Regards Mars 1998 - La Planète

Le Pape ˆ Cuba
Rencontres pour l'avenir

Par Marie-Dominique Bertuccioli et Danielle Bleitrach


Voir aussi Nancy Morejón "Cuba, mi tierra"

Retour sur la visite du pape Jean-Paul II à Cuba. Et en quoi l'événement politique est d'importance.

Dans son discours d'adieu à l'aéroport de La Havane, le pape s'est fermement prononcé contre " les restrictions imposées de l'étranger à Cuba " et a signalé qu'elles étaient " injustifiables et inacceptables ". Jean-Paul II a en effet quitté Cuba le dimanche 25 janvier au terme d'une journée qui a été le point culminant de sa visite entamée le 21 et que chacun s'accorde à qualifier d'historique. Le gouvernement cubain avait fait le pari que cette visite serait positive parce que, pour la première fois, les agences internationales seraient directement sur place. Les journalistes ont pu faire ce qui leur plaisait, discuter de la réalité cubaine avec qui ils voulaient. Et il est vrai que les commentateurs s'accordent à dire que cette visite était à nulle autre pareille d'abord parce que le pays ne ressemble à aucun autre sur la planète. Ensuite, parce que le pape a fait ce qu'il a dit: il avait dit qu'il dénoncerait ce qu'il estimait être des atteintes à la démocratie, il l'a fait mais en ajoutant aussitôt que le mal était bien plus grand du côté du néo-libéralisme. Il est venu réellement porter un message pastoral de paix et pas un brûlot anticommuniste. Voyage historique parce que le pape a été accueilli avec ferveur non seulement par les catholiques mais tout autant par les non-croyants et les communistes à qui Fidel avait demandé de témoigner leur hospitalité au pape et avait longuement expliqué l'importance de cette visite. Il avait parlé pendant près de trois heures à la télévision des positions de Jean-Paul II en faveur des pauvres, il avait fait appel à la maturité du peuple cubain. Le gouvernement cubain faisait de son côté ce qu'il avait annoncé et ce sans la moindre réserve. Fidel est venu accueillir le pape à l'aéroport. Des centaines de milliers de personnes s'étaient rassemblées le 21 janvier sur le parcours que le pape a suivi entre l'aéroport international et la nonciature apostolique. Le gouvernement avait non seulement donné toutes les facilités aux Havanais pour lui faire cet accueil mais avait aussi appelé croyants et non-croyants à le recevoir massivement." Notre peuple, avec sa présence, constituera la plus grande garantie de la bonne organisation, de l'ordre, du respect du pape, et une garantie de sécurité. Rien n'est comparable à la présence du peuple (...). Ayez la certitude qu'une Révolution capable d'agir ainsi est une Révolution invincible: un peuple capable d'agir de la sorte est un peuple invincible." Il avait invité les militants, les cadres à assister aux cérémonies, ce qu'ils ont fait massivement, mais en les avertissant de ne pas scander de slogans politiques, de ne pas porter de pancarte, aucun vivat, aucun sifflet, " pas de manifestation de contrariété contre n'importe quel mot ou contre n'importe quelle phrase, contre n'importe quel mot ou contre n'importe quelle déclaration susceptible de nous contrarier, qui nous semblerait injuste ou nous blesse ".

 
La politique au delà de l'athéisme ou de la religion

Garcia Marquez, qui accompagnait son ami Fidel lors de la messe de la Havane, a commenté: " C'est la rencontre entre deux papes." Indéniablement, la rencontre a eu lieu. Ces deux hommes, au seuil de leur vie, mais en pleine possession de leurs moyens intellectuels, pensent tous deux pour le prochain millénaire. La simplicité nue d'individus qui ne s'abaissent plus à mentir soit parce qu'ils sont trop grands, soit parce qu'ils n'attendent plus rien pour eux de ce bas monde. Tout au long de la visite, il y a eu les discours mais aussi les attitudes familières, Fidel réglant son pas sur ceux hésitants du souverain pontife comme pour le protéger. Le pape qui paraissait épuisé, amorphe, l'oeil à moitié clos, tout à coup, jetant un regard malicieux vers Fidel, les mains qui se serraient avec amitié. Non seulement au début de son homélie sur la place de la Révolution, le pape a salué la présence du chef de l'Etat mais, à la fin de la messe, il a renouvelé ce salut. Padre Pedro Freites Romero, responsable des émissions en langue espagnole de Radio Vatican, qui officiait à la télévision cubaine à côté d'un journaliste cubain, a souligné qu'il n'était pas habituel qu'après la messe le pape fasse un tel geste envers un chef d'Etat. Pourtant, quand l'évêque de Santiago (que l'on peut imaginer encouragé par quelque membre de la Curie et surtout représentatif de la majorité de la hiérarchie cubaine) s'est lancé dans un discours enflammé contre le " marxisme-léninisme ", et qu'il a dit que la décennie la plus glorieuse de l'Eglise était celle des années 50, les années de la dictature de Batista particulièrement sanglante à Santiago, une grande partie de l'assistance a quitté la place et Silvio Rodriguez a refusé de chanter, ce fut le seul incident notable malgré le contentieux existant entre l'église catholique cubaine et la Révolution.

 
La volonté de l'église cubaine de participer à la vie sociale du peuple

Quand le pape énonce un principe quasiment laïque sur la place de la Révolution: " Aucun Etat moderne ne peut faire de l'athéisme - et il ajoute de la religion aussi - un principe fondateur de sa politique ", le peuple cubain ovationne le propos, croyants et non-croyants confondus. A partir de 1992, l'Etat a renoncé à l'athéisme et les croyants ont été encouragés à entrer dans le Parti. Même si la Révolution cubaine a été nettement moins répressive dans le domaine religieux que la Révolution mexicaine, l'athéisme était proclamé, enseigné. C'était l'église catholique qui, après une courte lune de miel, avait ouvert les hostilités contre l'Etat. Mais les églises n'ont jamais été fermées même si le culte a été limité à leurs enceintes. L'église cubaine, à partir de 1986, a manifesté sa volonté de participer à la vie collective du peuple. A partir de " la période spéciale ", elle a multiplié les interventions caritatives pour améliorer la vie des Cubains, ce qui a accru son audience. Dans le même temps, elle n'a cessé de revendiquer les " moyens " de son activité (cultes publics, écoles religieuses, appel à des prêtres étrangers et présence à la télévision sont ses principales revendications). La majorité de la hiérarchie de l'église cubaine est hostile au gouvernement, c'est une église qui s'appuie depuis toujours sur la minorité blanche, hispanique et riche de l'île avec des exceptions notables. C'est une église tenue d'une main ferme par Ortega, très peu démocratique, très centralisée, ce que le pape apprécie. Certains mécontents ont vu dans l'Eglise la seule force organisée et l'investissent comme un parti politique. Mais ce n'est pas nécessairement avec l'accord de toute la hiérarchie cubaine qui demeure très proche du message pastoral du pape. On retrouve à Cuba les contradictions qui existent au Vatican entre un pape dont le message est d'une grande ampleur et son entourage, l'" intendance " de la Curie ou de l'Opus Dei qui jouent des stratégies plus frontales, plus étriquées. Quand, sur la place de la Révolution, le pape en a appelé aux libertés individuelles et que des voix se sont élevées pour crier " Liberté ", il a nuancé aussitôt: " Liberté oui, mais pas liberté de faire n'importe quoi, liberté du citoyen dans une vie communautaire." Et, dans une des parties les plus fortes de son discours, il a déclaré: " Par ailleurs, dans plusieurs endroits, surgit une forme de néo-libéralisme capitaliste qui subordonne la personne humaine et conditionne le développement des peuples aux forces aveugles du marché, faisant peser depuis leurs centres de pouvoir sur les pays les moins favorisés des fardeaux insupportables. C'est ainsi qu'en certaines occasions on pose comme conditions aux nations qui ont besoin d'une nouvelle aide, la mise en place de programmes économiques insupportables. De cette manière, on assiste dans le concert des Nations à l'enrichissement exagéré de quelques-uns au prix de l'appauvrissement du plus grand nombre, de telle manière que les riches sont chaque jour plus riches et les pauvres chaque jour plus pauvres." Il a insisté sur le fait qu'il était indispensable pour l'Eglise catholique de continuer à se référer à des questions sociales. Il a précisé que la liberté doit faire de l'homme le sujet et non l'objet de son environnement social et a signalé que la conquête de la liberté est une tâche propre à chacun, une tâche devant laquelle personne ne peut se dérober - pour les chrétiens, la liberté des enfants de Dieu n'est pas un don mais une tâche. L'atteindre suppose un engagement immense et un apport réel sur le chemin de la libération de tout le genre humain. Le principal défi pour tous les systèmes politiques économiques aujourd'hui en vigueur reste le fait de parvenir à conjuguer liberté et justice sociale sans qu'aucune des deux exigences soit reléguée au second plan.

 
L'église catholique doit continuer à aborder les problèmes sociaux

A cette hauteur de vue, Fidel a répondu dans la cérémonie d'adieu: " Je crois que nous avons donné un bon exemple au monde, vous, en visitant ce que certains veulent appeler le dernier bastion du communisme, nous, en recevant le chef religieux auquel on a voulu attribuer la responsabilité d'avoir détruit le socialisme en Europe. Il n'a pas manqué de personnes pour augurer des événements apocalyptiques, certains même en ont rêvé. Il était cruellement injuste que votre visite pastorale soit associée à l'espoir mesquin de détruire les objectifs nobles et l'indépendance d'un petit pays soumis à un blocus et une véritable guerre économique depuis près de quarante ans. Cuba, votre Sainteté, se trouve confrontée aujourd'hui à la puissance la plus grande de l'histoire comme un nouveau David mille fois plus petit et qui, avec la fronde des temps bibliques, lutte contre le gigantesque Goliath qui tente d'empêcher son développement et le faire céder par la faim et la maladie. Si cette histoire n'était pas déjà écrite, il faudrait l'écrire aujourd'hui." Puis Fidel Castro est revenu sur le fait que, durant cette visite, Cuba n'avait rien eu à cacher et a rappelé que la radio et la télévision cubaine avaient diffusé toutes les activités et les messes du séjour. Enfin, dans un exorde final: " Cuba ne connaît pas la peur, méprise le mensonge, écoute avec respect, croit en ses idées et défend fermement ses principes et n'a rien à cacher au monde. Je suis ému par les efforts que votre Sainteté fait en faveur d'un monde plus juste. Les Etats disparaîtront, leurs peuples en arriveront à former une seule famille humaine. Si la mondialisation de la solidarité que vous prêchez s'étend sur la Terre entière, et si les abondants biens que l'homme peut produire avec son talent et son travail sont répartis équitablement entre tous les êtres humains qui peuplent la planète, un monde pourrait se créer, un monde pour eux, sans faim ni pauvreté, sans oppression ni exploitation, sans humiliation ni mépris, sans injustices ni inégalités où chacun vivrait dans une pleine dignité morale et matérielle. Ce monde-là serait plus juste. Vos idées sur l'évangélisation et l'oecuménisme ne seraient pas en contradiction avec cela. Pour l'honneur que nous vaut votre visite, pour toutes vos manifestations d'affection pour les Cubains, pour toutes vos paroles mêmes celles avec lesquelles je peux être en désaccord, au nom de tout le peuple de Cuba, votre Sainteté, je vous remercie."

 
Des mesures d'isolement injustes et inacceptables

Jean-Paul II a dit à quel point cette visite laissait en lui une profonde empreinte." Je demande à Dieu de bénir tous ceux qui ont permis cette visite si longtemps désirée. Je vous remercie, monsieur le Président, de votre présence ici ainsi que pour la coopération apportée par les autorités à cette visite à laquelle tant de personnes ont contribué." Après avoir adressé un salut à tous les Cubains, le pape a poursuivi: " De nos jours aucun pays ne peut vivre seul, c'est pourquoi le peuple cubain ne peut être privé des liens avec les autres peuples, liens qui sont nécessaires à son développement économique, social et culturel fondamentalement lorsque l'isolement provoqué se répercute sans limite sur la population en augmentant les difficultés des plus faibles dans des domaines essentiels comme l'alimentation, la santé ou l'éducation. Tous peuvent et doivent agir pour qu'un changement concret s'opère à ce propos.(...) Que les nations et spécialement celles qui partagent le même patrimoine chrétien et la même langue oeuvrent de façon efficace pour étendre les bénéfices de l'unité et de la concorde, unir les efforts et surmonter les obstacles afin que le peuple cubain, acteur de son histoire, entretienne des relations internationales favorisant toujours le bien commun. De cette manière, on contribuera à surmonter l'angoisse provoquée par la pauvreté morale et spirituelle dont les causes peuvent être entre autres les inégalités injustes, les limites aux libertés fondamentales, la perte de la personnalité propre, le découragement et, par les mesures économiques restrictives imposées de l'étranger, mesures injustes et moralement inacceptables."

 
Et après le voyage du pape ?

A la fin de la messe sur la place de la Révolution, Eusebio Léal, un personnage hors du commun (1), a déclaré: " (...) Je pense que cette visite a été un succès et que le Pape a emporté une impression favorable et forte du peuple cubain.(...) A Cuba depuis longtemps, il y a eu une Révolution spéciale, profonde, qui a eu des répercussions sur tous les fondements de la société cubaine. Elle les a atteints en recherchant les valeurs réelles de la nation cubaine. Je crois que les valeurs chrétiennes en font partie. Il faut que cela se sache dans la mesure où les valeurs de la laïcité défendues par les indépendantistes du siècle dernier, qui prônaient la séparation de l'Eglise et de l'Etat, participent également de ces bases fondamentales. La Révolution est arrivée maintenant au point où la séparation n'est pas le plus important. Ce qui est important, c'est de créer des espaces de participation. Ces espaces sont évidents et souples dans la mesure où nous arriverons à les créer dans l'harmonie et le respect des autres. Ce que l'on a toujours demandé à ceux qui ont nos idées nous devons le demander à ceux qui ne les ont pas, pour qu'il y ait une véritable concorde: c'est la clé du problème ".n M.-D. B. ET D. B.

 


1. Historien, son nom est attaché à la restauration de la vieille Havane.Catholique pratiquant, il avait fait une intervention très remarquée lors du IVe Congrès du Parti communiste cubain (1991) pour appuyer l'entrée des croyants dans le Parti.C'est à ce même congrès qu'il a été élu membre du Comité central.Il vient d'être réélu en octobre 1997, lors du dernier congrès.

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Nancy Morejón "Cuba, mi tierra"


La crise, les difficultés ne vous ont pas poussée à partir, comment voyez-vous ceux qui sont partis en exil à Miami ou en Europe ?

Nancy Morejón: Je comprends que l'on puisse craquer face à une crise à Cuba, comme ailleurs. Partir demande un certain courage, rester aussi. J'ai préféré souffrir dans mon pays et pour ceux que j'aime. Malgré tout ce que l'on peut imaginer, Cuba essaye de s'adapter au monde, à l'avenir. Depuis les années 80, la crise a été terrible. Pour ma part, j'ai eu beaucoup de chance. Mes amis poètes internationaux m'ont toujours invitée, j'ai bougé, j'ai fait face, consciente que 90% des Cubains sont dans une situation pire que la mienne.

Avez-vous eu l'ambition du succès ?

N. M.: Je suis poète avant de dire que je suis artiste ou écrivain, et être poète, c'est d'abord un sentiment, un état d'esprit. Les poètes d'aujourd'hui restent dans la confidence et cela me convient. Je ne supporterais pas d'être une star sponsorisée par une marque éditoriale. D'ailleurs, c'est un public très restreint que nous avons pour lecteurs. Mon oeuvre s'est faite lentement, à vingt ans, j'aimais surtout la poésie des autres, j'étais folle de la langue française, et je passais des journées entières à lire Baudelaire et surtout Eluard. Je m'amusais d'ailleurs à le traduire pour le plaisir, et la curiosité de savoir quelle résonance avait cette poésie en espagnol, et là aussi c'était magnifique ! Vous savez, le rapport aux mots, à leurs musiques d'une langue à une autre, c'est de la poésie...

Vous avez travaillé longtemps comme responsable des éditions caraïbéennes et de leurs traductions à Casa de las Americas, quel bilan tirez-vous de cette expérience ?

N. M.: Les éditions Casa de las Americas représentent le plus bel instrument et objet culturel d'une révolution comme la nôtre. Nous, Cubains, sommes, depuis notre indépendance, très sensibles à l'art, à la culture, à l'éducation, aux études. C'est le ciment de notre cubanité. Nous avons compris, dès le début de la Révolution, que l'Amérique latine, le tiers monde, l'Afrique sont de merveilleuses réserves d'écrivains, d'artistes et cette maison d'éditions latino-américaines a permis d'éditer des auteurs que les éditions espagnoles ou françaises n'auraient jamais publiés car dans les années 60 on ne prenait aucun risque avec les auteurs étrangers. Imaginez-vous que des auteurs comme Garcia Marquez ont été édités chez nous d'abord, et à un prix accessible pour tous ! Pour ma part, je me suis sentie tout à fait heureuse à traduire, pour Casa de las Americas, Césaire, Baudelaire, Eluard, et les livres circulaient gratuitement. La Caraïbe est un nid de cinq à six langues, la traduction est l'outil essentiel et politique pour faire circuler la pensée et la création. Plus circulent les oeuvres traduites, plus nous avons accès à la différence de l'autre, des autres, donc à l'élargissement de la pensée et de la tolérance. Je vous ai parlé de la cubanité. Nous sommes une culture, une entité très intègre à l'intérieur de la Caraïbe. Le peuple cubain développe depuis son indépendance un sentiment entier d'appartenir à une nation culturelle. Sans enfermement, nous sommes conscients de notre métissage, de notre syncrétisme, de nos multiples composantes culturelles. Des écrivains, des peintres, comme Fernando Ortiz, Nicolás Guillén, Wilfredo Lam l'ont dit avant, pendant et après la Révolution. Cette cubanité, nous devons la protéger, la garder, la sauvegarder et l'alimenter des mouvements de notre époque.n

Propos recueillis par Délia Blanco

A lire

En langue espagnole Nancy Morejón, Antologia poética " Botella al Mar ", éditions Olifante, Zaragoza, 1997 Bilingue espagnol-français 12 Poèmes choisis de Nancy Morejón, édités par le Chaînon poétique, Médiathèque Jean-René Rousseau, Champigny Anthologie bilingue de poésie cubaine, traduction de Claude Couffon, éditions Patiño, Genève 1997

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