Regards Avril 1998 - Edito

Responsabilités historiques de la gauche

Par Henri Malberg


Les élections régionales et cantonales de mars 1998 ont agi comme un révélateur. Quelque chose s'est passé qui relève du tournant, ou de la rupture. Le mot séisme a été utilisé. Il est donc très important de regarder de près ce qu'ont voulu dire les millions et millions d'électrices et d'électeurs. Ceux qui ont voté. Et ceux qui n'ont pas voté. Et les comportements des forces politiques. On peut prendre les choses de plusieurs façons.

 
Prenons ce qui a trait au Front national

Une partie de la droite vient d'introduire un élément délétère, comme du vitriol, dans la vie politique française. Une digue a cédé. Celle qui, depuis la Résistance et la Libération, considérait que l'extrême droite, héritière du vichysme et des ligues factieuses de 1934, que le racisme, l'antisémitisme, la haine de la démocratie et de l'autre, ne faisaient pas partie de l'acceptable, ou même du fréquentable. En acceptant de se faire élire par lui, des dirigeants politiques ont pris le risque insensé de faire du Front national un des pivots d'une recomposition de la droite. Le suffrage universel, les valeurs de base de la démocratie se sont trouvé bafoués. Bafoués non seulement les électrices et les électeurs de gauche, mais aussi ceux qui se sont abstenus sans connaître un tel enjeu. Bafoués ceux qui ont voté à droite, à partir d'engagements répétés de leurs candidats qu'ils refuseraient toute alliance avec le Front national. L'image de la France en Europe et dans le monde, son rayonnement, la qualité de ses rapports économiques et politiques en sont atteints. Il n'y a pas eu de trop de l'intervention du président de la République volant au secours de la droite pour l'appeler à la raison et au respect des principes élémentaires et des valeurs du pays..." La fin ne justifie pas les moyens." N'oublions pas que, la veille de son intervention, un sursaut de gauche avait durement éprouvé la droite. Dans cette phase, le Front national a subi un échec politique. Tant mieux. N'empêche qu'il fait 15% des voix. N'empêche qu'une partie de la droite renouant avec une vieille tradition (1) vient de révéler son rêve de grande alliance. Tout cela appelle beaucoup de réflexions sur la crise politique et des valeurs, ses causes et le besoin de répondre aux attentes du pays, de faire front aussi à la progression de l'idéologie du Front national.

 
La droite est la grande perdante de ce mois de mars

Les électeurs ont désavoué ses choix politiques et le libéralisme qui en constitue le coeur. Et au second tour des élections cantonales, la droite a été désavouée et sanctionnée pour le choix d'alliance avec le Front national que nombre d'entre eux avaient choisi ou allaient faire.

 
La gauche n'est pas quitte non plus

Elle sera amenée à réfléchir à ce qu'ont voulu lui dire ceux qui ont voté pour elle. Et ceux qui ne l'ont pas fait et qui lui ont manqué. La gauche sort renforcée de cette série d'élections et d'événements. Son score électoral, le 15 mars, sa position première dans 13 régions sur 22, son succès aux élections cantonales sont de nets encouragements à aller de l'avant. Il n'y a pas eu le coup de balancier " sans risque " coutumier dans ce qu'on appelle les élections intermédiaires. Au fond, le pays a ratifié la stratégie de gauche plurielle - ensemble et chacun avec son identité - et a donné à la gauche les moyens politiques de continuer. Mais il y a eu aussi une demande de faire mieux, comme l'ont réclamé les communistes tout au long de la campagne, et une mise en garde par l'abstention et par une partie des votes d'extrême gauche ! Comme une attente qui pourrait devenir impatience.

 
Responsabilités

Le pays n'est pas en bonne santé. Après ces années où, sur fond de crise, d'injustice sociale et de chômage, de manque d'espoir, de rapprochements entre l'argent et la politique, d'affaires d'argent tout court, sont montées les idées fascisantes - du dégoût - et de fortes exigences, il faut que sonne l'heure de la contre-offensive. Il faut un sursaut de toute la société progressiste et démocratique. Et un sursaut de toute la gauche. L'urgence sociale - chômage, exclusion, précarité - le manque d'espoir deviennent, c'est évident, insupportables. Ils nourrissent la crise politique. Ils nourrissent aussi la tentation de s'attaquer au voisin. Et il y a ce Front national à 15%. La situation vient de bouger. Beaucoup. La profondeur de la crise politique, morale, sociale saute aux yeux. Du coup, les responsabilités politiques de la gauche se présentent aussi en termes nouveaux. Une majorité à l'Assemblée nationale, un gouvernement pluriel, des élections qui viennent de leur donner les moyens politiques d'avancer, des régions et départements conquis, c'est une chance pour la gauche et pour le pays. Aucune excuse de ne pas réussir. La gauche est défiée, sommée par l'histoire de réussir. Il est du devoir de la majorité plurielle, après l'énorme secousse qui vient de se dérouler, d'assumer ses responsabilités. Cela implique de répondre pleinement à l'urgence sociale et de réaliser avec détermination les réformes nécessaires pour avancer dans le progrès social humain, la moralisation et la démocratisation de la vie de la nation. Les règles du jeu, la façon dont les citoyens se sentent représentés doivent être à l'évidence remises sur le chantier. Le président de la République le propose. Chiche, car il y a un état d'urgence de la démocratie. Mais le compte n'y serait pas si on sous-estimait l'urgence sociale, l'urgence de réformes qui s'attaquent à la racine du mal, au saint des saints, la puissance, la nuisance sans limite des marchés financiers.

 
Au défi aussi le Parti communiste

Le Parti communiste peut beaucoup dans cette situation. Il a des responsabilités comme aux meilleurs moments de son histoire. Son apport politique se trouve conforté et encouragé par le résultat des élections. Encouragé à prendre toute sa place dans la majorité, au gouvernement et dans les nouveaux lieux régionaux et départementaux où ses positions se sont sensiblement renforcées. Mais le Parti communiste est en même temps mis au défi. Etre capable dans les institutions comme dans le pays, au sommet comme à la base, d'être porteur de projets, d'idées, initiateur d'interventions qui permettent réellement de faire bouger les choses. Les espaces citoyens sont à cet égard une invention porteuse d'avenir. Quand un parti raciste a atteint une telle force qu'il parvient à fasciner une partie de la droite, quand la gauche se trouve devant de tels défis, la clairvoyance et la capacité d'initiative du Parti communiste peuvent être une contribution essentielle. Le pays le sent comme ça. Mais là aussi quelle responsabilité ! n H. M.

 


1. Voir l'article de Pierre Lévêque, p.15 de ce numéro.

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