Regards Avril 1998 - Les Idées

Histoire des mentalités
Aux racines de l'eugénisme à la française

Par Lucien Bonnafé *


Pour situer le phénomène eugéniste et comprendre les motivations profondes qui ont conduit des "savants" à des pratiques de stérilisation, il faut analyser l'emprise énorme sur eux de fascinations étrangères à la connaissance dès lors qu'il s'agit de Génération.

La question de la génération est d'autant plus fascinante pour l'individu humain sexué qu'elle est encore plus censurée que dissimulée par la société." Ainsi parle Georges Canguilhem (1). En 1938, son maître, Gaston Bachelard (2), expliquait les aberrations proclamées au nom de la science par " une volonté de dominer les hommes ". Hérédité, souches, lignées, atavisme, race, etc., tout ce qui a à voir avec ce qui est habituellement nommé " le Sang ", est le registre le plus amplement parasité par les plus significatives aberrations. En surplomb de la réflexion provoquée par la révélation de la très méconnue pratique de la stérilisation eugénique, même en France, se place le besoin de creuser les bas fonds où s'enracinent les modèles mentaux avec lesquels les membres de notre société jugent leurs semblables, plus ou moins désirables ou indésirables.

 
Dans le flot d'ambitions pour la " pureté de la race "

Parmi l'énorme littérature " savante " formulant les visions eugénistes en France, voici un texte très fortement représentatif des tendances dominantes dans notre " avant-guerre ": " Considérant que le nombre des aliénés augmente dans des proportions alarmantes, qu'il n'est pas douteux que l'hérédité soit une des causes principales de cette déplorable progression, et estimant qu'il appartient aux pouvoirs publics de prendre d'urgence des mesures tendant à préserver l'avenir de la race française, a l'honneur de demander à M.le ministre de la Santé publique de rechercher les moyens de faire pénétrer dans les familles françaises, en vue d'encourager la pratique de l'eugénisme volontaire, la notion de l'hérédité propagatrice des maladies mentales " (3). Cette prise de position est " très fortement représentative " car elle émane d'hommes aussi différents que le Dr Gaëtan Gatian de Clérambault, chef de l'Infirmerie spéciale des aliénés au dépôt de la Préfecture de police de Paris, argumentant pour le divorce des aliénés: " Nous ne devons pas perdre de vue que l'Aliéniste est le défenseur de la Race, et pas seulement de l'Individu ", et s'appuie sur l'argument de " l'avenir de la race [qui] n'a pas, jusqu'ici, été pris suffisamment en compte par le législateur ", quand il plaide pour le divorce des aliénés, dont " les enfants seront pour la société une acquisition peu enviable "; et que le Dr Edouard Toulouse, honni par les médecins des asiles, promoteur des " services ouverts " (hors loi fondatrice de 1838), de surcroît animateur de larges concertations et coproductions, avec fortes participations politiques (4). La prédominance des tendances " progressistes ", dans un registre " Eugénisme de gauche ", est d'ailleurs frappante. Il y a dans le discours " de gauche " de Toulouse un énorme paquet de visions-programmes sur la prolifération des " tarés ", car " il apparaîtra à tous qu'il y a des produits désirables, ceux qui proviennent des individus encore sains, et des produits indésirables, ceux des générateurs avariés...dont un grand nombre abâtardit la race, abaisse son niveau moral et intellectuel, et constitue finalement une lourde charge d'assistance ". Dans ce flot d'ambitions pour la " pureté de la race ", la question de la stérilisation, pourtant commune dans l'expression orale, n'apparaît qu'exceptionnellement par écrit." Pour diminuer le nombre des anormaux qui imposent à la société des charges de plusieurs dizaines de milliards, des dispensaires placés sous le contrôle de l'autorité publique, avec la collaboration des syndicats médicaux, donneront des conseils, s'il y a des raisons médicales le justifiant, pour éviter la conception. Ces dispensaires pourront encore pratiquer la stérilisation, si elle est légitimée par des raisons médicales, soit à la demande des intéressés, soit pour des raisons graves d'intérêt public (tares héréditaires, physiques et mentales, impulsions criminelles ou d'ordre sexuel dont la liste sera établie après avis des services médicaux compétents) " (5). Il est significatif que, dans la présentation par E. Toulouse, de cette proposition, figure: " Le rapport du professeur Rüdin, de Münich, présenté à la conférence européenne de santé mentale, tenue cette année à Paris à l'hôpital Henri Rousselle, [qui] a été formel: la véritable prophylaxie mentale doit être prénatale et tendre à empêcher la propagation des individus porteurs de tares neurobiologiques transmissibles par l'hérédité. Et les psychiatres qui ont pris part à la discussion ont généralement adhéré à ces conclusions " (6). Ce Rüdin, déjà responsable en 1932 du " comité d'experts pour une politique démographi- que et raciale " du ministère de l'Intérieur de la République de Weimar, devait devenir le sa- vant inspirateur de la mise en oeuvre officielle du programme énoncé dans Mein Kampf - la biologie comme principe d'une politique ra- tionnelle. Son audience mérite réflexion, tout comme celle d'Alexis Carrel. Sorti du clan des eugénistes américains promoteurs des lois et pratiques de stérilisation dans 24 des Etats unis, Alexis Carrel va devenir fondateur et "régent" de la Fondation française pour l'étude des problèmes humains, liée au pouvoir de Vichy. Ses objectifs: " l'équipe Biologie de la lignée enquête sur les parties de la France où se trouvent les familles qualitativement les meilleures...et se propose de préciser les modalités d'assimilation des immigrants...car il est indispensable de déterminer quels sont les immigrants dont la présence est désirable du point de vue de l'avenir biologique de la nation." Il préfaça l'édition allemande de son l'Homme, cet inconnu, avec: " le gouvernement allemand a pris des mesures énergiques contre la propagation des individus défectueux, des malades mentaux et des criminels. La solution idéale serait la suppression de chacun de ces individus aussitôt qu'il s'est montré dangereux ". Ce qui mérite le plus réflexion, c'est l'énorme succès public et le respect de notables, encore très fortement proclamé aujourd'hui du côté du Front national, mais débordant de l'extrême droite officielle, pour un manuel de vulgarisation prônant le " sacrifice " d'" Etres dont les tissus et la conscience sont de mauvaise qualité ", jusqu'à proposer pour les plus indésirables, y compris " ...ceux qui ont gravement trompé la confiance du public, un établissement euthanasique, pourvu de gaz appropriés, permett[ant] de s'en débarrasser de façon humaine et économique ", proposition dont le commentaire explicatif servit à Jean-Marie Le Pen pour répéter la formulation-programme: " Les systèmes philosophiques et les préjugés sentimentaux doivent disparaître devant cette nécessité. Après tout, c'est le développement de la personnalité humaine qui est le but suprême de la civilisation." D'où la " nécessité " des chambres à gaz ?

 
Les hantises des clichés branchés sur le thème de la " dégénérescence "

Les vertus de l'ironie comme principe de lucidité furent et demeurent le premier moyen de résistance aux idées reçues. Dans les années trente, tout ce qu'il y avait de fécond dans la psychiatrie française vivait dans le sarcasme, les hantises et les clichés branchés sur le thème de " dégénérescence " qui tenaient le haut du pavé chez les notables savants inspirateurs de la délibération eugéniste. Après le drame de l'Occupation, et son hécatombe de 40 000 " fous " et " folles " exterminés dans les hôpitaux psychiatriques français par la faim et le froid, il est très probant que ce groupe de résistants aux croyances régnantes devait se faire partie prenante dans la recherche du contraire de l'inhumanité en question. Dans le climat de la Libération, les contaminations inhumaines qui avaient tenu le haut du pavé tombèrent dans un profond discrédit. Tout ce qu'il y eut d'actif dans la psychiatrie française convergea dans cette résistance. Un exemple démonstratif fut, à l'initiative d'Henri Ey, - le plus actif parmi les novateurs des années 30 -, le premier congrès mondial de la psychiatrie à Paris, en 1950. La responsabilité de rapporteur général en "psychiatrie sociale" y fut confiée à celui qui était le plus engagé dans la recherche génétique, Henri Duchêne. Sa compétence était attestée par sa participation à l'étude des prévisions sur l'efficacité d'une stérilisation rigoureuse de tous les malades présentant une transmission récessive classique (dont la malformation albinos constituait un modèle bien étudié). Un tel eugénisme radical permettrait de réduire au quart le nombre des sujets atteints vers la centième génération " après une application sans défaillance pendant trente siècles environ, de ces mesures de stérilisation à tous les albinos, ou malades mentaux ". Dans le bilan général des débats du Congrès, il constata que le penchant eugénique conservait une force un peu déconcertante, mais que la forme extrême de " toute mesure d'eugénique négative imposée par une législation " avait été écartée." Le groupe français...s'est unanimement rallié et a formulé le voeu d'accorder l'importance qu'elle mérite à un problème dont aucun psychiatre conscient de ses responsabilités ne peut plus ignorer depuis qu'on a prétendu qu'il ne pouvait se résoudre que par une atteinte à la personne et à la vie même de nos malades ".

 
Loi, pratiques enseignantes et traces dans les pensées ordinaires des chefs

Ce fut ainsi, dans le cours du mouvement de recherche du contraire de l'inhumanité des conduites sur les " fous ". Mais loi, pratiques enseignantes, et traces dans les pensées ordinaires de chefs, n'ont jamais cessé de faire problème. La réflexion sur " les exemples trop connus de législations eugéniques draconiennes dans lesquelles les arguments scientifiques dissimulaient à peine la signification idéologique où résidaient les motivations véritables de telles mesures " a fonction éclairante pour la découverte de l'importance prise en France par les stérilisations eugéniques. L'usage de manuels scientifisant les désirs de purification de la race est resté question brûlante: l'Homme, cet inconnu a été largement diffusé en France à l'initiative des professeurs de philo, et pas seulement dans l'enseignement privé. Il a été inscrit officiellement parmi les ouvrages au programme de l'enseignement d'éducation physique. Et surtout, le nombre des parleurs sur la science qui déclarent leur intérêt pour cet avant-projet du programme du Front national est déconcertant. L'énormité de la diffusion (un demi-million d'exemplaires, dont une bonne part après la Shoah) témoigne de ce que le désir des forts de dominer les faibles et l'idée du sacrifice des mauvais sujets pèsent lourd sur les mentalités en usage.

C'est dans ce contexte que l'on doit entendre la révélation d'une vérité inconvenante: autant dans la pensée des chercheurs d'innovation en psychiatrie, et surtout dans leur expression écrite, aucun programme de stérilisations n'apparaît, autant l'idée de stérilisation fut et reste un terme encombrant dans la " parole parlée " (7). A tel point qu'aucun observateur vraiment expérimenté ne peut être surpris du nombre de stérilisations eugéniques qui furent effectivement pratiquées en France.n L. B. TEXTE INTEGRAL SUR NOTRE SITE WEB: http://www.regards.fr

 


* Psychiatre.

1. Dans l'article " Vie " de l'Encyclopaedia Universalis.Ce travail, tendant à rendre populaire un regard de psychanalyse de la connaissance (discipline aussi " ignorée " de nos jours que le fut naguère la dérangeante psychanalyse), s'appuie sur: " C'est donc le sens de la valeur obsédante d'obstacles à la connaissance, dans l'acte initial de cette même connaissance, qui doit être dégagé dans le cas de la connaissance de la vie."

2. Dans l'article " Libido " de la Formation de l'esprit scientifique.

3. Délibération de la Commission de surveillance des asiles publics d'aliénés de la Seine du 8/VII/36.

4. Animateur de la Ligue française d'hygiène mentale et doctrinaire de la Biocratie.On trouve une ample description de ce mouvement, en relation avec les sphères poli-tiques, dans Hygiène mentale et hygiène sociale de J.-B.Wojciechowski, l'Harmattan 1997.

5. Proposition de l'Association d'études sexologiques dans sa séance du 15/II/1933.

6. Mémoire au ministre de la Santé du 27/XI/32.

7. Ces " non-dits " peuvent et doivent être étudiés.J.-P.Liauzu évoque " détournement du visible " et refoulements.Il renvoie au Malaise dans la civilisation de Freud, et aux "Effets de sous-sol et de surface" montrés par Michel Foucault, grand analyste du Bio-Pouvoir (l'Information psychiatrique, II.97).

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