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Algérie
Par Ahmed Djebbar * |
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Pas un week-end sans son meeting de solidarité, pas une semaine sans son débat.
Pas une semaine non plus sans une tuerie à la Une des quotidiens algériens...
Tandis que l'horreur nous étreint, la question nous taraude: que faire contre l'ennemi terroriste, contre l'obscurantisme islamique assassin ?
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Il suffisait d'écouter les amis d'Algérie.
Ahmed Djebbar, par exemple: " Aujourd'hui, en Algérie, la soif de lire, d'apprendre et de découvrir est telle que la moindre exposition de livres est prise d'assaut par les lycéens et les étudiants."
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Ecouter les parents, les professeurs algériens pour savoir que nous pouvions aider à étancher cette " soif de lire " de nos amis de l'autre rive méditerranéenne, aider à bâtir ce pont du savoir entre les deux rives.
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Regards a décidé de se joindre à l'Appel du Petit Prince, initié par la Jeunesse communiste, et de collecter des livres pour les lycées, les universités, les bibliothèques.
Avec l'Union des étudiants communistes, notre journal s'engage à faire parvenir en Algérie les documents de travail et les écrits qui font défaut dans tous les domaines de la connaissance.
A l'université de Nanterre, à Paris-VIII, à Grenoble, des centaines de livres ont déjà été rassemblés tandis que les débats ouverts se multiplient.
Les collectes peuvent être effectuées à l'initiative de chacun - ou à l'initiative collective.
Elles peuvent être soutenues par les recteurs, les universitaires connus ou anonymes, français ou algériens.
Elles seront un signe vivant en direction d'Alger, Oran, des villes de la Mitidja, enfantant une solidarité active, de bon aloi, pour l'avenir du savoir.
Les envois de livres, revues, thèses s'effectueront à partir de:
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UEC, 4, rue Gît le Coeur, Paris 6e ou de Regards, 15 rue Montmartre, Paris 1er
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Chaque mois Regards ouvrira ses colonnes à des intellectuels algériens et chaque mois, renouvellera un voeu qui ne demande qu'à être exaucé: être solidaire des Algériens debout.
Ayant eu à diriger, pendant presque deux ans, différents secteurs de l'Education nationale, j'ai pu mesurer l'effort qui était fait par l'Etat algérien pour assurer l'accès aux manuels pour les huit millions de garçons et de filles qui fréquentent les établissements scolaires et pour les 300 000 étudiants et étudiantes des différentes institutions universitaires du pays. J'ai également pu mesurer les déficits dont souffrent ces élèves et ces étudiants, en particulier dans l'actualisation des connaissances, dans les échanges avec l'extérieur et dans le domaine culturel. Avec la pression obscurantiste apparue dès les années 80 puis avec le développement du terrorisme et la détérioration de la situation économique et sociale à partir des années 90, ces déficits n'ont fait que s'aggraver. Pourtant, cela n'a pas entraîné un repli sur soi général et un comportement défaitiste de la société. On observe plutôt une sorte de résistance active dans les domaines de la connaissance et de la culture. Il faut savoir en effet qu'aujourd'hui, en Algérie, la soif de lire, d'apprendre et de découvrir est telle que la moindre exposition de livres est prise d'assaut par les lycéens et les étudiants, la moindre conférence sur un sujet scientifique, historique ou littéraire est assurée de faire salle comble. En dehors de ces événements qui sont devenus maintenant exceptionnels ou rares à cause de la crise que traverse le pays, il y a les activités et les manifestations ordinaires, comme celles des centres culturels étrangers qui, déjà en 1993, n'arrivaient plus à répondre à la forte demande des lycéens, des étudiants et des enseignants, en livres, en revues et en activités culturelles. Pour toutes ces raisons, je considère que les initiatives, comme celle du Petit Prince, sont les bienvenues, non seulement pour leur contenu concret puisqu'il s'agit de récolter des livres et des thèses, mais aussi et surtout pour ce qu'elles représentent comme démarche solidaire d'une partie de la jeunesse de France en direction de cette jeunesse d'Algérie qui résiste, au quotidien, en continuant tout simplement à fréquenter l'école et l'Université.
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Un affrontement qui a pour enjeux ce que la langue véhicule comme savoir et culture
Pour les femmes et les hommes qui, en Algérie, et malgré les bombes, les assassinats et les massacres, veulent continuer à vivre debout, la solidarité qui leur est exprimée à l'extérieur revêt une très grande importance, non seulement parce qu'elle leur donne le sentiment qu'ils ne sont plus isolés, oubliés ou abandonnés, mais également parce qu'ils constatent que leur combat est aussi celui d'autres femmes et d'autres homme qui, comme eux, refusent l'obscurantisme, les inégalités et l'oppression sous toutes ses formes. Malgré leurs conditions de vie très difficiles, ces Algériens, s'ils tendent les mains, ce n'est pas pour recevoir des couvertures ou du lait en poudre, mais pour sentir cette solidarité. S'ils tendent l'oreille vers l'extérieur, ce n'est pas pour écouter les bonnes solutions qu'on leur suggère pour sortir de la crise, mais c'est pour entendre toutes ces voix fraternelles qui leur disent: restez debout, votre résistance a un sens. La plupart des analystes de la situation que traverse l'Algérie occultent une dimension fondamentale de cette crise: celle de la culture. Pourtant, en arrière-fond des luttes politiques, des jeux politiciens et des violences sanglantes, un affrontement culturel sérieux a lieu depuis deux décennies, à l'école, à l'Université, mais aussi dans la classe politique et les médias algériens. Contrairement à ce qu'on a souvent dit et écrit en Algérie et ailleurs, cet affrontement n'a pas pour enjeu la langue, mais ce qu'elle véhicule comme savoir et comme culture, et ce qu'elle exprime comme discours obscurantiste ou moderniste. L'enjeu est donc le futur citoyen algérien et son rôle dans la société. En ce sens, la lutte pour le savoir, à travers toutes ses facettes, et plus particulièrement à travers les sciences de la vie, la philosophie et l'histoire, est un aspect essentiel de la lutte non seulement contre la barbarie qui a déferlé avec le terrorisme mais également contre les offensives idéologiques et culturelles " pacifiques " qui contrarient les efforts faits, quotidiennement, dans la société civile et dans les institutions du pays, pour préserver, approfondir et développer tout ce qui va dans le sens d'un Etat républicain et d'une société algérienne démocratique.
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Dire, de mille manières, Non à la barbarie et à l'obscurantisme
Je suis optimiste parce que les écoles ouvrent leurs portes tous les matins aux huit millions de filles et de garçons et parce que, tous les matins, plus de 300 000 enseignants continuent de les accueillir malgré les assassinats et les bombes. Je suis optimiste aussi parce que de plus en plus de citoyens prennent conscience de l'enjeu véritable qui se cache derrière les violences et les drames que connaît l'Algérie. Ils comprennent, de plus en plus, qu'il ne s'agit pas seulement d'une lutte pour le pouvoir comme on en voit tellement de par le monde, mais d'un combat décisif entre deux projets de sociétés: d'un côté un projet obscurantiste, totalitaire, culturellement stérilisant et, de l'autre, un projet républicain et démocratique, riche de ses différentes sensibilités, de sa diversité culturelle et de son ouverture sur le monde. Je suis optimiste aussi parce que cette prise de conscience est de plus en plus celle de femmes algériennes qui s'engagent dans la lutte avec une vision claire des enjeux et avec une grande détermination. Je suis enfin optimiste lorsque je vois tous ces actes de solidarité qui se développent, en France et ailleurs, et qui mobilisent de plus en plus de citoyens. J'ai eu l'occasion, ces derniers mois, de rencontrer des centaines de ces citoyens et je les ai entendus d'abord exprimer, de vive voix et avec émotion, leur souffrance pour ces enfants, ces femmes et ces vieillards assassinés et mutilés. Je les ai vus rendre hommage à tous ces intellectuels et à ces journalistes tués parce qu'ils s'étaient dressés, par leurs écrits et par leurs propos, contre l'obscurantisme et contre la barbarie. Je les ai entendus dire aussi, et de mille manières, leur soutien pour tous ces anonymes qui, en Algérie, résistent au quotidien soit parce qu'ils sont conscients qu'ils défendent un projet de société, soit, tout simplement, parce que, en hommes et en femmes libres, ils ont voulu dire non à la barbarie, à l'obscurantisme et à l'idéologie qui les nourrit. C'est pour tout cela que, malgré tout, je reste optimiste pour l'avenir de mon pays.. |
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* Maître de conférence en mathématiques, Paris Sud, ancien ministre de l'Education nationale en Algérie. |