Regards Mars 1998 - Invitation

Edmond Baudoin "- Tu me fais un dessin ? Tu me dessines un cheval ? - Je te dessine un cheval. - Tu m'aimes ? - Oui je t'aime. "

Par Jean-Claude Oliva


Entretien avec Edmond Baudoin

L'histoire de Piero

" J'ai appris le dessin avec mon frère Piero. Au fond, chacun de nous a besoin d'exister socialement. Le petit enfant quand il découvre l'école, qu'il s'insère pour la première fois de sa vie dans la société, qu'il sort de la famille, il se rend compte qu'il est fort en maths ou en orthographe ou qu'il court vite: il est nul partout mais il se rend compte qu'il court plus vite que tous ses copains." J'existe " et il va appuyer sur le champignon de ses jambes. Même s'il ne devient pas champion de course à pied, il s'en souviendra toute sa vie. Quand je suis arrivé à l'école, pour des raisons qui n'ont rien à voir avec un don quelconque, je dessinais mieux que les autres, mon frère aussi, parce qu'il était malade tout simplement et qu'on restait à la maison en passant notre temps à dessiner. A l'école, on a découvert tous les deux qu'on dessinait bien et on a continué. On dessinait parce qu'on avait du papier; le papa était comptable et nous ramenait de son bureau du papier et des crayons. Si j'ai dessiné, c'est parce que j'existais à l'école en dessinant. Le social, c'est exister pour les autres dans un domaine, être aimé dans ce domaine, et dire aux autres dans ce domaine qu'on les aime.- Tu me fais un dessin ? Tu me dessines un cheval ?- Je te dessine un cheval.- Tu m'aimes ? - Oui, je t'aime. Avec le dessin c'est facile, il suffit d'une feuille de papier et d'un crayon... Plus tard, on découvrira tout ce que le dessin apporte à soi-même. Cela peut prendre toute une vie."

Autres données 1 Piero, collection romans graphiques, Edition Seuil image. A lire dès dix ans, l'âge du plus jeune fils d'Edmond. L'histoire d'une enfance partagée entre Nice et Villars-sur-Var. Une émotion qui surprend et qu'à vrai dire, on ne croyait plus posséder. Rassurez-vous, nulle nostalgie ou autres sentiments de bonbonnière là-dedans. Mais pas non plus un énième constat désespéré et irritant de la chape plombée de la vie. Mais du rêve, de l'espoir sans honte. Merci Edmond, merci Piero.

 
La création selon Baudoin

Au commencement était le trait." Je prends une feuille blanche. Le blanc renvoie toutes les couleurs. Le pinceau fait une tâche, c'est le début d'un trait. Le noir aspire toutes les couleurs, c'est un " trou noir ". Le trait envoie des messages auxquels il faut que je réponde instantanément. Je réponds en même temps à tout ce qui se passe autour de moi. Le deuxième trait répond au premier et à lui même. Mais ce qui est " magique ", c'est le trait blanc qui apparaît entre les deux traits noirs. J'ai un début de maîtrise du premier trait, une relative maîtrise du deuxième trait mais pas de maîtrise du tout du trait blanc. C'est l'espèce de bonheur que donne le dessin. C'est ce qui fait que je dessine depuis si longtemps. A chaque fois, c'est comme une promenade dont je ne connais pas la suite. Cela découle de moi, je commence le premier trait, je continue les autres traits. Mais l'impossibilité de répondre au trait blanc fait qu'on n'arrête pas de se confronter à nous-mêmes. Sans cesse, le papier renvoie chacun à son impuissance, à sa difficulté, à son cheminement." Le mystère de la Trinité " L'ensemble de l'expression humaine a les mêmes moteurs. Je suis incapable de faire de la musique mais JE SAIS que le compositeur se met dans le même état que moi quand je dessine. Ma main en tremble de ce que le trait m'envoie comme message et de ce à quoi je dois répondre. Ma main en tremble des mots qui se courent les uns après les autres, du message auquel je n'avais pas pensé une seconde avant d'écrire. Je voulais écrire sur les nuages qui passent, mais les mots qui viennent après je ne les avais pas décidés absolument. Ils ont une musique qui s'installe, à laquelle il faut que je réponde qui est du même ordre que le trait. C'est, j'en suis persuadé, la même musique que celle du musicien, et du danseur - j'ai fait de la danse. Il y a une musique à l'intérieur du corps. Il faut que je trouve cette musique-là. C'est la même avec le trait, avec l'écriture, avec la danse. Je SAIS que c'est la même question, la même vibration. Curieusement, on en veut à ceux qui ne se spécialisent pas; Pasolini a longtemps été considéré comme un cinéaste en France et comme un écrivain et un poète en Italie."

Autres données 2 Baudoin a illustré (?) Théorème de Pier Paolo Pasolini (collection Futuropolis, éditions Gallimard). Ou plutôt, il a dessiné une histoire entre les pages du roman. Aujourd'hui, il existe donc trois Théorème qui ne peuvent se réduire l'un à l'autre: le roman et le film de Pasolini et l'histoire de Baudoin.

 
L'amour.:

" Tout le monde touche à la création en faisant l'amour. S'il y a une essence à toute l'expression artistique, qui contient la musique, qui contient la peinture, c'est bien l'acte amoureux. Dans toutes les vibrations, dans les changements de rythme, dans la tendresse et quelquefois dans la violence que l'on se permet, il y a toutes les musiques et tous les dessins du monde. JE NE SAIS PAS pourquoi nous avons mis tout cela dans des tiroirs bien étanches. L'acte amoureux est l'acte animal, le début de quelque chose, pour faire un enfant aussi... A quel moment l'enfant, à quel moment la création ? J'aime faire l'amour et JE SAIS qu'il se passe la même chose qu'avec ce trait noir... Quelle est l'oeuvre d'art qui ne dit pas " j'aime " ? Elle dit aussi: " aimez-moi, aimez-moi, aimez-moi..." Le tag sur un mur dit: " je signe et j'existe ", et quand il y a un dessin, un graph, sur un mur crevé c'est déjà: " je vous aime, aimez-moi."

Autres données 3 Edmond Baudoin s'excuserait presque de parler d'amour. Est-ce que je peux dire cela dans un journal ? jubile-t-il. Je ne suis pas un curé, se défend-t-il tout aussi vivement. Il a obtenu, malgré tout, le Prix international de la bande dessinée chrétienne francophone au festival d'Angoulême 1998 pour le Défi (Miss Editions) un ouvrage sur l'Abbé Pierre réalisé il y a plusieurs années.

 
L'angoisse du lecteur et celle du dessinateur

" Je trouve étrange l'attitude de mes contemporains qui vivent avec des tas d'angoisses et réagissent mal à mes dessins ou refusent de voir tel film car cela leur " prend la tête "... Personnellement, si je vais voir un truc tarte à la crème quand je suis vraiment mal, je vais être KO ! Il me faut lire un bouquin qui " prend la tête " justement, la Peste ou l'Etranger, et je vais me récupérer. Mais je ne considère pas que je fasse des choses tristes. Je ne suis pas d'un optimisme délirant mais il n'y a jamais personne qui meurt à la fin de mes histoires. Cela ne se termine pas non plus par " ils se marièrent et ils eurent beaucoup d'enfants..." On peut se marier ou non, avoir des enfants, c'est magnifique, mais ce n'est qu'une étape, un moment de la vie, ce n'est pas le but. La vie ne s'arrête pas. Il n'y a pas de fin si ce n'est la fin à laquelle tous nous arrivons. L'optimisme, c'est de continuer à marcher. Il n'y a pas de but si ce n'est de marcher un peu mieux que l'an dernier, de découvrir de nouveaux paysages..."

 
Aux racines du malheur

" Où est la trace humaine dans les cités modernes ? On voit cette trace sur le papier ou sur les murs des grottes peints par les hommes. Ce qui fait que ce trait sera beau ou non, c'est qu'il parlera ou pas aux êtres humains. Il faut que la trace soit extrêmement humaine. Quand ils ont dessiné un taureau ou un mammouth, pourquoi est-ce beau ? Ce n'est pas parce que c'est un beau mammouth. Mais parce qu'en regardant, on sent l'extrême humanité de ces hommes. Cela nous importe tellement car ce sont des hommes qui l'ont fait. Il y a si longtemps. Dans un village avec des vieilles rues qui montent, de vieux escaliers, si un enfant se sent bien tout de suite, c'est que l'humanité dégouline de toutes les façades, des rues et des ruelles. A Vitrolles, j'ai touché le malaise, non que les maisons ou les rues soient particulièrement laides, il n'y rien à dire, c'est propre, mais il n'y a pas de traces humaines hormis des tag et des graph."

Autres données 4 " Je ne trouve pas Vitrolles, est-ce que cette ville existe ? " interrogeait Baudoin dans la Mort du peintre (Z'éditions, Nice), une commande de l'édile socialiste de l'époque. Auquel le résultat n'eut pas l'heur de plaire. Des racistes dans ma ville, à Vitrolles ? Impensable et surtout indicible, mon bon monsieur ! L'album fut interdit de diffusion dans la ville où l'on pouvait se demander: est-ce que cet album existe ?

 
Où est l'humanité ?

" Quand on regarde une voiture ou un poste de télévision, quand on rentre dans un supermarché ou un café, on ne voit plus la main de l'homme. On dénonce souvent l'inhumanité mais on n'analyse pas ce qui la fait. L'enfant ne peut plus se référer à rien d'humain. Qu'est-ce que cela peut faire pour un gamin de casser son vélo, de jeter des pierres sur une voiture qui ne représente plus rien pour lui ? Quand le vélo venait de son oncle qui l'avait repeint deux fois... Aujourd'hui les vélos sont exposés en quantité dans les grandes surfaces au début de l'été et à la fin de l'été, ces vélos qu'il ne faut pas toucher, qu'il ne faut surtout pas voler, à la moindre marque, au moindre trop de soleil sur la peinture, seront envoyés à la casse, détruits ! Les jeunes savent que les sociétés cassent ces objets qui ne veulent rien dire. Comment croire qu'un discours de morale à l'école peut tenir quand l'humanité n'existe plus dans ces villes où vivent la plupart des individus ? A Vitrolles, un commissaire de police m'a raconté une histoire extraordinaire. Un jeune homme vole une voiture un soir pour aller à Marseille. Mais son propriétaire s'en aperçoit tout de suite et prévient la police. Mal garée, la voiture est repérée par une patrouille et ramenée à Vitrolles. Le lendemain, le jeune homme est venu au commissariat réclamer son blouson qu'il avait laissé dans la voiture ! La voiture, c'était rien. Mais c'était son blouson, il l'avait peut être volé, mais peut être raccommodé aussi ou dessiné dessus... D'ailleurs le commissaire le lui a rendu. Comment faire pour qu'il y ait de l'humanité ? On se rend compte qu'on a besoin d'humain, c'est déjà un commencement."

Autres données 5 De Vitrolles à Nice, le raccourci est tentant. Nice dominée par une extrême droite qui ne dit pas son nom après des décennies de médecinisme." A Vitrolles, les gens en veulent aux Maghrébins de ne pas avoir de boulot. Ils veulent du boulot. Le problème, c'est le chômage, ce phénomène passager qui dure longtemps... A Nice, le mal est plus profond, plus idéologique."

 
Pourtant Nice n'est pas une ville inhumaine

" A Nice l'humanité est partout. Mais Nice est un peu comme un masque de Carnaval. Beaucoup de façades en stuc, de fausses sculptures qui font penser à la crème Chantilly. Je me souviens de ce que j'ai ressenti à Beyrouth, il y a une dizaine d'années. C'était la guerre, dans ce pays considéré comme la Suisse du Moyen-Orient. Et les façades étaient dans la rue. Comme si, à Nice, on avait jeté à bas les façades pour arriver à l'os de l'humanité. C'était terrible, tout était déglingué, troué et, en même temps, il ne restait plus que l'ossature des choses, l'essentiel, pour que les hommes ne se suicident pas tous collectivement. Nice est l'endroit où l'on vient pour oublier, on met les masques, on se voile la face, on ne vit pas dans la réalité... Mais il y aussi des tas d'hommes et de femmes qui y vivent, dans une réalité souvent difficile, ce n'est pas gai pour beaucoup de gens si ce n'est qu'on leur dit vous avez le soleil...et pourquoi pas les belles façades ? Comment enlever le masque, qu'est-ce qu'il y a derrière ? Après avoir vu Beyrouth, cela me fait peur quand on veut se voiler la face autant. Beyrouth, la Yougoslavie, l'Algérie, ce n'est pas si loin, c'est autour de nous. Il suffit de déplacer quelques petits éléments... Il suffit d'un peu plus de désespoir. Il ne faut pas arriver à cela. Quand l'homme n'est plus dans la création, quand on ne lui donne plus la possibilité de se réaliser, il se met à se détester, à se haïr - il s'aime déjà pas beaucoup en créant - mais si on l'empêche de créer, il ne se suicide pas parce que c'est difficile, il suicide son image, l'autre. En commençant par celui qui lui ressemble le moins. L'homme arrive à une détestation qui peut basculer dans la guerre civile. Aujourd'hui, c'est la haine de l'arabe, mais la haine du juif est tout proche, elle n'est jamais vraiment partie, et la haine du noir et puis la haine du voisin. Il tue, il égorge, et puis un jour cela s'arrête, il dit: plus jamais ça ! Comme s'il était écoeuré de son propre sang. Mais on ne peut pas attendre ce jour-là. Il ne faut pas en arriver là. Il faut donner aux hommes la possibilité de créer, de se réaliser."

Autres données 6 Edmond Baudoin a lancé un cri: " Tous les jours en Algérie on tue des petits princes et des jeunes princesses, je ne veux plus ". Les premières lignes de ce qui est devenu, avec des centaines d'artistes et de jeunes " l'appel du Petit Prince ", une association pour l'Algérie qui résiste face à la barbarie.

 
La Méditerranée

" J'aime cette mer - et pas seulement ses rives Nord - qui continue à saigner de la naissance de notre culture, du côté du Moyen-Orient et je ne veux pas qu'on mette des fils de fer barbelés de ce côté. Il faut des échanges. La seule manière, c'est l'ouverture, même pour le conflit algérien. L'avenir de Nice, je le vois du côté de l'Italie. Nice est loin de tout, repliée, isolée. Il faut ouvrir des liaisons avec Milan, pratiquer des échanges culturels...plutôt que des grands discours sur l'Europe. Je prépare un livre sur un chemin de mon village, Villars-sur-Var, mais c'est mon rapport à cette terre. On se " piste " les doigts en montant les pierres et cette blessure est la même pour le paysan grec, italien, libanais ou marocain. Je me sens beaucoup plus proche d'eux que du paysan allemand contre lequel je n'ai rien."

 
Les femmes

" Je suis concerné. Les femmes ont avec l'avenir, avec le monde - pour des raisons qui leur sont propres - une tellement plus grande souplesse. L'homme se rigidifie trop vite. Il se calcifie. Dans les bibliothèques, dans les musées, au-delà de 40 ans, on trouve une majorité de femmes. Elles sont plus longtemps ouvertes aux questionnements des choses du monde. L'homme rentre très vite dans un système, il en fait une loi. La femme a une plus grande souplesse avec la loi. Elle garde toujours une part de devenir en rêve quand l'homme s'arrête. Cela me fait beaucoup de peine pour l'homme. Mais la femme continue à vivre malgré tout, elle se maintient en dehors. Dans les familles maghrebines, les garçons, même en France, ont une éducation coincée. D'un côté, c'est des demi-dieux qui ont le droit de tout faire et, de l'autre, pèse sur eux: il faut que ceci, il faut que cela. Les filles sont laissées pour compte et elles s'en sortent le mieux. La fille a tout perdu en naissant. Donc elle a tout à gagner. D'une manière générale, la femme a plus à gagner que l'homme et c'est peut-être ce qui fait son désir de lire, d'apprendre toujours plus. Pourtant, l'homme gagnerait à davantage de pouvoir féminin, en politique, dans les entreprises. J'ai la vague impression que si l'homme a inventé tellement de lois à travers les siècles pour écraser la femme, c'est que, lui, ne faisait pas les enfants avec son ventre. Il a une telle jalousie de cette création fabuleuse qu'il lui a fait payer pendant très longtemps.- Je peux créer tous les jours, mais je ne recréerai pas la vie. Il s'est trompé en lui faisant payer quelque chose dont elle n'était pas responsable."

Autres données 7 Edmond Baudoin, avec trois autres dessinateurs français, a visité l'Egypte au printemps dernier. Chacun dans une ville différente, l'un se trouvait à Louxor juste après l'attentat, ambiance ! Baudoin à Alexandrie. Il en est revenu mal, submergé par la misère." "Je ne voyais plus que la merde " dit la chanson de Nougaro, Bidonville..." Je ne voyais plus la beauté et je me suis demandé si je pouvais encore voyager " dit Baudoin. Au mois d'août, Cuba, où il était invité dans la délégation française au Festival mondial de la Jeunesse, l'a rassuré. La misère encore, mais les gens vivent, l'espoir.0De l'Egypte, par contre, il a gardé l'impression tenace que personne ne croit plus en rien. Pour preuve, la tâche sombre sur le front, sensée attester le bon musulman qui se prosterne régulièrement sur son tapis de prière, et que certains se font faire en clinique. Une odeur de naufrage.

 

 
Taxi : l'Egalité, s'il vous plaît

" Dans un taxi en Egypte où les femmes ne sont plus vraiment femmes car on leur enlève le clitoris, avec le traumatisme que représente à l'âge de dix ans, la mutilation le plus souvent par un barbier... Comment peut accéder à l'amour une enfant pareillement martyrisée ? A cet homme dans le taxi, je dis: une femme qui n'a pas de plaisir ne peut pas vous donner du plaisir. Il me regardait comme si je lui disais quelque chose qu'il n'avait jamais imaginé, c'était tellement éloigné de tout son questionnement. De la même façon pour nous, si la femme accède à une véritable égalité avec l'homme, on aura tout à y gagner. On aura beaucoup plus de plaisir à vivre avec elle, à être ensemble, à marcher ensemble. Comme cet homme dans le taxi, qui ne comprend pas."

 


EDMOND BAUDOIN, dessinateur, peintre, écrivain, amoureux, Niçois et universel.Il n'a pas vendu son âme.Il garde vivante sa part d'enfance, de révolte et de rêve..." Mes personnages ont toujours envie de continuer, de partir, ou même ils arrivent ou reviennent d'un voyage.Ils ne disent pas avoir tout compris au monde et ne prétendent pas vous raconter comment est la vie."

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