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Les premiers cycles universitaires sur la sellette
Par Maurice Herin * |
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Voir aussi Dualisme scolaire, dualisme social par l'ARESER * |
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Débat sur l'école, suite.
Regards aborde ce mois-ci le problème des premiers cycles de l'enseignement supérieur avec une contribution de Maurice Hérin, maître de conférences à l'Université du Maine, et des extraits de l'ouvrage collectif de l'ARESER qui analyse l'université française.
On oppose souvent la phase de croissance rapide des premiers cycles de l'enseignement supérieur des années 1975-95 à la phase de démocratisation dans laquelle nous devrions nous engager. Cela se décline en termes simplifiés: " après la quantité, la qualité "; ou encore, dans le discours ministériel, la baisse démographique permettra d'améliorer l'enseignement en 1er cycle, l'orientation, le suivi des étudiants. L'analyse des évolutions du nombre, comme du rapport des étudiants à leurs études posent, à mon sens, des questions d'une autre dimension.
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Des questions de sens et de perspective qui se posent aux jeunes
Les dernières données statistiques confirment et amplifient la réduction des effectifs des Premiers cycles universitaires: moins 5% à la rentrée 1997 (moins 4% à la rentrée 1996). L'argument de la baisse démographique est insoutenable. C'est ce reflux du mouvement historique de développement des études supérieures qui nous interroge. Dans la période de crise sociale que nous vivons depuis plus de vingt ans, l'enseignement supérieur était et demeure une référence, un espace ouvrant des trajectoires individuelles vers une promotion sociale et culturelle, autre chose que la précarité ou le chômage. C'est précisément ce qui est aujourd'hui en question. C'est peu de dire qu'il s'agit d'un effacement des perspectives. Deux images. Le Gone du Chaâba, de C. Ruggia raconte dans les bidonvilles des années 60, dans la boue et la honte, l'espoir, le savoir, l'enfance d'un futur chercheur au CNRS. En 1998, lors d'une réunion sur le campus de la Source près d'Orléans, ce propos d'un collègue: " Imagine une étudiante qui vient de son village du Cher, avec son Bac STT, elle vient d'avoir ses premiers partiels, des appréciations catastrophiques. A 19 heures 30, elle doit s'enfermer, dans sa chambre en Cité U, dans un campus déserté... A quoi peut-elle penser ? Quel sens peut- elle donner à ce qu'elle fait ici ? " Ce sont d'abord des questions de sens et de perspective qui se posent aux jeunes. Plus encore à ceux qui ne disposent ni du patrimoine culturel familial ni du réseau de relations qui leur permettraient de franchir les obstacles de la trajectoire formation supérieure-emploi qualifié. Pour les jeunes, les rapports aux études sont plus fortement que jamais intégrés dans les rapports au monde, dans l'expérience sociale, à travers leur famille, leurs amis, leur expérience du travail précaire. Hors des milieux aisés, à l'impératif "étudier pour s'en sortir" se substitue la question brutale "Cela débouche sur quoi ?"
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Héritage socio-culturel, destinée sociale, inégalité des chances
Le retour des réflexions sur les héritages socio-culturels, les destinées sociales, l'inégalité des chances est en ce sens parfaitement fondé. Plus directement, les interventions du mouvement social, des forces de progrès sont interpellées. Par exemple, les dernières rentrées montrent des fléchissements spécifiques dans les universités de la Grande Couronne (Reims, Tours, Le Mans, Amiens) et dans le Grand Ouest (Caen, Rennes), les régions qui avaient connu les plus fortes croissances avant 1995. C'est dans le domaine scientifique que les pertes sont les plus marquées, grands pôles inclus (Strasbourg 1, Paris VI, Paris XI). Autrement dit, le "cela débouche sur quoi ?" pose concrètement les questions d'un autre développement culturel, scientifique, économique, d'une autre utilisation des savoirs et des richesses. Les confrontations scientifiques, les propositions du PCF peuvent être des éléments d'un large débat national de fond. Une autre réflexion est nécessaire que l'association du capital et de la matière grise dont Claude Allègre s'est fait le porte-parole autoritaire: la perspective du capitalisme californien ne saurait être un modèle obligé ! Certes, le gouvernement de la gauche plurielle a pris des décisions significatives (créations d'emplois d'enseignants-chercheurs, mesures en faveur des bibliothèques...), ou amorcé des concertations restreintes sur les secteurs les plus marqués par la sélection sociale (médecine, grandes écoles). Mais il s'agit de l'avenir immédiat des jeunes générations. L'échec n'est plus seulement celui d'étudiants de premier cycle, mais aussi celui de jeunes qui renoncent à s'y engager, et celui de la précarité ou du chômage qui frappe nombre de jeunes à la sortie de l'enseignement supérieur. |
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* Maître de conférences, université du Maine. |
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Dualisme scolaire, dualisme social par l'ARESER *
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" En premier cycle, alors que certaines universités spécialisées, comme le droit et surtout la médecine, pratiquent un numerus clausus ou une sélection plus ou moins affichée, d'autres, notamment les lettres et sciences humaines, de plus en plus le droit et un peu moins les sciences, accueillent des étudiants qui ont choisi, le plus souvent par défaut, les études universitaires, après avoir été refusés dans d'autres filières (prépas, écoles, I).(...) Le premier cycle universitaire ne représente que 55% des effectifs des premières années d'enseignement supérieur.(...) Ceux qui dénoncent le gaspillage que représentent les taux d'échecs en DEUG devraient se rappeler que ces échecs ne viennent pas seulement de l'inadaptation des enseignements aux étudiants mais du fait qu'on a relégué, dès le début, les étudiants les moins armés dans les filières où, compte tenu des taux d'encadrement et des moyens plus faibles, ils doivent se débrouiller dans les moins bonnes conditions.(...) D'autres, à ce sujet, raisonnent avec cynisme.
Puisqu'il est impossible, politiquement et socialement, d'établir une sélection à l'entrée de l'université, comme il en existe une dans les filières non universitaires, le DEUG, avec sa sélection par l'échec, tient lieu de baccalauréat-bis.(...) Cette politique de l'exclusion contribue à transformer les inégalités scolaires en inégalités sociales certifiées par le diplôme ou son absence.
Elle est injustifiable politiquement et gaspilleuse de temps et d'argent.
A ce problème ancien s'ajoutent des données nouvelles.
La diversification des filières du baccalauréat assurant théoriquement l'accès à l'enseignement supérieur envoie dans les universités traditionnelles des bacheliers dont la formation initiale est de plus en plus décalée par rapport aux contenus et aux méthodes pédagogiques des facultés non sélectives.
Paradoxalement, ces filières sont celles qui supposent la familiarité la plus grande avec un capital culturel hérité dont sont précisément dépourvues ces nouvelles catégories d'étudiants.(...) Ce que l'on impute aux " dysfonctionnements de l'orientation universitaire " est donc en réalité l'effet de l'inadéquation des critères de sélection dans l'enseignement secondaire.(...) Si l'on veut modifier de façon réelle et significative les principes de sélection aveugles, il faut à la fois accroître fortement dans toutes les grandes écoles la part des élèves admis sur titres ou issus de concours spécifiques et aligner les premiers cycles universitaires sur les principes d'encadrement et de pédagogie des filières les plus sélectives et les plus prisées.(...) L'échec et le malaise qui le nourrit proviennent souvent de l'absence d'adhésion élective et positive aux études poursuivies.
Les universitaires n'ont que peu de moyens d'action sur cette cause d'échec qui est le produit des tensions sociales et culturelles de la société actuelle.(...) Il est clair qu'on ne pourra modifier le comportement de cette catégories d'étudiants qu'en jouant sur des variables externes (...) taux de chômage, la misère matérielle, l'obligation d'activité salariée, rapport malheureux aux études, la capacité à l'économie à créer des postes de travail.(...) Mais ce glissement ne doit pas empêcher d'essayer d'améliorer sans attendre ce qui dépend de la collectivité universitaire.
Une pédagogie fondée sur le travail en petits groupes, comme dans certaines écoles privilégiées, et assurant une forme de discipline, de continuité et de sécurité dans le travail, s'impose.(...) "
Extraits de Quelques diagnostics et remèdes urgents pour une université en péril, Liber-raisons d'agir, Paris, 1997.
* Association de réflexion sur les enseignements supérieurs et la recherche.
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