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André Tosel: Pour un excès de citoyenneté Par Jean-Paul Jouary |
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Le 5 février dernier, dans la salle d'espacesmarx, c'était au tour du philosophe André Tosel d'animer la réflexion collective.
Thème de l'échange: la démocratie aujourd'hui.
Nul n'a pu regretter de participer à cette soirée dense.
André Tosel avait choisi d'ouvrir son exposé par quelques rappels de ce que fut, dans l'Antiquité grecque, la première forme historique de la démocratie: un gouvernement direct du peuple, les esclaves mis à part, structuré par trois concepts: le droit à la parole, l'égalité des citoyens, la souveraineté comme " affaire des incompétents", c'est-à-dire de tous. Cela posa d'ailleurs, avec Platon, un problème philosophique d'envergure, puisqu'une chose n'est bien faite que si l'on s'y consacre entièrement. Quant à notre démocratie, elle fut une conquête tardive. Les premiers " libéraux " la réservaient aux seuls propriétaires, les ouvriers en étant écartés. Il y eut donc une " citoyenneté doublé ": passive pour tous, protégés par les lois, et actives pour les propriétaires, les écrivains, etc.
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Statut et crise de la démocratie représentative moderne
La démocratie représentative moderne, quant à elle, inclut les femmes et intègre des droits sociaux. André Tosel pose la question de son statut et de sa crise. Cette démocratie est traversée par une tension. D'une part, elle est animée par un " principe républicains libéral ": tous participent à la volonté commune, des principes universels fondent la lutte pour la justice et contre les privilèges, la démocratie déborde le politique pour toucher le social... D'autre part, la logique libérale élargit la liberté d'entreprendre et dénonce l'Etat social comme " despotique ". De quel universel s'agit-il donc, dès lors que les travailleurs ont réactualisé la distinction citoyens actifs/passifs, et que cette "liberté" creuse les inégalités ? Ce qui est de toute évidence masqué, c'est le " contenu concret des formes politiques et d'exploitation ". Il faut donc quitter le terrain des principes pour réinsérer pleinement celui des rapports sociaux. André Tosel remarque que si notre démocratie représentative est en difficulté, si elle ne tient pas ses promesses, c'est qu'"elle ne le peut". Son idéal est un système de valeurs et de droits; sa réalité est "une technique de choix des élites dirigeantes". La représentation indirecte "conduit le peuple à se dessaisir au profit des "compétents"". Notre démocratie se révèle finalement comme une " organisation de la désappropriation du pouvoir politique des citoyens ", où " la représentation fait exister le représenté ", à l'échelle de la nation comme à celle de l'entreprise. Double phénomène, donc, de désappropriation. D'où sa fragilité: elle n'a pu empêcher la " répression historique des droits sociaux ". L'exigence de rentabilité place l'espace de décision en liberté surveillée. L'économie et ses contraintes induisent les contraintes politiques. La victoire de la crise fait fondre la pratique du vote. Le système partitaire actuel pose le problème de la non-organisation des immigrés comme des sans-emploi. Si bien qu'au niveau politique s'accroît " la non-organisation de ceux qui ont le plus intérêt à un processus de démocratisation active ".
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La politisation moderne peut être un processus de dépolitisation
Accident ou effet de structure ? En fait, la demande politique est " produite ", au moment où " être exploité passe pour un privilège ". André Tosel souligne tout l'intérêt historique des mouvements de chômeurs. Certes, poursuit-il, l'espace démocratique est en soi positif, mais le problème évident est que " la politisation moderne peut être un processus de dépolitisation ". Les partis seront-ils capables de répandre les objectifs démocratiques dans le peuple, sur les lieux du travail ? D'autant que, poursuit André Tosel, aux formes modernes de servitude liées à la recherche de plus-value relative sur la base des progrès technologiques, s'ajoutent la mondialisation, les délocalisations, la flexibilité, qui réinventent une citoyenneté passive. C'est dans ce contexte qu'André Tosel déplore que le mouvement social soit si peu pensé par la philosophie, alors qu'il est au centre d'une possible réinvention de la démocratie. En effet, explique-t-il, " la solution est à chercher dans un excès de citoyenneté, une citoyenneté non canalisable dans l'ordre politique, et qui doit donc passer dans l'ordre économique et social ". Dans le sillage de Marx, il convient donc de créer " une politique dans l'économique ", pour renouer avec la tradition grecque qui inventa le principe démocratique. Au terme de cet exposé, réduit ici à quelques idées, une quinzaine d'interventions argumentées révélaient l'actualité brûlante des thèmes abordés. Comment le peuple peut-il peser aujourd'hui ? Ne faut-il pas être " plus marxien que Marx " en pensant mieux qu'il ne sut le faire le rapport du social au politique ? Ne peut-on dire que les chômeurs rejoignant la caste politique, en étant condamnés à ne rien faire, donc libérés pour faire vivre cette démocratie active ? Ne doit-on inclure le rôle des médias dans la critique de l'actuelle démocratie ? Peut-on s'opposer radicalement au système et participer au pouvoir ? La démocratie dite " représentative ", en générant l'abstention, fabrique-t-elle autre chose que du consensus ? L'Etat ne finit-il pas par définir ce qui est ou n'est pas politique ? La politique comme résistance au pouvoir, opposée à la politique comme exercice du pouvoir, n'est-elle pas devenue la forme la plus utile de politique ? Ne faut-il pas repenser la " forme-parti " ? Tout cela fait débattre. Les concepts dansent avec les réalités du moment.
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Une citoyenneté qui doit passer dans l'ordre économique et social
André Tosel y participe volontiers, insistant sur le caractère illusoire de l'idée d'une " fin du politique ", dénonçant l'économisme, hier travers du marxisme, aujourd'hui privilège des libéraux. Multiples références à Rousseau (introduction involontaire à la " rencontre philosophique " suivante, assurée par Yves Vargas, présent dans la salle). André Tosel concluait en soulignant qu'on ne pouvait totalement mépriser les " procédures " démocratiques, et distinguant les " projets imaginaires " des " projets assimilables par tous et susceptibles de définir des objectifs ". Il revenait enfin sur les prétendues " fatalités " qui résultent en fait de choix politiques, dans l'esprit de Gramsci, qui appelait à combattre "les autorités théologico-économiques". Soirée dense, tant du point de vue de la teneur théorique que de la portée politique, la seconde étant conditionnée il est vrai par la première. |
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* Avocat, président d'Espaces Marx. |