepris, mais il traîne en longueur. Le fait que ce pays soit depuis plus de six mois sans gouvernement effectif ne fait rien pour arranger les choses puisque toutes les décisions à prendre sont bloquées au sommet. L'insécurité règne dans tout le pays, elle a atteint un stade proche de l'anarchie et tout le monde en est victime et, bien sûr, principalement les plus humbles. Ce pays est actuellement à la dérive et il n'y a aucun signe que cette tendance s'inverse à court terme."
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La caméra, cet objet insolite
" Nous n'avons pas rencontré de difficultés majeures, sinon les problèmes d'infrastructure inhérents au pays, routes en mauvais état, problèmes d'hébergement, etc. C'était un tournage difficile parce qu'il nous amenait à parcourir tout le pays, et donc à faire énormément de trajet entre les différents lieux de tournage, ce qui était épuisant. Mais nous n'avons pas eu de problèmes avec les autorités et, à quelques exceptions près, l'atmosphère sur les lieux de tournage était assez tranquille. A part quelques remarques plutôt bon enfant, les gens n'ont pas fait preuve d'agressivité à notre égard, beaucoup plus de curiosité. Nous attirions l'attention et c'était difficile de ne pas avoir toujours des badauds, surtout les enfants, dans le champ de la caméra. Nous n'avons heureusement pas été victimes de l'insécurité, mais cela, c'est plutôt de la chance qu'autre chose, car il est dangereux de circuler la nuit en Haïti et nous étions souvent obligés de le faire "." " Nous avons bénéficié de l'appui financier du ministère de la Culture, qui nous a aussi donné les autorisations de tournage qui dépendaient de lui, du soutien du secrétariat d'Etat au Tourisme, qui nous a facilité le dédouanement du matériel, et de l'aide des autorités locales sur les lieux de tournage. Les saras se sont très vite habitués à la caméra et ont très vite compris ce que nous voulions, dès les premiers jours. Elles ont compris que nous les voulions les plus naturelles possibles, et elles l'ont été. Quand nous leur demandions de refaire à plusieurs reprises un déplacement, un trajet, ce qui s'est avéré parfois nécessaire pour certaines prises de vues, elles l'ont fait avec un talent et une spontanéité que ne renieraient pas les meilleures comédiennes . Sur le tournage, le problème majeur était la réaction des gens à la présence de la caméra. Au bout d'un certain temps, c'étaient les saras elles-mêmes qui participaient à l'organisation, demandant aux gens sur les marchés de ne pas regarder la caméra, expliquant de quoi il s'agissait. Cela rendait les relations beaucoup plus faciles. Hermithe, par exemple, qui n'avait jamais vu une caméra avant, en était à dire, au sujet des badauds qui s'ameutaient autour de nous et gênaient un peu le travail: " qu'est-ce qu'ils ont, ces gens, ils n'ont jamais vu une caméra de leur vie ? " d'un ton plein d'humour, comme si elle n'avait fait que ça toute sa vie. Visita, elle, était devenue une précieuse assistante pour notre ingénieur du son, remettant en place toute seule son micro, vérifiant sans cesse avec lui que tout allait bien pour lui au niveau technique "."
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Un métier à risques
" La femme du peuple joue un rôle fondamental en Haïti, et particulièrement dans le domaine économique, puisque c'est elle, et non pas l'homme, qui est chargée, dans le noyau familial, des échanges commerciaux. Elle est donc très indépendante à ce niveau. La société paysanne est une fausse société patriarcale. En fait, c'est la femme qui, souvent, dirige la famille, pourvoit à l'éducation des enfants, parfois même entretient son compagnon. Les saras, quant à elles, sont des femmes très indépendantes, de véritables chefs de micro-entreprises que tout le monde respecte. Les saras finalement assument la circulation des produits alimentaires et de première nécessité dans tout le pays, ce sont elles qui nourrissent les villes. Elles génèrent aussi, de par leur activité, toute une série d'emplois: chauffeurs de camions, porteurs, intermédiaires divers qui les aident à trouver des stocks..." " Ces femmes sont minées par l'usure. En effet, au départ, elles ne disposent pas d'un vrai capital, et sont obligées d'emprunter à des taux usuraires pour pouvoir investir dans l'achat en gros. Elles n'ont pas accès au système de crédit ordinaire et les banques refusent de leur prêter de l'argent, alors qu'elles sont beaucoup plus fiable que d'autres. Elles travaillent aussi dans des conditions très aléatoires, le système de transport par camion est plus qu'inconfortable, elles voyagent avec leurs marchandises, juchées sur leur sacs, dans des camions pleins à craquer et, à cause du mauvais état des routes, leurs trajets sont épuisants. Il suffit d'une panne du camion, d'un accident, d'une grosse pluie qui les bloque pour que leur marchandises pourrissent et qu'elles perdent tout. Et, bien évidemment, elles ne sont pas assurées et se retrouvent endettées jusqu'au cou, puisque c'est avec les bénéfices retirés de la vente qu'elle paye l'emprunt fait au départ. Je pense donc qu'un système d'accès à un crédit honnête, une amélioration des moyens de transports et des routes les aideraient beaucoup et leur permettraient de prospérer. De plus, actuellement, à cause de l'inflation galopante qui sévit en Haïti, le prix des marchandises et de leur transport a beaucoup augmenté et cela réduit petit à petit leur maigre bénéfice à néant. Il faudrait donc réfléchir à cette question pour que ce système qui, jusqu'à présent, fonctionnait très bien et qui permettait la revente à des prix modestes, et donc accessibles à tous, puisse perdurer. Ou alors il n'y aura plus de commerce en Haïti, car il n'y a pas de système de remplacement qui se mette en place. Elles sont également les premières victimes de l'insécurité contre laquelle elles se trouvent sans défense. Elles sont amenées à transporter sur elles des sommes plus ou moins importantes en liquide, car toutes les transactions se font ainsi et sont donc victimes d'attaques régulières par des groupes de voleurs armés qui les dépouillent et les tuent. Etre sara est donc devenu un métier à risque aujourd'hui."
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Des femmes minées par l'usure...
" Leurs conditions de travail sont terribles, épuisantes. Le fait qu'elles soient victimes de l'usure, ce qui les rend esclaves d'un engrenage sans fin d'emprunt et de remboursement. Lorsqu'on emprunte à un usurier, on doit lui payer tous les mois entre 20 et 50% d'intérêt jusqu'à ce qu'on ait réuni le capital emprunté et qu'on puisse le rendre d'un seul coup. Pour exemple, si j'emprunte 100 dollars, je dois payer entre 20 et 50 dollars chaque mois à l'usurier jusqu'à ce que je trouve 100 dollars à lui remettre.cela peut durer des mois et des années, et je paye en fin de compte, 10 fois, 20 fois, 100 fois la somme empruntée au départ ."
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Des maîtresses femmes respectées
" Ces femmes qui font le métier d'acheter, de distribuer dans un pays qui ne leur prête pas le moindre denier et dont le réseau de transport est inexistant, sont le moteur même de la subsistance et de la résistance au quotidien en Haïti. Maîtresses femmes respectées de tous, analphabètes devenues, grâce à leur débrouillardise, des femmes d'affaires complètement indépendantes, elles travaillent dans la précarité permanente et assument, souvent seules, avec courage et bonne humeur, la survie et l'éducation de leur famille et de leurs enfants, déployant chaque jour des trésors d'inventivité pour subsister. Elles sont la clé qui ouvre l'avenir à une génération qui sera éduquée, ira à l'école, à l'université. Elles travaillent pour le futur." |
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Vivres au quotidien
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Travaillant avec des moyens souvent archaïques et dans des conditions très rudes, les madames saras achètent et rassemblent les petits lots de produits agricoles provenant des centaines de milliers d'exploitations paysannes exiguës disséminées sur tout le territoire et souvent difficilement accessibles par la route. Elles les transportent ensuite dans les centres urbains, principalement vers la capitale qui draine la majorité de la production des vivres. Elles assurent aussi les mêmes services pour l'écoulement des articles, importés ou non, de la capitale jusqu'aux zones rurales, gérant ainsi un éventail qui englobe tous les types de produits agricoles, animaux, artisanaux et industriels qui sont l'objet d'une consommation courante. Ces femmes ont réussi à créer, dans un pays qui souffre d'une extrême pauvreté et d'un manque total d'infrastructures, une économie parallèle hors de tout circuit officiel, mais extrêmement souple et bien organisée, à faible coût de revient et génératrice de nombreux petits emplois, qui est d'une importance vitale pour la subsistance quotidienne de la population. Parcourant chaque semaine des centaines de kilomètres, elles ont créé un réseau complexe qui traverse toutes les couches sociales et les lieux clés de l'île, du plus petit marché rural aux grands centres urbains.n D. B. |