Regards Avril 1998 - L'Evénement

1968
Quand l'avenir s'ouvre en mai

Par Jean-Claude Oliva


Débat entre Jean-Pierre Le Goff * Henri Weber ** et Pierre Zarka ***
Voir aussi Le PCF pendant les événements , Mai au jour le jour

Les questions nouvelles, les contradictions, les illusions, voire les impasses de mai ont travaillé en profondeur notre société jusqu'à nos jours et ont posé les premiers termes de débats encore brûlants.

 
Quel est le sens et la portée des événements de mai-juin 68 ?

 
Henri Weber : C'est d'abord un grand mouvement démocratique et libertaire. La modernisation s'est effectuée en France sous l'égide du gaullisme. La société française des années 60 était passablement autoritaire et traditionnelle: censure au cinéma, mainmise sur l'information, écoles non mixtes... Le couvercle a sauté. Le mouvement s'en est pris à toutes les formes autoritaires de pouvoir à l'école, dans le couple, dans la famille, dans l'entreprise; et à toutes les formes de discrimination entre classes sociales, entre sexes, tendances sexuelles, ethnies, régions, etc. Il y a eu une grande poussée du principe égalitaire. Ce " travail de mai " aura bien des effets ultérieurs sur la société. C'est un mouvement international qui commence en Californie et au Japon, au début des années 60, et se poursuit jusqu'au milieu des années 70. C'est, en second lieu, un mouvement hédoniste et communautaire qui introduit une rupture dans les moeurs d'une société dominée par l'ordre moral. Son aspect individualiste ne doit pas masquer qu'il s'agit aussi d'un mouvement communautaire avec une aspiration à un " être-ensemble ". D'où ce sentiment de grand bonheur en mai car la communauté s'est constituée. L'atomisation sociale a été surmontée par des "groupes en fusion", comme disait Sartre. C'est, enfin, un mouvement romantique et messianique qui contestait l'ordre social au nom d'un autre ordre radicalement différent. Cette dimension révolutionnaire renvoie à un certain romantisme qu'incarneront des personnages comme Che Guevara ou James Dean.

 
Jean-Pierre Le Goff : L'essentiel est une libération de la parole et une remise en cause du conformisme de masse, une interrogation sociale-existentielle sur la vie et les rapports humains dans une société marquée par le cycle production-consommation, qui prend chez les étudiants, surtout, l'allure d'un véritable déballage sur la place publique, une critique multiforme de toutes les institutions, de tous les pouvoirs en place." L'air de mai ", ce climat de fraternité, de bonheur, vient justement de cette mise en commun de ses aspirations, de ses critiques. Il y a aussi une dimension utopique, - pas au sens du XIXe siècle, sous forme de description très élaborée de la société alternative -, mais vécue au présent comme si le temps était suspendu, comme si Mai 68 inaugurait une ère radicalement nouvelle sans que personne puisse en dessiner précisément les traits.

Au sein de ce qu'on a appelé la " Commune étudiante ", il y a des impasses autour de la notion de pouvoir et d'aliénation: à la fois, une expérience de démocratie directe et un refus de toute médiation, qui assimile tout pouvoir à un mal absolu. L'individu se libère des communautés premières d'appartenance, du paternalisme, de l'identification à des stéréotypes et, en même temps, s'affirme l'exigence d'une autonomie radicale qui finira par rendre problématique le rapport des individus aux institutions et aux collectifs militants. La rencontre entre ouvriers et étudiants n'a pas eu lieu en mai, sauf de façon limitée, mais les idées de mai vont cependant pénétrer la classe ouvrière dans les années qui vont suivre, amenant une crise de la culture ouvrière traditionnelle et des formes antérieures de l'engagement militant qu'on peut apercevoir dans le film la Reprise. L'ouvrière qui refuse de reprendre le travail à l'usine Wonder n'est pas prête à passer un compromis: retourner, comme lui suggère le responsable syndical, pour continuer la lutte à l'intérieur de l'usine. A sa façon, cette jeune ouvrière exprime une nouvelle donne de Mai-68: le bonheur tout de suite, ici et maintenant, sans plus attendre. Tout compromis peut être vu comme une trahison et le militantisme, qui implique l'idée de sacrifices, de travail prolongé, opiniâtre, n'a plus rien d'évident.

 
Pierre Zarka : Tous les mouvements de la société sont porteurs d'ambivalence. Le Mai-68 ouvrier et social se confronte à la question des fruits de la croissance. Mais il y a le mai d'une génération qui prend conscience de former une communauté. C'est sans doute la première fois qu'il y a un mouvement de la jeunesse que l'on retrouve dans tous les pays développés. Cette génération de l'après-guerre est prise dans une spirale ascendante: la croissance, la démocratisation des connaissances, le processus d'intellectualisation du travail, la possibilité avec la télévision de voir ce qui se passe de l'autre côté de la planète, etc. C'est aussi la génération de l'émancipation des peuples, de refus des oppressions: la décolonisation, Cuba, le Vietnam, le mouvement noir américain...et tout le passé donne le sentiment que le peuple est fort. Un besoin de rationalité extraordinaire s'exprime au travers de l'extension des sciences humaines et des multiples interprétations du marxisme. L'Est à la fois inquiète et est attractif. Il donne le sentiment d'être en pleine expansion. Une question existentielle va se poser et se politiser en " quelle place trouver dans quelle société ? " Le rapport individu/collectif est très riche. Les questions individuelles comme le devenir social, la question des débouchés professionnels ou encore la sexualité ne contredisent pas un sentiment collectif très fort: les grands concerts rock, l'assemblée générale non seulement à l'université mais aussi chez les jeunes salariés. Seulement les réponses collectives apportées par les partis politiques ne sont pas au rendez-vous. Face aux questions sociales très modernes, les réponses politiques viennent du passé. La SFIO cherche une construction de type IVe République. Le Parti communiste cherche une solution de type Front populaire avec l'alliance au sommet et, comme le sommet ne va pas aussi vite que la rue, il a tendance à dire au mouvement: patientez un peu, ce n'est pas mûr, et il est vécu comme tel. Les mouvements gauchistes portent un romantisme de la révolution violente également inspiré du passé. Comme la politique ne répond pas, il y a un sas qui conduit à l'après-68 sur un autre chemin.

 
H. W.: C'est un mouvement générationnel: les " baby boomers " avec leur propre inscription dans l'histoire, la lecture en terme de classe sociale, est un contresens que nous avons tous commis. C'est l'irruption d'un nouvel acteur: la classe d'âge adolescente et juvénile en l'occurrence. Mai-68 se produit au point culminant des Trente glorieuses. La période de l'après-guerre générait un formidable optimisme historique, où tout semblait possible. S'il n'y a pas d'alternative en terme de pouvoir en 68, la représentation de l'alternative au capitalisme existe alors sous forme du marxisme largement diffusé et dominant à gauche. Avec l'implosion de l'URSS et l'effondrement du marxisme, la représentation de la société alternative a disparu. Il y a une véritable crise du futur. Enfin, les rapports de forces entre les classes sociales se sont renversés avec l'internationalisation du capital et l'être toujours national du mouvement ouvrier. Maintenant le salariat est sur la défensive.

 
J.-P. L. G.: La fin des années 60 est une phase de transition. Dans les têtes, il y a encore le Front populaire, la Résistance, etc, mais la réalité sociale et culturelle de la France s'est transformée. Le passage de questions sociales-existentielles posées en Mai-68 au politique n'a rien d'évident. D'autant qu'il y a deux générations: les gens politisés et engagés avant 68 et des jeunes qui sont surtout sensibles à la dimension culturelle, qui aspirent à " vivre autrement ", sans prendre forcément en compte la dimension politique. Dans le mélange bizarre du gauchisme culturel et du néo-léninisme, le premier finira par l'emporter après mai. On peut y voir une forme de pacification de la société et d'émancipation de l'individu. Mais, en même temps, un coup a été porté à l'engagement politique. La dimension culturelle du gauchisme ne peut pas simplement être décrite dans les termes gentillets d'une sensibilité hédoniste et libertaire, elle comporte une part de remise en cause radicale des modes antérieurs de l'action collective au nom de la " libération du désir " et de l'expression d'une subjectivité débridée qui tend à s'affirmer comme souveraine.

 
P. Z.: Du point de vue culturel, il y a une capacité nouvelle à interroger la société. Le problème, c'est la cassure entre une vie politique marquée depuis 1945 par les luttes anticoloniales, la lutte contre la résurgence fasciste avec l'OAS, la revendication salariale et, une fois la guerre d'Algérie terminée, les nouveaux questionnements de la société. Ce n'est pas tant la grille de lecture de classes, mais la lecture traditionnelle de la politique qui subordonne les mouvements populaires aux élans donnés par les partis, qui ne permet pas au PCF d'interpréter ces questionnements. Si le PCF a bien perçu les impasses de l'aventurisme et de la division, avec sa conception de la vie politique qui se génère d'abord autour des forces constituées, il n'entend pas la profondeur des questions.68 aurait pu déboucher non sur la révolution mais sur des réponses beaucoup plus positives. Cela a de lourdes conséquences. La bourgeoisie, vécue jusqu'alors comme conservatrice, va modifier sa posture, elle va prendre celle du mouvement, percevoir le caractère libertaire et démocratique de mai. Elle apporte des réponses sociétales qui ne remettent pas sa domination en cause, mais donnent le change: c'est la naissance du management, la cogestion universitaire, l'assouplissement des moeurs...et la possibilité d'ascension sociale, dans des métiers nouveaux, alors même que le chômage commence à s'étendre. Entre temps l'image de l'URSS s'est effondrée, celle des USA peu à peu se régénère.

 
Si ce n'était qu'un début, comment continuer le combat ?

 
H. W .: Renan disait qu'une génération heureuse est celle qui a pu en partie réaliser les idéaux de sa jeunesse. De ce point de vue, nous ne sommes pas à plaindre. Ce qui a résisté le mieux est encore l'aspiration démocratique, libertaire et hédoniste, malgré la crise économique et les basses eaux idéologiques. L'extension de l'Etat de droit, la consolidation des conquêtes démocratiques ont été réalisées. La crise du capitalisme dans les années trente a généré une crise profonde de la démocratie et une montée des totalitarismes; rien de semblable avec la crise du système dans les années 80-90, grâce à ces acquis de 68. A présent, il faut poursuivre le processus de démocratisation de la société française, notamment là où il existe le moins, dans le secteur économique et social, avec de nouveaux pouvoirs à contrôler, audiovisuel, scientifique, etc., sans parler de celui des multinationales qu'il faut contrebalancer par la construction de l'Europe. Le marché n'est pas un choix mais une donnée. Ce n'est donc pas un système à détruire, comme nous le croyions, mais à maîtriser par des formes de régulation qu'il faut inventer, ce qui implique une autre organisation de la puissance publique.

 
J.-P. L. G.: Si Mai-68 a des effets démocratiques, il a dans le même temps mis à mal le soubassement culturel du politique. La victoire politique de la gauche en 1981 s'est produite, alors que ses principaux repères antérieurs (rapport à l'Etat, vision de l'histoire, rôle de la classe ouvrière...) sont en question, alors qu'existe une crise du militantisme. C'est dans ce vide culturel qu'a pu se développer un individualisme exacerbé, le règne du cynisme et de l'argent roi. La critique de la puissance publique et de l'Etat est devenue un nouveau conformisme. Le slogan: " Il est interdit d'interdire " rejoint la logique du marché livré à lui-même. Une curieuse rencontre avec le libéralisme, destructrice du vivre ensemble et qui remet en cause le cadre républicain. Le Pen se nourrit aussi des effets nihilistes d'un gauchisme culturel.

 
P. Z.: Depuis que la bourgeoisie a changé de posture, la question n'est plus la sortie de l'immobilisme, mais le sens du mouvement. Et, comme nous ne sommes plus en période de croissance, l'avenir est obscurci et s'est effectivement généré un nouveau conformisme. Je ne crois pas que nous ayons atteint nos idéaux de l'époque, même pour la démocratie. La société perd de sa capacité d'intégration. Les jeunes d'aujourd'hui se demandent s'ils auront seulement une place dans la société. Les questions fondatrices de 68 restent d'actualité. Personne ne nie l'existence ou la fonction des marchés. Mais le rapport de force entre les exigences des marchés et celles de la société s'est détérioré. Ce qui aggrave la dévalorisation du politique, qui apparaît plus spectateur que décisionnaire. Comme les réponses politiques essayées jusqu'à présent ont failli, on nous suggère de nous glisser dans les quelques espaces qui seraient laissés disponibles par les marchés. Au contraire, la politique doit reprendre ses droits et affronter les marchés financiers. C'est tout le débat sur le contenu de l'Europe. La finalité de la société ne peut être de tout soumettre à l'économique mais que l'économique se mette au service du développement de cette société. Cela implique aussi une conception plus pleine de citoyenneté où le rôle des partis politiques est de favoriser l'élaboration des réponses par les citoyens eux-mêmes et leur permettre de prolonger leur intervention jusqu'au sein des institutions, d'avoir une autre conception de la démocratie représentative.n

 


* Jean-Pierre Le Goff est président du club " Politique autrement", il vient de publier Mai-68, l'héritage impossible à La Découverte, 475 p., 160 F.

** Henri Weber est sénateur et membre du secrétariat national du PS, il réédite Que reste t-il de Mai-68 ? au Seuil, 240 .p, 39 F.

*** Pierre Zarka est directeur de l'Humanité et membre du secrétariat national du PCF.

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Le PCF pendant les événements


Pour tous ceux qui les ont vécus, les événements de Mai-68 détermineront sur la longue durée leur insertion dans le combat politique. Pour d'autres, ils seront à l'origine de leur désenchantement. Certains inventeront des formes d'engagement fondées sur la morale, d'autres professeront un réalisme sans conscience, d'autres encore, après une courte errance romantique, reviendront à la politique, cédant à la Mitterrandôlatrie avant de renouer avec leurs vingt ans différemment, c'est tout. Mai-68 a imprimé un nouveau cours à l'évolution des comportements et des mentalités. D'où des interrogations légitimes sur le sens de ces "événements", les attitudes et prises de position des protagonistes. Nous nous intéresserons ici à celles des communistes que nous pouvons éclairer par un important fonds d'archives désormais accessible, ce qui n'est malheureusement pas le cas des autres acteurs. Dans le premier semestre 1968, je distinguerais sept périodes où se marquent les évolutions du PCF.

L'observation désapprobatrice située entre le mouvement du 22 mars à Nanterre et le 30 avril.

L'offensive anti-gauchiste du 30 avril (un secrétariat du parti en dresse expressément le contenu) au 8 mai (où les députés communistes rendent le pouvoir gaulliste responsable des violences et de la répression) est engagée une vigoureuse bataille idéologique qui vise à isoler les mouvements d'extrême gauche.

Le recentrage sur le mouvement étudiant, du 8 mai au 16 mai. Le mouvement étudiant est devenu un mouvement de masse. La répression est brutale, elle est largement condamnée. Les comptes rendus des bureaux politiques des 9 et 14 mai et les déclarations du Bureau politique du 12 mai " Vive la lutte des ouvriers et des étudiants " et l'article de Roger Garaudy dans l'Huma du 15 mai " aspirations des étudiants et objectifs de la classe ouvrière " en témoignent. Ce recentrage sera facilité par l'entrée en scène du mouvement ouvrier dès la manifestation du 13 mai à l'initiative de la CGT, qui ira crescendo avec le développement des grèves dès le 16 mai.

La centralité ouvrière qui place la CGT et le PCF sur leur terrain familier de défense des légitimes revendications ouvrières et étudiantes.

L'incertitude du 27 au 30 mai, pour apprécier la " vacance du pouvoir ", période dominée par les initiatives concurrentes de François Mitterrand et de Pierre Mendès-France, auxquelles le PCF tente de faire face. Incertitudes qui culmineront lors du Comité central du 30 mai et s'éteigneront avec le retour de De Gaulle et son discours du 30 mai au soir.

Faire face à la reconquête gaulliste, du 30 mai aux législatives de juin, période marquée par la victoire écrasante du parti de la " peur " et un recul généralisé de la gauche, par la consolidation des conquêtes ouvrières, la relance de la perspective du programme commun/ gouvernement populaire, le retour de l'offensive anti-gauchiste et la théorie du complot.

Le temps des fractures, période qui solde les comptes de mai. Fracture durable dans le mouvement syndical entre la CFDT et la CGT. Fracture dans la gauche avec le retour des solutions de troisième force, stoppées par les résultats de la présidentielle de 1969: les candidatures Deferre-Mendès recueilleront un peu plus de 5% (Jacques Duclos, candidat du Parti communiste, fera un score remarquable et trompeur de 21,5%). Fracture enfin au sein même du Parti communiste, avivée par les événements de Tchécoslovaquie et qui se joue entre la direction du PCF et Roger Garaudy jusqu'à son éviction au XIXe congrès du PCF en 1970. Fracture qui apparaît largement consommée lors du comité central des 8 et 9 juillet 1968.n A. B.

Pour ce dossier, je me suis reporté avec intérêt au livre de Roger Martelli, Mai-68, Messidor/Editions sociales (1988). Merci à Jules Borker, à Roland Castro pour leurs confidences, à la direction du Parti communiste français et à Mathilde Angeloni pour l'accès facilité aux archives.

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Mai au jour le jour


22 mars. Nanterre.500 à 600 étudiants tiennent meeting à la Fac de Lettres de Nanterre pour protester contre l'arrestation de militants de la JCR après l'opération contre le siège de l'American Express contre l'agression américaine au Vietnam. Les étudiants occupent le bureau du recteur qu'ils évacuent à la libération de leurs camarades. Un leader se distingue, Daniel Cohn-Bendit.

29 avril. Première assemblée du " Mouvement du 22 mars " à Nanterre.

30 avril. Le secrétariat du PCF définit la tactique à tenir à l'encontre de l'agitation des groupes d'extrême gauche, " calant " en quelque sorte la position du Parti jusqu'au 9 mai: " contribuer à isoler et à démasquer les éléments progauchistes " (Compte rendu archivé n° 1545).

1er mai. Autorisée pour la première fois depuis 1954, la manifestation réunit, entre République et Bastille, à l'appel de la CGT et du PCF, plusieurs dizaines de milliers de personnes. La CFDT et la FEN ont refusé de s'y associer.

3 mai. L'Humanité publie l'article de Georges Marchais " De faux révolutionnaires à démasquer ". Côté étudiants. L'effervescence a gagné la Sorbonne. Le recteur, en accord ou sur l'injonction de son ministre Alain Peyrefitte, appelle les CRS. Intervention sans heurts notables. A l'extérieur, 2 000 étudiants font face à 1 500 CRS, les premiers pavés volent.596 interpellations.27 gardes à vue.

6 mai. Cohn-Bendit et deux autres leaders étudiants passent devant le conseil de discipline de l'Université. La Sorbonne bouclée par 3000 CRS. La décision disciplinaire est renvoyée au 10 mai. Une manifestation parcourt le Quartier latin. Les policiers chargent place Maubert, les pavés répondent aux grenades lacrymogènes. Des voitures renversées brûlent, les étudiants et des éléments divers affluent vers le lieu des " combats " qui dureront jusqu'à 1 h 30.422 arrestations.850 blessés. Côté PCF. Les élus communistes de Paris, tout en dénonçant l'irresponsabilité des groupes gauchistes, renvoient la responsabilité des affrontements sur le gouvernement.

7 mai. Nouvelles manifestations étudiantes. Affrontements près d'Assas.

8 mai. Les députés communistes et ceux de la FGDS condamnent la répression policière.

9 mai. Le mouvement gagne Strasbourg, Nantes, Rennes et Toulouse. A Lyon et Dijon, des ouvriers participent aux cortèges. Le Bureau politique du PCF s'est réuni (compte rendu unique pour les réunions des 9 et 14 mai). Discussions difficiles, mais le compte rendu dactylographié ne mentionne pas les protagonistes. Au centre du débat, l'appréciation du mouvement étudiant.10 mai. Après une rencontre infructueuse entre l'UNEF, le SNE sup et la CGT pour un appel commun à manifester, accord est pris pour le 14 mai, avec la CFDT et la FEN.20 h, une manifestation étudiante et lycéenne démarre place Denfert-Rochereau. C'est la nuit de toutes les violences. Les étudiants dresseront 60 barricades dans Paris. Les charges de CRS seront extrêmement violentes.720 blessés légers, 367 blessés graves, 80 voitures brûlées. La CGT propose aux autres organisations une manifestation et une journée de grève générale lundi 13 mai. L'appel publié le 11 sera unitaire.

12 mai. Le Bureau politique du PCF publie un communiqué dans l'Humanité du 13 " Vive la lutte des ouvriers et des étudiants ": "... Que veulent les étudiants ? D'abord et avant tout n'être pas intégrés malgré eux à un système dont on leur interdit de discuter le but et le sens. Toutes les autres revendications découlent de cette exigence première..." Plus qu'une adaptation tactique, il s'agit là d'un aménagement. Roger Garaudy, dont on peut penser qu'il n'y est pas pour rien, même si le compte rendu du BP ne le dit pas, enfoncera le clou en Une de l'Huma du 15 mai " Aspirations des étudiants et objectifs de la classe ouvrière ".

13 mai. La manifestation est énorme, 800 000 (les organisations syndicales), 171 000 (la police). Présence des principaux dirigeants communistes, socialistes et de Pierre Mendès-France peu coutumier de ce genre d'exercice.

16 mai. La grève avec occupation démarre chez Renault. Elle gagne les transports.

17 mai. Georges Séguy réclame: augmentation des salaires, réduction du temps de travail. Le compte rendu du BP du PCF du 17 mai, n° 1548, souligne " la nécessité d'être très attentif au développement du mouvement ouvrier et de soutenir les appels de la CGT à tous les travailleurs ".

18 mai.2 millions de grévistes. Le général de Gaulle hâte son retour de Roumanie. Sur France-Inter, Waldeck Rochet, secrétaire général du PCF: " il est temps de prévoir la constitution d'un gouvernement populaire et d'union démocratique."

19 mai. De Gaulle à la télé: " La réforme, oui, la chienlit, non."

20 mai.4 millions de grévistes. Un sondage IFOP mentionne que 53% des Parisiens comprennent la contestation étudiante.

21 mai.8 à 10 millions de grévistes. Des cadres occupent temporairement le siège du CNPF. Annonce de la création d'un comité de soutien à Mendès-France.

22 mai. Amnistie pour les étudiants. A l'Assemblée nationale, la motion de censure déposée par la FGDS est repoussée à 11 voix. François Mitterrand: " à partir de l'union de la gauche et des républicains, nous ferons un gouvernement qui ne sera pas celui de la rancoeur, mais celui de l'unité de la nation."

24 mai. A Lyon, une manifestation tourne à l'émeute, un commissaire de police est tué par un camion lancé par des manifestants. A Paris, puissante manifestation de la CGT à laquelle se rallient les organisations syndicales et étudiantes. A 20 h, De Gaulle annonce un référendum. Personne n'en veut, à droite comme à gauche. Violences, la Bourse flambe, des commissariats sont attaqués dans Paris.456 blessés, 795 arrestations. Dans la nuit, Pierre Mendès-France est reçu au siège de l'UNEF.

25 mai. Rue de Grenelle, le premier ministre Georges Pompidou ouvre les négociations avec les centrales syndicales. Les discussions se poursuivront jusqu'au lundi matin 7h 15.

27 mai. Le résultat de Grenelle est jugé insuffisant. Les grèves se poursuivent. Malveillance ou incompétence, les grands médias présentent le fait comme l'indice d'une CGT débordée par sa base. Meeting à Charlety. L'UNEF, le PSU, FO, mettent Mendès-France sur orbite, le meeting tourne à la surenchère, les revendications ouvrières sont dépassées, la situation est révolutionnaire, l'anticommunisme à l'affiche.

28 mai. Alain Peyrrefitte démissionne. Dans la nuit du 27 au 28 mai, François Mitterrand, président de la FGDS, prépare sa contre-offensive à Mendès. Il se déclare prêt à assurer la relève du pouvoir. Prévenu par l'avocat Jules Borker, Waldeck Rochet fait savoir par la même voie qu'il n'approuve pas le projet. Il s'en tient à l'accord du 24 février et à la perspective d'un gouvernement de gauche à participation communiste. Mitterrand annonce son initiative, se déclare candidat à l'élection présidentielle et embarque Pierre Mendès-France, possible premier ministre d'un gouvernement de transition.

29 mai. La rumeur s'enfle du départ de De Gaulle à Colombey. Le PCF dénonce dans l'Humanité l'illusion du recours à un homme providentiel. La CGT manifeste seule à Paris et dans les grandes villes. Plusieurs centaines de milliers à Paris, 100 000 à Marseille, 40 000 à Lyon.

30 mai. Réunion du Comité central du PCF (enregistrement sonore intégral). Rapport de Waldeck Rochet rappelant la déclaration de François Mitterrand sur le gouvernement de transition et demandant au Comité central de se prononcer. La discussion se déroulera sur la tactique à observer vis-à-vis de Mendès-France et de Mitterrand. Le Comité central conclut qu'il serait raisonnable de ne trancher ni pour l'un ni pour l'autre et de privilégier les engagements de participation communiste et de contenu de programme, ce sur quoi chacun s'accorde. Le soir, le général de Gaulle, de retour de Baden Baden annonce la dissolution de l'Assemblée nationale et appelle à l'action civique. L'heure de la reconquête pour la droite a sonné et le million de manifestants sur les Champs-Elysées, le soir même, montrait qu'elle pouvait y parvenir.

Pr Alain Bascoulergue

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