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Algérie
Par Françoise Amossé |
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Entretien avec Youcef Hadj Ali Voir aussi Les signes de Lazhar Hakkar |
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Ancien rédacteur en chef du quotidien Alger Républicain dans les années 1991-1992, Youcef Hadj Ali dénonce les courants de pensée qui, en France, prônent le compromis de l'impossible pour le peuple algérien: négocier avec le FIS pour préparer son avènement.
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Le titre de votre livre Lettre aux Français qui n'ont décidément rien compris à l'Algérie (Albin Michel) laisse clairement entendre que vous ne partagez pas les explications qui sont données de France sur la crise algérienne.
Que leur reprochez-vous ?
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Youcef Hadj Ali : Sur la crise algérienne, les médias français - principalement le Monde, Libération, le Monde diplomatique - ont été les vecteurs de la pensée unique.
Ils ont pronostiqué l'inéluctabilité du régime islamiste, l'écroulement de l'Etat, le chaos.
Lors du dialogue national initié par les autorités algériennes (1994-1995), ils ont décrété la " soudanisation " du pays autrement dit " l'accouplement du sabre et du turban ".
La veille de l'élection présidentielle, ils prédisaient la guerre civile, l'échec et au mieux un boycott général.
Aucune de leurs prévisions ne s'est avérée.
L'élite algérienne qui a pignon sur rue à Paris n'est pas étrangère à leur déroute.
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Pour comprendre la crise, vous citez tout à la fois le passage à la modernité et la recherche d'une construction républicaine sur fond de velléité de pouvoir de la part des islamistes.
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Y.
H.
A.: Le modèle de société algérien (1962-1978) a porté l'essentiel des valeurs modernes de ce siècle.
L'Algérie a intégré à ses propres valeurs de civilisation ce que les pays occidentaux ont mis deux siècles à élaborer et à digérer.
Ce saut de l'Algérie dans son futur moderne a engendré des contradictions insoutenables, des secousses terribles qui paraissaient faire imploser les institutions.
Il n'y a là rien d'extraordinaire.
Les Français le savent bien.
Un exemple: de 1789 à 1945, il s'est écoulé un siècle et demi avant que la France n'ait été jugée apte à étendre la citoyenneté politique intégrale et certains grands acquis sociaux, que l'Algérie met pourtant en oeuvre dès son indépendance.
Cet élan frontal et général donné par l'Etat national algérien, à peine constitué, aux grandes valeurs modernes de ce siècle, a fatalement libéré les forces du conservatisme qui ont fait jonction avec l'idéologie réactionnaire des Frères Musulmans.
C'est dans ces conditions que l'islamisme politique a pu s'ériger en alternative à l'Etat-Nation algérien et à ses grands choix de modernité et de progrès.
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Les massacres sont relativement relatés dans les médias français.
Par l'émotion qu'ils suscitent, ils contribuent à donner à ce qui se passe en Algérie une connotation qui rend la mutation interne moins évidente que ce que vous semblez dire.
Faut-il comprendre qu'ils feraient écran ?
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Y.
H.
A.: L'émotion provoquée par les massacres fait sans doute écran à la perception des bouleversements en cours dans la société.
Mais l'émotion n'explique pas tout.
C'est depuis 1992 que les bien-pensants popularisent l'idée d'un pays qui ne " bouge " pas, d'une société et d'un Etat frappés d'immobilisme chronique.
Cinq scrutins, en moins de deux ans, n'ont pas modifié l'opinion de paternalistes qui fonctionnent aux stéréotypes, aux préjugés et refusent d'admettre que l'Algérie est souveraine.
Ils se trompent d'époque en cherchant à imposer à l'Etat algérien la politique à suivre.
Ils renouent avec des pratiques néo-colonialistes ornementées d'oripeaux démocratiques.
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La déclaration de M.
Liamine Zeroual concernant le déclin du terrorisme est toujours discutée.
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Y.
H.
A.: Il est incontestable que le terrorisme a reçu des coups sévères mais " déclin " ne signifie pas la fin.
Voyez le temps mis par les Allemands et les Italiens pour liquider un terrorisme sans base sociale.
Par rapport à 1994 - " l'année terrible " - il ne frappe plus avec la même aisance dans les centres urbains et les localités rurales qui ont pris en charge, sous le contrôle des autorités, leur propre défense.
Le terrorisme islamiste ne peut plus prétendre renverser les institutions.
Ce sont là des éléments d'explication de son basculement dans les attentats à la voiture piégée et le massacre de populations.
Le fait même que le terrorisme soit en recul le rend encore plus meurtrier.
C'est parce qu'il est dans une phase de dégénérescence qu'il décuple de sauvagerie.
Son éradication, malgré des avancées indéniables, demandera du temps.
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Que pensez-vous des tentatives d'intervention européenne ?
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Y.
H.
A.: Certains milieux européens traitent l'Algérie avec un mépris et une légèreté invraisemblables.
Dernièrement, alors que Klaus Kinkel invitait l'Europe à aider l'Algérie dans sa lutte contre le terrorisme, l'Union européenne envoyait à Alger une troïka chargée d'une mission: " s'informer " et frappée d'un interdit: motus et bouche cousue sur lutte antiterroriste ! Que l'Europe cesse d'abriter les réseaux islamistes qui alimentent le terrorisme en Algérie et de vouloir recycler un parti qui a pris les armes contre le peuple et la République.
Que ceux qui refusent de négocier avec le terrorisme corse adoptent la même démarche quand il s'agit de l'Algérie.
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Comment imaginer un retour à la stabilité politique ?
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| Y. H. A.: Le pays est désormais doté d'institutions pluralistes. Dans l'immédiat, la priorité est au retour à la paix civile, à la construction-reconstruction des institutions républicaines indispensables à la stabilité politique et à l'exercice de la démocratie. Le mouvement amorcé avec les élections ne peut pas être confondu avec la démocratie. Il ne s'agit pas de parachever la démocratie mais de renforcer le début de ce processus, de faire en sorte que ce qui a été amorcé devienne irréversible. |
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Les signes de Lazhar Hakkar
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Le peintre algérien Lazhar Hakkar (né en 1945) exposait son oeuvre au Centre culturel algérien jusqu'au 22 février (1).
Il prépare une autre exposition, qui aura lieu en avril à l'Espace Richelieu sur les Champs-Elysées.
C'est la première fois qu'il montre son travail en France.
Sa défiance envers l'abstraction n'empêche pas ses toiles d'évoluer vers une stricte économie de formes.
Ses personnages, s'ils ne disparaissent pas, se font discrets.simples vapeurs, ils se réduisent en rictus, voire en cris, pour finalement devenir signes." Je n'imagine pas de peindre l'être humain tel qu'il est.
Ce qui m'intéresse, c'est ce qu'il pense, nous dit-il.
Nous n'avons pas la force de pénétrer en nous-mêmes.
Ceux qui le peuvent sont ceux qui souffrent le plus."
Lazhar Hakkar, qui a suivi les cours des Beaux-Arts d'Alger de 1963 à 1968, est réfugié en Tunisie depuis 1994, avec sa femme et sa fille.
Ancien décorateur dans une société nationale algérienne, il tente plusieurs expériences artistiques internationales, mais c'est un voyage à Moscou, en 1986, qui décidera de sa vocation de peintre." J'ai vu des peintres lutter et se consacrer radicalement à la peinture.
J'ai alors décidé de vivre par elle et surtout pour elle.
Même si la vie est parfois dure, je ne regrette pas ma décision." Ce peintre de la durée en fait sauter les ressorts; les aiguilles de ses montres sortent de leur cadran." Mentir, n'est-ce pas une perte de temps ? Surtout le mensonge collectif.
Chez nous, les gens sont face à la mort.
J'admire ces femmes algériennes qui restent."
Sa peinture et ses céramiques cultivent l'effacement des traces.
Ainsi que des tapis orientaux qui s'effilochent, symboles de la mère et de la chambre, ses toiles entraînent dans un mouvement de siphon où l'on découvre avec violence, sans médiation, des signes dont il dit qu'ils " ne sont pas là artificiellement ou superficiellement, mais bien enracinés dans le surmoi ".
On a là une matière variable, des cris donc, le soleil, l'heure, des enfants à terre - mortellement blessés - qui enseignent un nouveau mode de lecture.
L'artiste, pour s'accomplir, use d'un matériel personnel, fait de dessins aux teintes ocres et de rythmes précipités.
On pense à cette oeuvre qu'il vient de léguer à Regards et où l'on voit une foule au premier plan, constituée de silhouettes fondues ensemble qui se délitent vers le haut de la toile, puis scindées en groupes de deux ou trois personnes..." J'aime cette toile, nous dit-il, car on peut la lire dans les deux sens.
Si les personnages montent, on sait ce qu'ils vont être, des solitudes ou des couples, et s'ils descendent, une masse informe, qui peut effrayer." Dans d'autres tableaux, des coeurs brisés et des motifs flottent sur un support absent.
Cette peinture bouge comme un effet du temps, dispose ses empreintes en labyrinthe, s'offre au regard sous une apparence actuelle.
Lazhar Hakkar, sur le chantier de sa peinture, trame un monde mobile d'où sourd l'histoire cruellement brouillée des gens d'Algérie.n M.
S.
1.171, rue de la Croix-Nivert, 75015 Paris.
Tél.: 01 45 54 95 31.
Par Muriel Steinmetz
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