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Peinture
Par Lise Guéhenneux |
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Voir aussi Cap au Nord |
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Au XIXe siècle, lorsque les peintres quittaient leur atelier parisien pour peindre la campagne d'Ile-de-France, les reflets de ses ciels dans les eaux de la Seine, lorsqu'ils allaient " sur le motif ", comme disait Cézanne, ils prenaient le train à la gare Saint-Lazare, et la peignaient...
Le projet initial de l'exposition " Manet, Monet, la gare Saint-Lazare " devait concentrer l'attention sur le tableau de Manet, le Chemin de fer (1872-1873). Cette exposition dossier s'est finalement élargie en une exposition transversale qui situe l'activité artistique dans le quartier de l'Europe, nouveau quartier de Paris. Cette exposition est davantage dans l'ordre des projets élaborés par le Musée d'Orsay qui a pour vocation de replacer l'art dans son contexte historique. Aussi voit-on se créer un nouveau langage artistique en même temps qu'émerge un nouveau quartier dont le coeur grandit, que des rues nouvelles sont percées par le baron Haussmann. Le contexte est celui du second Empire, Napoléon III, de la guerre franco-allemande de 1870 et de la Commune de Paris. L'exposition s'ouvre sur le tableau d'Henri Fantin-Latour (1870), représentant le groupe dit " des Batignolles ", le titre du tableau étant Un atelier aux Batignolles. Les personnages sont mis en place, il y a là Edouard Manet, l'aîné; le critique et écrivain, Emile Zola, ainsi que le peintre Claude Monet.
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Un parcours entre architecture, sociologie et histoire de l'art
Le parcours de l'exposition oscille entre architecture, sociologie, histoire et art: l'avènement de ce nouveau quartier et les artistes qui viennent s'y établir. Manet, Monet, Caillebotte, attirés par la modernité que représente le chemin de fer, l'étoile du pont de l'Europe et ses larges croisillons métalliques. L'invitation au voyage, la gare Saint-Lazare permet des liaisons plus rapides, d'abord avec Saint-Germain-en-Laye, puis d'autres destinations, vers l'extérieur proche de Paris qui est encore la campagne et vers la Normandie. Monet, par exemple, habite dans le quartier puis déménage, à Argenteuil. Mais la circulation devenant possible, il passe son temps entre Argenteuil, dont il peint la gare, et Paris, où il retrouve ses amis, ses clients. Centrer l'exposition autour de Manet et Monet n'est pas sans signification. Le premier représente une sorte de figure paternelle qui s'obstine à présenter ses oeuvres au Salon officiel, quitte à essuyer des refus, alors que ses cadets, tel Monet, avec sa célèbre toile Impressions soleil levant, n'hésitent pas à créer un salon dissident. Mais tous se serrent les coudes, et l'on voit Caillebotte, le plus ancien du quartier de l'Europe, et le plus argenté également, louer un studio à Monet pour lui permettre d'avoir un pied-à-terre à Paris.
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La figure du personnage moderne et urbain
De même, Manet présente dans son atelier les oeuvres de ses cadets et prête de l'argent à Monet. Lorsqu'on regarde les oeuvres de Manet et, tout particulièrement celle qui est au centre de l'exposition, le Chemin de fer, la conception est certes de faire une peinture de son temps et de traiter des thèmes contemporains tout comme Caillebotte ou Monet, mais les personnages sont sans distance par rapport au spectateur, ce qui choque les bonnes gens de l'époque. Cette oeuvre est reprise maintes fois par les caricaturistes qui s'en donnent à coeur joie. Les deux personnages, une femme, le modèle attitré de Manet, la célèbre Olympia, Victorine Meurent, et une enfant, qui tourne le dos pour regarder vers les grilles donnant sur les voies ferrées, sont décrites comme deux folles enfermées et le petit chien que tient Victorine devient, sous leur plume, un phoque. Pourtant le tableau est accepté au salon 1874. La façon dont peint Manet avec ses aplats et sa constante fidélité à l'atelier, bien qu'il ait commencé, par exemple, cette toile en plein air, les nombreux personnes qu'il peint montrent que la figure du personnage moderne et urbain est l'un de ses centres d'intérêt. Chez Manet, les personnages sont des silhouettes fondues dans la perspective atmosphérique.
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Le paysage en train, le paysage du train, le mouvement
Monet, lui, peint la gare Saint-Lazare avec son trafic, ses fumées. Il peint onze toiles (ou douze) sur le sujet, se postant à tous les carrefours des voies et à toute heure. Il va même jusqu'à demander une autorisation afin de planter son chevalet dans la gare même. Cet ensemble de toiles sur la gare Saint-Lazare augure des futurs ensembles de toiles qu'il peindra à Vétheuil, par exemple, ou celui des cathédrales à Rouen. Zola chante les louanges de Monet et, lorsqu'il écrit, dix ans plus tard, la Bête humaine, sa description de la gare dans le chapitre premier semble sortir en ligne directe d'un tableau de Monet. Le paysage en train, le paysage du train, la lumière filtrant à travers les marquises de verre - spectre de la lumière maintenant connu par la science (grâce aux études d'Eugène Chevreul), le mouvement, voilà ce qui passionne Monet alors que Manet, montant à bord d'un train dans la cabine de pilotage, s'intéresse davantage aux " héros modernes ".n L. G.
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| Paris, Musée d'Orsay, jusqu'au 17 mai 1998. |
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Cap au Nord
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Faisant suite aux grandes expositions sur l'art moderne aux Pays-Bas et en Allemagne, le Musée d'art moderne de la Ville de Paris se consacre actuellement aux pays du Nord.
Epoustouflante exposition par le choix des artistes historiques dont les oeuvres témoignent de l'expression au Danemark, en Finlande, Islande, Norvège et Suède.
En une sorte de symbiose, chaque artiste, au fait de l'avant-garde du début du siècle, pose des questions avec une lucidité et une hardiesse loin des conventions.
L'artiste le plus représenté est le Norvégien Edvard Munch (1863-1944), dont la soixantaine d'oeuvres marquent cette exposition.
Le parcours commence par les oeuvres du Finlandais Akseli Gallen-Kallela (1862-1946), qui situe le paysage, paysage où le minéral, le végétal et l'organique se fondent dans la lumière aveuglante de la neige.
La neige semble transformer les couleurs à la mesure de la douleur de l'oeil.
August Strindberg (1849-1912), dont on connaît l'oeuvre théâtrale, se montre ici en peintre (autodidacte) dont les oeuvres couvrent les cimaises d'une salle de peintures hallucinantes par leur liberté abstraite et informelle, aussi par de précieuses impressions directes sur plaques photographiques, des " célestographies ".
Un autre Suédois, le peintre Carl Hill (1849-1911), mêle dessins et graphies où les hallucinations visuelles et les fantasmes érotiques rejoignent l'oeuvre des plus grands explorateurs de l'expression plastique moderne.
Etonnante également est l'oeuvre du peintre finlandais Helene Schjerfbeck (1862-1946), qui scrute, d'autoportrait en autoportrait, les traces de la vie et de la mort, se prenant comme objet et sujet de son art jusqu'aux dernières lueurs, celles de son dernier autoportrait.
Tous ces artistes ont voyagé, ont connu toutes les capitales, côtoyé les artistes d'avant-garde, ont été sollicités par eux, ont participé aux discussions passionnées du moment, mais leur singularité, telle une insularité intérieure, a pris le dessus.
Munch, par exemple, revient en Norvège, on le voit sur des vues photographiques peindre dans son atelier en plein air, les pieds enfoncés dans la neige.
La lumière aveuglante de la neige qui transforme la couleur
A ce premier volet historique et pour aller vers la période plus contemporaine, une figure, celle de l'artiste danois, né en 1938, Per Kirkeby: peintre et sculpteur, il conçoit une sculpture architecturale en briques, carrefour, porte et noeud voûté d'une architecture que l'on peut continuer à imaginer, ouverte ou fermée sur elle-même.
Du même artiste, se présente, à une étape intermédiaire, un ensemble de grandes toiles où l'écriture vient structurer la couleur en la scandant d'une graphie minérale.
Une toile se détache des autres par une organisation de formes organiques plus sculpturales et à l'éclairage plus complexe.
Au dernier niveau, la jeune création est à découvrir - une vingtaine d'artistes: une formule intelligente qui permet d'aborder la complexité actuelle après avoir abordé les bases historiques par un ensemble d'oeuvres remarquablement choisi.n L.
G.
Paris, Musée d'art moderne de la Ville, jusqu'au 10 et 17 mai 1998.
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