Regards Avril 1998 - La Cité

Nation
Une idée neuve pour un vieux monde

Par Jean-Claude Oliva


Voir aussi La faute à Darwin , Vive la nation !

Débat sur la nation avec Yves Lacoste et Guy Sorman. Passé et avenir. En France et dans le monde.

Comment définir la nation ? Pour le géographe Yves Lacoste *, " la définition habituelle de la nation comme une communauté d'êtres humains d'origine et d'histoire communes écarte un tiers ou plus de la population et la moitié des intellectuels. Or la culture française ne serait pas ce qu'elle est depuis le XVIIIe siècle sans l'apport des juifs ashkénazes, par exemple. Aussi je crois qu'il faut définir la nation en fonction de la langue. La référence à la langue devrait permettre que ceux d'origines diverses qui sont nés en France soient considérés comme des Français. La réflexion sur ce qui caractérise la nation a été très peu abordée par les historiens. Aujourd'hui, la seule façon de s'en sortir avec une définition simple et concrète, c'est la langue." L'idéologue libéral Guy Sorman ** ne récuse pas le critère linguistique mais le considère comme insuffisant." De nombreux francophones ne sont pas français. Une grande partie de l'économie est transnationale. La race ne veut rien dire. Quant à la culture, certains francophones sont de culture française..." Que reste-t-il alors à la nation ? " C'est le lieu de la citoyenneté. Le dépassement par le bas, la région, ou par le haut, l'Europe ou l'ONU, pose le problème de la légitimité démocratique. L'Etat-nation est un contour artificiel qui n'est plus opérationnel sauf pour la politique. L'attachement des Français à l'Etat-nation s'explique notamment par la peur de ne plus pouvoir être citoyens. S'il reste un seul Etat-nation, ce sera la France."

Avec la mondialisation, raison de plus pour parler de la nation, selon Yves Lacoste." Il faut d'autant plus souligner l'actuelle démultiplication du nombre des Etats que l'économie de chacun d'eux, grands ou petits, n'a jamais été aussi dépendante des phénomènes économiques de mondialisation et des décisions d'un petit nombre de très grandes firmes qu'il faudrait appeler " interétatiques " plutôt que multinationales." Pas si évident pour Guy Sorman qui vient de publier le Monde est ma tribu. La prolifération de l'Etat-nation est quantitative mais les Etats-nations nés de la décolonisation sont souvent en faillite et ceux issus de l'URSS ont un avenir incertain." Les peuples semblent hésiter entre les différents étages d'organisation politique possible: clan, tribu, province, nation, Etat-nation, civilisation, mondialisation. Aujourd'hui, pour les Français, Etat et nation coïncident. Or il s'agit d'une création politique, d'un moment historique, transitoire et provisoire. Certes la tribu est une métaphore plus qu'une réalité. Dans les modes d'organisation des sociétés, le stade tribal met l'accent sur les rapports de parenté, les liens de sang. Ce qui est étonnant, c'est le retour du sentiment tribal en Europe en cette fin de siècle. Le Front national est la réinvention d'une tribu française qui n'existe pas, où le lien de sang serait plus important que l'acte de choisir une langue ou une citoyenneté. Ce mouvement de retribalisation touche les pays africains comme l'Europe ou même Israël. La tentation tribale est d'autant plus forte que l'Etat-nation est faible."

Quel avenir ? Pour Guy Sorman, " le menu institutionnel est pauvre, c'est l'Etat ou rien, il faudrait inventer des catégories nouvelles vers le bas ou vers le haut: l'Etat-nation est trop petit pour gérer l'économie devenue transnationale et trop grand pour gérer le local mais c'est le champ du politique et de la lan gue." Pour Yves Lacoste, " plus on élargit l'Europe, plus la vie politique va se trouver en porte à faux et plus on va donner du grain à moudre à ce que vous appelez le tribalisme." Pour Guy Sorman, la réponse est à chercher dans le développement d'organisations communes (monnaie, mais aussi diplomatie, armée, parlement). Référence ultime, une hypothétique " civilisation européenne " à organiser sur le modèle de la " civilisation américaine "...pour éviter l'américanisation, réalité actuelle de l'échelon mondial.

 


* Yves Lacoste est professeur de géographie à Paris-VIII.Il est fondateur et directeur de la revue de géographie et de géopolitique Hérodote.

** Journaliste, enseignant, directeur de groupe de presse.Parmi ses douze ouvrages publiés, la Solution libérale, les Vrais Penseurs de notre temps, le Bonheur français.

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La faute à Darwin


Pour Guy Sorman, Charles Darwin serait coupable d'avoir donné " une forme scientifique " au préjugé et " fondé le racisme contemporain ", rien de moins qu'une " sorte de préalable au génocide des Indiens et à tous les génocides ultérieurs " (p.32). Et voilà notre Darwin envoyé aux Enfers aux côtés du diable en personne, " Karl Marx qui voulut lui dédier le Capital " (p.33). D'une pierre deux coups. Pourquoi tant de haine ? On le sait, Darwin partageait les opinions communément admises à son époque. Mais il a su se distinguer des pratiques de ses contemporains en condamnant vigoureusement l'esclavage, par exemple. Et surtout sur le plan des idées, il a ouvert une brèche dans la justification naturelle des inégalités entre les hommes. A preuve, dans le Voyage d'un naturaliste autour du monde, Charles Darwin écrit: " Si la misère de nos pauvres est provoquée non par des causes naturelles, mais par nos institutions, grande est notre faute ! " (1) Voilà qui permet de mieux comprendre l'irritation récurrente de nos libéraux à l'endroit de Darwin. Pour le reste, le Mac livre de Sorman surfe sur le Mac monde pour n'en retenir que les clichés les plus éculés." Tous les Français, bien entendu, n'aspirent pas à innover; la majorité préfère la sécurité " (p.439). Il y a du Juppé chez cet ancien conseiller de Balladur ! n J.-C. O.

Guy Sorman, le Monde est ma tribu, Fayard, 480 p., 145F.

1. A ce propos, on lira " la moralité à Tahiti, et celle de Darwin " de Stephen Jay Gould dans Comme les huit doigts de la main, éditions du Seuil.

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Vive la nation !


Yves Lacoste, en reprenant à son compte la clameur poussée en 1792 par les troupes révolutionnaires engagées à Valmy, veut jeter un cri d'alarme. Aujourd'hui, toute référence à la nation est abandonnée, tant par la gauche que par les intellectuels. Le grand risque, c'est de voir le Front national combler le vide. C'est pourquoi, sur le plan des idées, Yves Lacoste préconise, sans attendre, une contre-offensive pour la nation.

Il va ainsi s'efforcer de définir tout ce qui se trouve derrière et dans le mot, aussi bien du point de vue de l'histoire, de la géographie que de la géopolitique. Le lecteur verra que ce n'est pas une mince affaire. La thématique de Le Pen est examinée, elle aussi, à la loupe: elle fait des distinctions entre les immigrés, les assimilables et les autres qui ne le seraient pas. L'idée de communauté, avec ses valeurs culturelles, ses contradictions et ses dangers est également explorée. Diverses définitions de la nation sont passées au crible. Il serait vain de vouloir exposer ici, en quelques lignes, toutes les richesses de l'ouvrage, du foisonnement d'idées qui porte nombre d'interrogations, peut-être même les sollicite, et sans doute, les autorise.

Si l'ancrage de la nation est fortement associé aux notions de liberté et d'indépendance, comme le souligne fort justement Yves Lacoste, n'est-ce pas non plus parce qu'il est porteur de la revendication de l'égalité, de l'égalité de droits, sans aucun doute, mais peut-être plus encore de l'égalité de dignité ? N'y a-t-il pas là un repère clé, mis en évidence par le récent mouvement des chômeurs ? Ne mérite-t-il pas d'être pleinement intégré à l'idée de nation ? Par ailleurs, alors que divers arrangements élaborés par des sommets technocrates, établis ou projetés, parfois avec la participation des Etats, parfois en dehors de leur contrôle, se fixent pour objectifs de régner en maîtres absolus sur l'économie mondiale, comment ne pas fouiller plus avant ces paramètres destructeurs de l'idée de nation ?

Yves Lacoste est également l'auteur d'un incomparable ouvrage de référence regroupant des données essentielles sur la géographie du monde en lien avec les grands problèmes politiques qui s'y posent aujourd'hui. Un mini atlas est annexé à ce fort volume de près de 700 pages dont l'index répertorie plus de 13 000 villes, sa cartographie est parfaitement claire et lisible. Cependant les problèmes économiques et sociaux sont évoqués sans les analyser avec précision.n DENIS CADENEL

Yves Lacoste, Vive la Nation. Destin d'une idée géopolitique, Fayard. Janvier1998.

Dictionnaire géopolitique des Etats 98 sous la direction d'Yves Lacoste, Flammarion. Septembre 1997.

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