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Théâtre
Par Sylviane Bernard-Gresh. |
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Entretien avec Jean-Pierre Vincent |
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Directeur d'une grande maison, le Théâtre des Amandiers de Nanterre, Jean-Pierre Vincent, comme d'autres, a vu sa subvention sévèrement amputée par le ministère de la Culture, lequel semble vouloir faire des exemples parmi les " riches " de la décentralisation théâtrale.
Mais ce n'est qu'un palliatif à la carence budgétaire de ce ministère.
Explications
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Avec le départ, pour la direction du Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis, de Stanislas Nordey, artiste associé au Théâtre des Amandiers, une période s'achève aussi pour vous.
Quel bilan tirez-vous de cette association avec un jeune metteur en scène ?
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Jean-Pierre Vincent : L'association de Stanislas au Théâtre des Amandiers avait des raisons profondes, personnelles et professionnelles.
Quand, en 1991-1992, j'étais son professeur au Conservatoire, nous avions une relation très étroite.
Nous discutions énormément, dans une grande confiance.
A cette époque, Stanislas ne voulait pas entendre parler de la direction d'une institution; c'était le cas de toute une génération et je souhaitais vivement qu'il réfléchisse à cette question.
Stanislas est arrivé dans la Maison avec 12 comédiens à la fin de l'année 1994 et est resté jusqu'en 1997.
Les 12 comédiens sont devenus la troupe des Amandiers, autant dire l'humus.
Cette présence a produit des choses formidables, a renouvelé l'énergie.
Ils ont beaucoup bousculé et ça a été une grande joie et aussi des difficultés.
Il y a eu des spectacles remarquables, comme Ciment d'Heiner Müller, qui n'a pas été reconnu comme il l'aurait fallu.
C'est à partir de là que Stanislas s'est posé des questions sur le fonctionnement de notre théâtre.
Certaines des transformations qu'il a proposées ont été faites.
D'autres, non; par exemple, il souhaitait réduire la jauge de la grande salle.
J'étais profondément en désaccord.
Je pense qu'il est bon qu'existent aussi des salles de 900 places.
Je crois à la complémentarité des théâtres, des bâtiments comme des projets.
Il n'y a pas un modèle unique.
Donc, à côté d'un grand fourmillement, il y a eu quelques désaccords et quelques échecs.
La dernière saison (1997) s'est moins bien passée.
L'appel à des jeunes compagnies, voire de très jeunes compagnies, a créé une fracture indéniable et un trou budgétaire.
Cela ne correspondait plus à ce que les gens demandaient à ce théâtre On ne peut faire fi de son architecture et de son histoire.
Il faut que le Théâtre des Amandiers retrouve son rayonnement propre.
Il l'a eu les premières années, au début de mon mandat, sur la base du vedettariat avec Daniel Auteuil et Emmanuelle Béart.
Je ne reviendrai pas à ces solutions.
Il nous faut retrouver un projet artistique novateur et stimulant.
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Pouvez-vous nous en donner la teneur ?
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J.-P.
V.: Ce ne sont pas les idées qui nous manquent mais, pour le moment, l'annonce de la diminution de notre subvention de deux millions de francs, le 15 décembre 1997, nous empêche de faire quoi que ce soit, et même d'aller plus loin dans la réflexion.
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Le ministère de la Culture et la direction du Théâtre ont pensé que vous étiez trop riche...
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J.-P.
V.: Cinq centres dramatiques nationaux ont été pour ainsi dire écrêtés, et certains peut-être pour de bonnes raisons.
Pour ici, cela nous paraît tout à fait arbitraire.
En 1996-97, nous avions déjà fait ce qu'on appelle des " gains de productivité "; de gros sacrifices, notamment sur le budget " communication ".
On ne peut plus rien " gagner " de ce côté-là.
La direction du Théâtre, qui a envoyé des inspecteurs-conseils, confirme ce que nous disons; ils voient bien que c'est impossible, mais ils ne reviennent pas sur leurs décisions.
Ils pensent faire intervenir les collectivités locales qui ne peuvent pas faire plus.
La situation paraît bloquée ! Supprimer deux millions revient à amputer le budget artistique de 20%.
C'est, en plus, une décision tardive, annoncée le 15 décembre 1997, alors que les engagements artistiques avaient forcément déjà été pris.
Cela revient à dire qu'il n'y aura plus rien pour le dernier trimestre 1998.
Entre 1990 et 1997, il y a déjà eu une baisse de deux millions de la subvention, en pouvoir d'achat.
Si telle doit être la situation, je partirai.
Je peux faire du théâtre ailleurs, ce ne sera pas pour moi une catastrophe, mais personne ne prendra la direction d'une maison pareille avec un tel budget.
La décision de l'Etat n'a rien d'une décision mûrie et réfléchie.
Elle repose sur la rumeur assez démagogique qu'il faut déshabiller les " riches " pour habiller les " pauvres ".
Mais à Nanterre, il n'y a pas de gabegie, de dépenses somptuaires.
Ce qui est en question, c'est cette idée que ce qui est grand serait forcément excessif.
On voudrait faire de ce théâtre l'équivalent du TGP à Saint-Denis ou du Théâtre d'Aubervilliers.
Ce n'est ni conforme à son architecture ni à son histoire symbolique.
D'ailleurs, c'est un mauvais calcul, car, en ne nous permettant plus de coproduire des spectacles, on lèse en fait les compagnies.
Le ministère prétend avoir une idée politique.
En fait, il gère la pénurie; sa seule idée est le redéploiement.
Ce qui est au coeur du problème, c'est le budget de la Culture.
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Restons optimistes ! Peut-on revenir sur vos projets ?
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J.-P.
V.: Nous vivons, avec Bernard Chartreux, une période particulière.
Du temps du Théâtre de l'Espérance dans les années 70, ensuite au Théâtre national de Strasbourg et à la Comédie-Française, nous avons toujours fait du théâtre avec une troupe, ou du moins une famille d'acteurs, et cela nous a semblé très productif.
A Nanterre, il n'y a plus eu de troupe et nous avons eu des rencontres avec des comédiens différents et successifs.
Ce fut aussi un grand plaisir, mais ce plaisir est épuisé.
Nous éprouvons à nouveau le désir, le besoin, d'un ensemble artistique permanent, d'une véritable équipe.
Je pense à un noyau d'acteurs permanents qui auraient voix au chapitre, élargi par un autre groupe d'acteurs associés selon les projets.
Cela nous paraît un besoin spécifique de notre travail artistique ici, avec les nécessités de l'architecture et de la demande faite au théâtre.
Par ailleurs, il est évident qu'on ne peut gérer une si grande maison à partir d'une seule orientation.
J'en vois trois qui doivent s'ajouter et se compléter.
D'abord, il faut qu'il y ait des spectacles exemplaires, d'importance nationale ou internationale pour alimenter la grande salle qui est le nerf de la maison.
On doit ensuite aider des artistes, leur mettre " le pied à l'étrier ", pour des expériences plus marginales, comme on le fait déjà pour Rebotier ou Olivier Py.
Enfin, nous souhaitons inventer d'autres formes de spectacle pour élargir le public.
Bien sûr, faire ce que tous les théâtres font, travailler avec les lycées, les classes A3, créer des ateliers d'amateurs.
Mais nous souhaitons aussi inventer, pour des moments festivaliers, d'autres formes, légères, alimentées par des débats politico-artistiques où le théâtre nourrit la parole et grâce auxquels de nouveaux publics pour qui le théâtre est encore effrayant pourraient venir plus facilement..
Nous avons mis cela sur pied en décembre avec le festival Amandiers-Scènes ouvertes où il y a eu du théâtre marocain invité, du théâtre universitaire, des forums, par exemple théâtre et droit d'asile, ou théâtre et université.
Le germe de ces initiatives a été notre spectacle sur Marx et surtout le débat fait ici avec le philosophe Jacques Derrida au moment des luttes des sans-papiers.
L'urbanisation est, ici à Nanterre, très étendue, pas du tout centrée et cela crée des difficultés pour tous les aspects de la vie citoyenne.
Nous sommes en discussion avec la ville de Nanterre pour créer des emplois jeunes susceptibles de générer des rapports plus dynamiques entre le théâtre et les habitants de cette ville.
Nous souhaitons par ailleurs maintenir et développer la présence de l'ATEM que dirige ici, depuis plusieurs années, Georges Aperghis.
Il faudrait qu'il ait les moyens de devenir un véritable centre européen - il n'y en a pas - de musique contemporaine.
Nous souhaiterions par exemple pouvoir faire venir le musicien allemand Heiner Goebbels.
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Vous répétez en ce moment le Jeu de l'amour et du hasard.
Pourquoi Marivaux ?
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| J.-P. V.: Depuis trente ans, il y a vraiment eu une révolution dans la manière de monter Marivaux, notamment avec Roger Planchon, Jacques Lassalle, Antoine Vitez. Mais le Jeu de l'amour et du hasard est resté une pièce de jeune compagnie. C'est pourtant un joyau et il n'y a encore jamais eu de mise en scène mémorable. Ce n'est ni une pièce fantastique du début, ni une pièce réaliste de la deuxième partie de l'oeuvre de Marivaux. C'est une pièce où les problèmes d'argent et de classe semblent voilés par une métaphysique de l'amour et c'est pourtant dans cette pièce que le social est le plus abrupt. Il y a une tension formidable entre les deux maîtres qui risquent de chuter de manière vertigineuse et les deux valets pour qui l'ambition est possible et réalisable. C'est une pièce qui parle du plus intime et du plus social. |
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1. Au Théâtre de la Ville a eu lieu le 7 mars la première manifestation en France consacrée uniquement aux chants épiques et diphoniques kalmouks.Un CD sur les chants diphoniques d'Asie Centrale a étépublié en 1996 par la Maison des Cultures du Monde (Auvidis). 2. Le film est disponible en vidéo à CNRS audiovisuel, 1, Place Aristide-Briand, 92795 Meudon, Voix du Monde (1997) est distribué par Harmonia Mundi. 3. La librairie/disquaire/édition Cinq planètes (10 rue Saint-Sébastien, 75011 Paris) a édité un CD de didgeridoo de Philips Paris, avec la participation de Tran Quang Hai (voix et guimbarde).
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