Regards Avril 1998 - La Cité

Droite
Brouilles d'appareil et brouillage politique

Par Pierre Leveque *


Comme la gauche, la droite en France a plus de deux cents ans, puisque c'est à l'automne 1789 que les partisans de l'Ancien Régime ont pris l'habitude, à la Constituante, de siéger à droite du président tandis que les " patriotes " s'installaient à l'opposé.

Au fil des années, la droite a, bien sûr, évolué en fonction des changements économiques et socioculturels. Elle s'est diversifiée. Dès 1954, l'historien René Rémond avait identifié trois grands courants. Les légitimistes ou traditionalistes, qui ont cru triompher sous la Restauration, rêvent de reconstruire une France monarchique et catholique et une société de type corporatif. Les "orléanistes" ou libéraux conservateurs, qui se sont d'abord identifiés à la monarchie de Louis-Philippe, acceptent au contraire l'héritage de 1789, la société des individus libres et (théoriquement) égaux et le parlementarisme; mais ils se méfient de la démocratie et leur attachement sans nuances à la liberté économique et au droit absolu de propriété fait d'eux des défenseurs de l'ordre social. Enfin les "bonapartistes", victorieux au milieu du XIXe siècle, se veulent, eux, démocrates; mais, condamnant les luttes de classes et de partis au nom de l'intérêt national et de la grandeur de la France, ils préconisent un pouvoir fort, incarné par un homme que le peuple a " choisi " et auquel il peut renouveler sa confiance par le plébiscite. On peut, avec René Rémond encore, suivre l'histoire de ces trois courants jusqu'en plein XXe siècle. Le traditionalisme s'est incarné dans l'Action française de Charles Maurras. Il a inspiré en partie le régime de Vichy. S'il a perdu ensuite beaucoup de son poids politique, il se manifeste encore avec force dans le domaine culturel: ainsi, à l'occasion du bicentenaire d'une Révolution qu'il exècre. L'" orléanisme", renonçant à toute fidélité dynastique, a survécu à travers les " modérés " de la troisième République finissante, les " indépendants " de la Quatrième et des débuts de la Cinquième, le parti républicain des années 1970 et 1980. Si le bonapartisme, en tant que tel, ne subsiste guère qu'en Corse, il a eu pour successeurs le nationalisme antiparlementaire de la "Belle époque ", et les ligues de l'entre-deux-guerres, avec une tendance radicale influencée par le fascisme, une autre plus modérée bien représentée par le PSF du colonel de La Rocque. Après 1947, c'est le gaullisme qui a pris le relais de celle-ci. Un homme prestigieux, élu du peuple, à la tête du pays, un exécutif fort face au Parlement, l'union nationale contre les " partis " pour la grandeur de la France: ces principes ont été ceux du général de Gaulle comme chef du RPF, puis comme chef de l'Etat. Depuis une quinzaine d'années au moins, le tableau s'est brouillé. Entre droite classique et néo-gaullisme, dont les bases sociales sont très voisines, les points de vue se sont beaucoup rapprochés dans une commune opposition à la gauche victorieuse en 1981. La nature et le fonctionnement des institutions ne sont plus l'objet de véritables dissentiments: après avoir critiqué en 1967 l'" exercice solitaire du pouvoir ", Valéry Giscard d'Estaing a assumé dans sa plénitude la fonction présidentielle; Jacques Chirac, en 1995, souhaitait donner un plus grand rôle au Parlement. L'Europe a cessé officiellement d'être une pomme de discorde, de même que les relations avec les Etats-Unis: on est très loin de la dénonciation, en décembre 1978, du "parti de l'étranger " par le même Jacques Chirac. Bien éloigné désormais de la " troisième voie " du général de Gaulle entre collectivisme et capitalisme sauvage, et des velléités social-démocrates de son président à la fin des années 1970, le RPR communie avec l'UDF dans l'adhésion au libéralisme économique.

 
RPR-UDF, communion dans l'adhésion au libéralisme économique

C'est plutôt à l'intérieur de chacune des deux formations que se manifestent des clivages tantôt masqués, tantôt très visibles. A l'UDF, la tradition " démocrate chrétienne ", attachée à une " économie sociale de marché ", persiste dans l'une des deux principales composantes, Force démocrate de François Bayrou, tandis qu'Alain Madelin, qui a pris la tête du Parti républicain rebaptisé Démocratie libérale, incarne un ultralibéralisme à l'anglo-saxonne auquel seule la crainte de mouvements populaires pour le maintien des acquis sociaux impose une certaine prudence. Au RPR, un certain volontarisme gaullien prôné par Philippe Séguin a animé en 1995 la campagne présidentielle de Jacques Chirac, qui affichait sa volonté de réduire la " fracture sociale ", alors que des hommes tels qu'Edouard Balladur et surtout Nicolas Sarkozy apparaissent plus proches d'Alain Madelin (pourtant chiraquien à l'époque). A l'égard de la construction européenne, la droite libérale et le néo-gaullisme ont connu l'une et l'autre en 1992 des dissensions internes qui ne sont pas encore vraiment apaisées: pour Maastricht, la majorité de l'UDF, mais aussi Jacques Chirac et Edouard Balladur; contre Maastricht, Philippe Séguin et Charles Pasqua, mais aussi Philippe de Villiers et sa future Union pour la France.

 
Le FN, la séduction par un discours de dénonciation

En fin de compte, seules des rivalités personnelles et la crainte de l'UDF de se voir absorbée par un RPR plus structuré et plus dynamique empêchent et empêcheront encore longtemps peut-être les deux principales formations de la droite parlementaire de se fondre en un puissant parti conservateur s'appuyant sur la majorité des classes dirigeantes, des classes moyennes non salariées et de la paysannerie, ainsi que sur une fraction non négligeable des cadres moyens, des employés et même des ouvriers. C'est en revanche au sein d'une même organisation que l'extrême droite a réalisé le rapprochement de ses deux principaux courants. Créé en 1972, mais devenu une véritable force politique à partir de 1984 seulement, le Front national a rassemblé en effet une minorité de catholiques intégristes, ve- nus du traditionalisme ou de l'Action française, et une majorité de nationalistes, souvent indifférents en matière religieuse, héritiers des ligues de l'entre-deux-guerres, du poujadisme des années 50, d'un antigaullisme dirigé contre l'homme qui a incarné la Libération et mené à son terme la décolonisation. Le parti de Jean-Marie Le Pen, longtemps groupusculaire, a tiré sa force de l'impuissance de la gauche comme de la droite parlementaire à venir à bout de la dépression économique et de la détérioration sociale qui en résulte. Il est parvenu à séduire beaucoup de ceux qui s'estiment victimes d'une conjoncture longue très difficile: chefs de petites entreprises, mais aussi employés et ouvriers atteints ou menacés par le chômage. A ces éléments vulnérables de la petite-bourgeoisie et des classes populaires, il désigne un bouc émissaire: l'immigré, responsable du sous-emploi et de l'insécurité, menace pour l'identité nationale française. Il dénonce aussi des coupables: tous les autres partis, incapables de protéger les Français contre l'invasion étrangère et le mondialisme. Les " solutions " qu'il met en avant ("préférence nationale " en matière d'emploi, de logement, de protection sociale, refoulement des immigrés non européens, protectionnisme) entraîneraient à la fois une dérive répressive et l'isolement de la France avec les conséquences qu'on imagine. Elles sont à vrai dire totalement inapplicables. Mais c'est son discours de dénonciation qui attire et parfois convainc quelque 15% des électeurs, peu conscients de ses implications politiques, sociales et économiques catastrophiques.

 
Une crise du consensus autour des valeurs républicaines

Tel quel, le Front national n'est certes pas en mesure de prendre le pouvoir. Mais, depuis le récent redressement de la gauche, son existence rend la droite parlementaire minoritaire. Que peut faire celle-ci ? S'allier ouvertement au FN détournerait d'elle une partie de son électorat. Adopter les thèmes du lepénisme reviendrait à lui donner raison, sans pour autant l'empêcher de prospérer. En 1986, un interdit global s'était accompagné d'accords régionaux, mais cette solution n'a pas été reprise six ans plus tard. Le menace de perdre plusieurs régions au profit de la gauche conduira-t-elle à l'adopter à nouveau ? Gênante pour le RPR et l'UDF, l'implantation durable du Front national a également affaibli la gauche, car elle s'est faite en partie à son détriment, dans les milieux défavorisés qui lui avaient fait confiance en 1978 et 1981. Elle est, au vrai, un symptôme d'une crise du consensus autour des valeurs républicaines, fondement de la démocratie française. Elle risque de durer tant qu'une partie de la population se sentira exclue de la société. C'est dire l'importance capitale de la réussite du projet économique, social et culturel des forces de progrès..

 


* Professeur honoraire à l'Université de Bourgogne.

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