Regards Mars 1998 - Points de vue

Français, encore un effort

Par Jean-Claude Oliva


La France est à l'avant-dernière place (devant la Grèce) dans l'Union européenne pour ce qui concerne la représentation féminine dans les parlements nationaux. La sociologue Janine Mossuz-Lavau a réalisé une enquête qualitative (1) dont une partie importante est consacrée à " la politique au féminin ". D'où il ressort que les femmes " seraient en mesure d'offrir un apport spécifique à une vie politique qui satisfait de moins en moins les citoyens depuis quelques années ". Ce qu'évoque aussi Pierre Bourdieu: " La féminisation du personnel politique aurait des effets considérables sur la vie politique, en faisant entrer des préoccupations que la définition traditionnelle de la politique tend à exclure." Mais quelle est au juste la nature de cet apport ? Toujours pour Janine Mossuz-Lavau " la référence aux " gens " est constante dans leurs considérations.(...) Elles ont à la réalité un rapport qui semble différent, plus ancré dans la matérialité des situations (...) besoin de réalisations concrètes, d'actes, de modifications effectives, de changements tangibles ". Selon un sondage publié l'an dernier par le Nouvel Observateur, 68% des Français considèrent d'ailleurs les femmes, en politique, plus proches des gens et 59% estiment qu'elles ont plus le sens des réalités que les hommes. Pour la sociologue, les hommes plus " intégrés " à la politique, seraient dans une logique de " contraintes " et de " moyens ", les femmes dans une logique de " besoins " et de " fins ". Reste le constat de Nicole Belloubet-Frier que les femmes qui font de la politique aujourd'hui s'identifient au modèle masculin. Mais demain ? Pour cette analyste, la question du nombre est essentielle: " le seuil de basculement de la sensibilité se situerait à hauteur de 30% environ." Au final cependant, plutôt que de trouver une spécificité proprement féminine, Nicole Belloubet-Frier voit en elles le vecteur de la revendication citoyenne, ce qui n'est pas rien, avouons-le: la réalisation citoyenne passerait par elles.

D'évidence, le mode de scrutin joue un rôle important dans la relégation des femmes au rôle de citoyen de seconde zone, le scrutin majoritaire privilégiant la notoriété c'est-à-dire les sortants. Mais la proportionnelle ne suffit pas, encore faut-il que les partis politiques aient la volonté de placer des femmes en position éligible. Pour preuve, les élections législatives de 1986 à la proportionnelle enregistrent un nombre record de candidates sur les listes (24,7%) mais fort peu d'élues (5,9%). De la même façon, à elle seule, la limitation entrevue du cumul des mandats, qui pénalise fortement les femmes aujourd'hui, ne garantit pas l'élection de davantage de femmes. Janine Mossuz-Lavau souligne que " la classe politique est désormais presque en permanence interpellée sur ses carences et sa mauvaise volonté. Et invariablement la réponse, c'est qu'on ne trouve pas suffisamment de femmes aptes à faire de la politique ". Or il semble que depuis dix ans elles soient de plus en plus nombreuses à franchir le pas et forment une " masse critique " dans les principaux partis. Et il n'est plus très crédible, après les dernières législatives, de se réfugier derrière les préférences des électeurs. Selon un sondage IFOP de juin 1996, 74% des Français sont pour inscrire le principe de parité dans la Constitution et 77% pour l'obligation de listes électorales à parité. Mariette Sineau (2) met en évidence que " les principales résistances rencontrées sont internes au milieu politique lui-même, émanant des partis et des hommes de parti "." Rien ne se fera sans un changement d'attitude des partis politiques et sans une forte mobilisation des intéressées ", estiment pour leur part Daniel Hochedez et Cécile Maurice (3).

Enfin il faut mentionner le dernier essai de Janine Mossuz-Lavau, à la fois historique de l'émergence de l'idée de parité dans la société française et plaidoyer vigoureux qui ne recule ni devant les arguments théoriques des anti-paritaristes ni devant les difficultés pratiques faisant l'inventaire des différents dispositifs législatifs possibles. Citoyennes, à vous de jouer....

 


1. Les Femmes ne sont pas des hommes comme les autres de Janine Mossuz-Lavau et Anne de Kervasdoué, éditions Odile Jacob, 300 p., 135F

2. " Femmes en politique ", revue Pouvoirs, éditions du Seuil, n° 82, 225p., 95F

3. Femmes/Hommes pour la parité, collection " la bibliothèque du citoyen " Presses de Sciences Po, 140 p., 75F

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