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1968
Par Jean-Claude Oliva |
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Entretien avec Anne Muxel * |
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Ce qui se transmet d'une génération à l'autre au sein d'une même famille permet aussi de saisir ce qui se passe dans la société.
A cet égard, le changement dans le vécu intime de chaque individu au tournant de Mai-68 est particulièrement significatif.
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Comment abordez-vous la relation individu-société ?
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Anne Muxel : Ma démarche consiste à interroger l'identité individuelle et sociale à partir de ce qui fait mémoire pour chacun.
C'est une façon de se poser les questions de la transmission, du lien entre les générations et du changement social.
Certaines valeurs se désactivent tandis que d'autres sont reprises et s'inscrivent dans un fil de transmission où se nouent les générations.
Cette " mémoire familiale " est faite de contenus: lieux, ambiances, objets, sensations et de la mémoire des corps, le corps de chacun mais aussi les corps qui ont habité l'espace familial; cela renvoie aux gestes, aux habitudes corporelles des proches, mais aussi au corps comme objet d'éducation, d'apprentissage, en fonction de règles différentes selon les générations.
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Que se passe-t-il autour de Mai-68 ?
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A.
M.: Pour les générations qui ont grandi avant Mai-68, le corps était tabou, on voyait peu de gestes de tendresse ou de proximité corporelle entre les parents et les enfants ou entre les parents; tout ce qui concernait la vie amoureuse et la sexualité était évacué, d'où une grande pesanteur pour les enfants et surtout pour les adolescents.
Les individus de ces générations d'avant 68 peuvent en éprouver une sorte de frustration par rapport aux normes actuelles, à ce que la société dit aujourd'hui du rapport au corps.
Du point de vue des normes en cours quant à la signification du corps, sa présentation, son vécu, ses modes d'être dans le cadre de la famille, il y a une césure.
Aujourd'hui, la mémoire des corps, des habitudes, n'est plus la même.
Les enfants, par exemple, vont dans le lit des parents le matin.
Il y a aussi une libération de la parole sur les sujets concernant le corps, la sexualité, ou encore la remise en cause de l'autorité des parents, la levée d'un certain nombre d'interdits.
Mai-68 a imprimé des mémoires différentes dans ce qui fait l'identité intime des individus.
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Des penchants autoritaires s'expriment à nouveau dans notre société.
Peut-on revenir sur les évolutions que vous notiez ?
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A.
M.: Cette mémoire des corps et des sens constitue le registre le plus ineffaçable dans la mémoire familiale, le plus profond: certes, le plus difficile à dire mais aussi le plus structurant de l'intimité des individus.
Cet apport de Mai-68 dans la famille - remise en cause de l'autorité, nouvelle circulation de la parole, définition autre des rôles et des statuts de chacun, évolution vers une famille relationnelle où tout passe (ou passe mal) entre les individus par l'affectif - ne peut être supprimé même si le discours ambiant vante un retour à l'autorité, à des statuts mieux positionnés des générations.
En psychanalyse, il y a des prises de position pour que les parents posent des interdits " absolus " qui n'aient pas à être expliqués à l'enfant.
Cela va à l'encontre d'un mode de fonctionnement où tout est négocié entre parents et enfants...
Pour autant, on ne peut retourner à un mode de fonctionnement traditionnel, patriarcal, ni revenir sur les valeurs associées à la libération du corps.
Trente ans après Mai-68, c'est peut-être l'acquis le plus important, en tout cas le plus durable.
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Et à l'école ?
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| A. M.: Des institutions comme l'école sont obligées de gérer les dysfonctionnements liés à la crise sociale et économique, dans une peur des débordements dans les rapports entre enfants et adultes, la peur que les limites n'existent plus. Du coup, on appelle à la rescousse les processus autoritaires classiques. La discipline peut être à nouveau convoquée en lieu et place d'un projet de promotion sociale pour l'enfant qui ne peut plus fonctionner. Si Mai-68 est bien parti de l'école, c'est peut-être là aujourd'hui que les signes de retrait sont les plus manifestes. En conséquence, les règles éducatives peuvent ne plus être les mêmes, ni revêtir les mêmes intentions dans la famille et à l'école. Le discours sur " les parents démissionnaires " et " les familles qui n'apprennent plus les règles de la vie sociale " rencontre le discours sur la faillite de la mission éducative de l'école. Les dysfonctionnements renvoient dos à dos la famille et l'école alors que c'est la conception de l'éducation en tant que projet de société qui doit être à nouveau interrogée, comme elle le fut en Mai-68. |
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* Anne Muxel est sociologue au CEVIPOF (CNRS-Fondation nationale des sciences politiques), elle a publié en 1997 Individu et mémoire familiale, collection Essais et recherches, éds.Fernand Nathan. |