Regards Mars 1998 - Points de vue

Histoire d' Aïcha Dabalé
Procès politique à Djibouti

Par Laura Duchêne


L'arrestation d'Aïcha Dabalé et l'appel international lancé par la Fédération démocratique internationale des femmes (FDIF) (1) en faveur de sa libération portent l'éclairage sur la situation explosive à Djibouti. En mission humanitaire pour une ONG française, Aïcha Dabalé a été arrêtée par la police éthiopienne en septembre dernier à la suite de mouvements de rébellion armée dans le nord du pays, et extradée vers Djibouti, son pays d'origine. Accusée sans preuve d'assassinats et de terrorisme, elle a été emprisonnée sans soins alors qu'elle était enceinte de plusieurs mois. Aujourd'hui en liberté provisoire grâce à la mobilisation internationale, elle est soumise au contrôle judiciaire. L'arrestation d'Aïcha reflète l'arbitraire du pouvoir en place, et la soumission d'une justice aux exigences d'un clan gouvernemental dirigé par le président Gouled et par son neveu et dauphin, Osmar Guelleh, qui veut lui succéder aux prochaines élections de 1999. Sylvie Jan, présidente de la FDIF, s'est rendue à Djibouti en mission du 10 au 19 janvier dernier pour obtenir la levée du contrôle judiciaire. Selon le ministre de la Justice qu'elle a rencontré, des pressions au plus haut sommet de l'Etat sont à l'origine de l'arrestation d'Aïcha. Ce procès est un procès politique. L'objectif est clair: faire pression sur les activités politiques de l'époux d'Aïcha, M. Khadamy, arrêté avec elle. Khadamy est un des grands leaders de l'opposition et dirigeant de la faction " dissidente " du Front pour la restauration de l'unité et de la démocratie (FRUD) (2).

Le FRUD " dissident " a mené récemment plusieurs offensives dans le Nord et le Sud du pays qui ont entraîné des pertes au sein de l'armée nationale, la fermeture de routes par les militaires dans la région d'Obock et de Tadjourah... Il est dirigé par Ahmed Dini exilé en France. Ahmed Dini encourage parallèlement le développement du mouvement social et réclame " des réformes et l'instauration d'un Etat de droit qui appartiendrait à tous ses citoyens ". Ses revendications sont légitimes. Si, dès 1992, dans un contexte d'ouverture démocratique en Afrique et sous la pression internationale, la dictature djiboutienne a dû se résigner à engager quelques réformes constitutionnelles, le multipartisme reste de façade avec une opposition durement réprimée, des élections truquées. Les manifestations de syndicats d'enseignants en décembre dernier réclamant le paiement des salaires non versés ont été sévèrement dispersées. Les dirigeants syndicaux sont limogés, leurs familles menacées. La marginalisation ethnique des Afars en faveur des Issas, commencée sous la colonisation française, est exacerbée par le président Gouled, lui-même issa, dès l'indépendance du pays en 1977. Le rééquilibrage ethnique a été annoncé par le gouvernement, mais la terreur continue de régner dans le nord du pays en région afare. L'armée nationale essentiellement composée d'Issas et de mercenaires venus de Somalie y est toujours omniprésente et règne en maître, se permettant exactions, viols et violences à l'encontre des femmes et de la population afare. L'objectif est de soumettre cette population et d'empêcher toute tentative de rébellion. Et cela en toute impunité. Comment parler dans ces conditions de paix et d'Etat de droit ?

La situation économique et sociale est désastreuse. Elle se détériore de jour en jour, alors que l'aide financière internationale, notamment celle fournie dans le cadre de la coopération bilatérale française, se maintient. En fait, les ressources du pays sont littéralement pillées par le clan dictatorial. Les hôpitaux publics ne disposent plus d'aucun moyen. Les coupures d'électricité sont systématiques dans la capitale même. Le délabrement général s'accélère. La France, par sa présence militaire importante et son poids dans le budget de l'Etat djiboutien, a les moyens de faire pression. On ne peut que s'interroger sur un mutisme de plus en plus étonnant de la part des autorités françaises alors que le pourrissement de la situation se généralise et que les troubles se multiplient ces derniers jours dans le pays.

 


1. 25, rue du Charolais, 75012 Paris

2. Cette faction émane d'une scission qui a eu lieu en décembre 1994.A cette date, une partie du FRUD et les autorités djiboutiennes ont entériné, après trois ans de guerre civile, un " protocole d'accord et de réconciliation nationale ".Cette branche du FRUD, devenu parti légal, constitue actuellement le parti associé au Rassemblement populaire pour le progrès (RPP), parti du président.Ces deux partis forment la coalition au pouvoir aujourd'hui.

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