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Régionales
Par Jackie Viruega |
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Entretien avec Didier Witkowski * Voir aussi Le Front national ou le " ressentiment collectif " |
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Juste après le vote du 15 mars, point de vue d'un directeur d'études de la Sofrès sur l'abstention et les différents comportements électoraux.
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Ces élections régionales représentaient la première échéance électorale pour un gouvernement installé depuis peu, neuf mois seulement.
Que vous inspirent-elles ?
Les scores de la droite dans son ensemble restent stables (51,5% contre 51,6% en 1997) mais il faut souligner que si la gauche a gagné des régions et apparaît donc comme le vainqueur de ces élections, elle recule en voix: 40,9% contre 44,4% en 1997. En ce qui concerne l'ensemble PC-PS-Verts, le recul est même plus accentué puisqu'il est de plus de 5 points, phénomène dû en partie aux progrès de l'extrême gauche (de 2,6% à 4,4%). C'est donc un succès mitigé pour la gauche mais c'est tout de même assez satisfaisant pour le gouvernement Jospin car il n'y a eu aucun vote de défiance à l'égard de la gauche au pouvoir. Or, près d'un an après son arrivée au pouvoir, on aurait pu s'attendre à un recul plus sérieux, comme la gauche l'avait douloureusement expérimenté en 1982, par exemple. Ce n'est pas le cas aujourd'hui, essentiellement grâce à la popularité du premier ministre, mais aussi grâce au manque de combativité de l'opposition qui est partie perdante dans cette élection. Manifestement, la droite ne s'est pas davantage mobilisée qu'en 1997 car elle savait qu'il ne lui était pas possible de garder autant de régions qu'en 1992. De plus, l'opposition a un problème de crédibilité: pas de programme, pas d'analyse sérieuse de la défaite des législatives, pas de renouvellement des dirigeants et un flottement idéologique qui dure maintenant depuis plus d'un an, depuis l'étrange alliance de Madelin et de Seguin durant l'entre-deux-tours des législatives, qui symbolise bien le désarroi de la droite et son incapacité à établir une doctrine cohérente.
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Le taux d'abstention se situe à 41%.
Vous paraît-il alarmant ?
Le taux d'abstention lors d'un scrutin local est toujours plus élevé que lors d'un scrutin national. L'abstention provient en partie de ce que les électeurs n'ont pas perçu d'enjeu national, et la campagne électorale ne les a pas persuadés du contraire. Ajoutons le sentiment qu'il n'y avait pas de sanction gouvernementale en jeu. Ce qui est préoccupant est plutôt le fait que la région n'ait pas créé un débat politique suffisant pour entraîner une participation large. Ce n'est pas un échec du civisme, c'est un échec du thème régional comme débat politique. Car cette élection n'a pas non plus représenté un enjeu local assez fort pour susciter véritablement l'intérêt des électeurs. Le mode de scrutin est encore un obstacle. Particulièrement stupide, il contribue à éloigner les enjeux politiques des enjeux régionaux. La circonscription électorale départementale ne favorise pas l'émergence d'un débat régional: des listes départementales peuvent susciter un affrontement politique au niveau du département, pas de la région. Les scrutins de liste ont pour effet d'éloigner l'élu de l'électeur: les listes sont définies par les états-majors et les électeurs n'accordent d'attention qu'à la tête de liste. Les majorités se font après le scrutin, les électeurs ne contrôlent pas la majorité au conseil régional, ni même les stratégies individuelles des élus, comme on le voit à l'occasion des accords locaux avec le FN. Y a-t-il lieu de comparer avec l'abstention lors des législatives de 1997 ( 32% environ) et des régionales de 1992 (31% environ) ? A mon avis, non. En 1992, les régionales étaient isolées des autres élections et comportaient un enjeu national: les socialistes au pouvoir étant très impopulaires, c'était une répétition générale des élections législatives de 1993, la participation était donc plus élevée. En 1986, les régionales coïncidaient avec les législatives, ce qui a "boosté" la participation régionale proprement dite. Nous avons vu cette année le premier exemple d'élections régionales à enjeu régional.
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Comment interprétez-vous les comportements des différents électorats ?
Nous ne disposons pas pour l'instant de beaucoup d'éléments, en l'absence de sondages "sorties des urnes" ou post-électoraux. La gauche plurielle s'étant présentée unie dans la majorité des cas, il est impossible de mesurer l'audience électorale de ses diverses composantes. La seule surprise vient de l'extrême gauche, qui traduit le mécontentement et la désorientation d'une partie de l'électorat de gauche, en particulier à mon avis en ce qui concerne la gestion gouvernementale du mouvement des chômeurs. Soulignons cependant que l'existence même de listes unies de la gauche plurielle génère naturellement un vote dissident plus important. Certains ressentent l'existence d'une liste unie de la majorité comme une institution, qui provoque un réflexe anti-officiel. Un avertissement à une gauche trop unie, trop contente d'elle-même alors qu'il y a des questions sociales douloureuses pas encore traitées par la gauche ? Quant à l'extrême droite, il faut cesser d'en faire l'événement de chaque scrutin. Avec 15% des suffrages exprimés, le FN progresse un peu par rapport aux législatives mais globalement son influence ne décolle pas du 15%. Pourtant le mode de scrutin et l'absence d'enjeu national pouvaient lui être plus favorables. Par ailleurs, les enquêtes montrent un potentiel de vote occasionnel qui peut dépasser 30%, des gens qui "n'excluent pas de voter pour le FN un jour". Malgré cela, il est toujours à 15%. L'abstention a sans doute joué car ce sont les catégories populaires faiblement insérées socialement qui s'abstiennent le plus, et c'est la clientèle électorale privilégiée du FN. En réalité, c'est son pouvoir de nuisance qui s'amplifie, dû à deux phénomènes distincts. D'une part son implantation locale plus solide, qui lui permet de peser dans des scrutins majoritaires à deux tours. D'autre part, des facteurs institutionnels qui lui permettent d'avoir une influence bien supérieure à son étiage dans les urnes: le mode de scrutin régional à la proportionnelle et les conditions de maintien aux seconds tours des municipales, bien trop favorables. |
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* Directeur d'études du département politique de la Sofrès. |
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Le Front national ou le " ressentiment collectif "
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On ne peut que souscrire à la méthode choisie par Alain Bihr (1) pour comprendre le phénomène FN: " pour expliquer l'audience soudaine puis grandissante qu'il a acquise au cours des quinze dernières années, ce n'est pas d'abord du côté du FN qu'il faut se tourner mais du côté de son auditoire.(...) "
L'ouvrage synthétise un grand nombre de données sur cet électorat.
Sa composition sociale en deux grands groupes aux motivations contradictoires " les classes moyennes traditionnelles " qui ont assuré sa percée initiale et " le prolétariat d'aujourd'hui " qui lui fournit une progression ultérieure sans doute plus fragile.
Sa constitution au fil des scrutins: par exemple, " contrairement à ce qu'on a beaucoup répété alors, la contribution spécifique d'ex-électeurs du PC au capital électoral du FN est restée globalement faible durant la période d'émergence du FN."
AIain Bihr scrute les deux grands groupes sociaux qu'il a définis.
Il analyse en profondeur leur déstabilisation à la fois économique, sociale etpolitique.
Arrêtons-nous sur le second, le prolétariat au sens large du terme: " c'est, bien sûr, sur le cadavre du mouvement ouvrier que va se développer la vermine d'extrême droite." Malgré les résultats électoraux, Alain Bihr doute fortement de la capacité du FN à mobiliser le prolétariat.
Son programme, dans un premier temps ultra-libéral puis construit autour de la seule référence nationaliste, refléte des contradictions d'intérêt difficilement conciliables." Comment prôner d'un côté la " liberté d'entreprise " et de l'autre des mesures protectionnistes ? " Ce qui expliquerait que son implantation militante reste très limitée dans les entreprises.
Mais alors pourquoi cela marche-t-il au niveau électoral ? Par un " ciment idéologique " qui se nourrit de la crise de l'Etat-nation et qui consiste à entretenir et développer un " ressentiment collectif ".
Que faire pour combattre efficacement le FN ? Tout à la fois formuler des perspectives de solution à la crise sociale et économique (exercice auquel se prête d'ailleurs l'auteur), entraîner le FN sur le terrain économique et social où il est le plus mal à l'aise vu l'incohérence de son programme, développer des luttes qui permettent de reconstruire un espace commun de conflictualité à la fois pratique et symbolique où se retrouvent ceux que le FN s'ingénie à opposer.
Au final, l'ouvrage fournit un ensemble de données et d'analyses historiques, sociales, économiques et politiques, utiles pour combattre le FN.
A vouloir tout dire et saisir le phénomène dans tous ses aspects et dans sa globalité, il déborde sans doute son objectif initial.
Mais qui le lui reprocherait ? n Jean-Claude Oliva
1.
Alain Bihr, le Spectre de l'extrême droite, Editions de l'Atelier, 270p., 110F
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