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Rencontres philosophiques
Par Jean-Paul Jouary |
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Septième et huitième " Rencontres " le 15 janvier à Espaces Marx avec Yvon Quiniou (matérialisme et morale) et le 29 janvier à l'Espace Regards avec André Comte-Sponville (morale et politique).
Plus que jamais, diversité des approches et rôle actif du public !
Yvon Quiniou ne croyait pas si bien dire en commençant par se féliciter du pluralisme de ces " Rencontres philosophiques ", se démarquant aussitôt de Michel Onfray et de Daniel Bensaïd qui l'avaient précédé. La fois suivante, Comte-Sponville devait à son tour faire entendre sa musique singulière sur la question.
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De la morale à l'éthique
Matérialisme et morale ? Quiniou commençait par résumer les raisons de leur antagonisme historique, concentré dans l'idée papale que le matérialisme est " incapable de rendre compte de la dignité humaine ". D'un côté, pour Yvon Quiniou, le matérialisme est "vrai", " scientifique ", " tendanciellement en voie de preuve ", imposé par la théorie de l'évolution, qui atteste l'unité matérielle du monde, homme compris. Il en découle des prises de position philosophiques diversement exprimées d'Epicure à Marx en passant par Spinoza ou La Mettrie, qui impliquent l'objectivité du monde, la matérialité de l'homme, le refus du dualisme, la négation du libre-arbitre, etc. Yvon Quiniou voit une parenté Marx-Nietzsche-Freud dans l'affirmation que " la vie détermine la conscience ", même si " la vie " y trouve des sens différents. D'un autre côté, la morale juge l'action d'un sujet supposé libre de se tourner vers des valeurs supposées éternelles. En ce sens, matérialisme et morale s'excluent effectivement. Yvon Quiniou reprend alors l'idée nietzschéenne d'une déconstruction de la morale, d'où il résulte qu'" il n'y a pas de faits moraux, mais une interprétation morale des faits ". A-moralisme, donc, mais sans renoncement aux " valeurs ", " la vie " en devenant le socle. Passage de la morale (Bien/Mal) à l'éthique (Bon/mauvais pour l'homme), et " critique éthique de la morale au nom de la vie et de son épanouissement ". Yvon Quiniou voit donc dans Nietzsche une " morale matérialiste " devenue " éthique ", compatible sur l'essentiel avec le point de vue de Marx (a-moral, pas de sujet libre, valeurs produites par l'histoire, portée éthique de la critique du capitalisme...). Et pourtant: tout cela ne satisfait pas Yvon Quiniou, car il affirme aussitôt: " l'impossible pratique de l'impossibilité théorique de la morale ". Paradoxe. Nietzsche lui-même, en faisant de l'épanouissement de la vie une obligation, s'adresse à des sujets libres. Marx aussi, qui ne peut faire l'économie de toute autonomie de la personne humaine. Autrement dit, si " la critique du capitalisme ne se réduit pas à la morale, cette critique a une dimension morale ". S'opposant alors au point de vue althussérien, Quiniou affirme que le communisme n'est pas seulement "bon" pour les hommes; il est aussi "Bien", " juste ", " un état du vivre ensemble moralement obligatoire ". Paradoxe, encore: comment cet humanisme pratique sur une base matérialiste ? Par " une morale sans sujet, dont la traduction soit la politique elle-même ". Quant aux valeurs, elles sont issues d'une genèse historique et à la fois leur portée est trans-historique. Processus sans fin et en même temps générateur d'acquis définitifs, cette histoire voit revenir dans la lutte communiste le sujet dont elle réfute le statut métaphysique. Moralité donc du communisme, immoralité de l'exploitation, au bout de la déconstruction matérialiste de la morale elle-même. Faut-il s'étonner qu'aussitôt se soit enclenché un débat, avec une trentaine d'interventions ? Questions sur la transcendance, la responsabilité individuelle, l'historicité des valeurs, l'oeuvre de Lucien Sève, les principes extérieurs, l'idée de progrès, etc. Idée aussi que les sciences ne peuvent fonder la morale, que la croyance en un univers rationnel n'a pu, pour le moins, empêcher les crimes, l'exigence de poser le problème des pouvoirs, l'apport du concept de " lois tendancielles ", de l'idée de " possibles " contre la tradition déterministe... Et puis discussion sur le travail, sur la sexualité, la différence morale/éthique, qui devait fort logiquement s'attarder longuement sur le rapport liberté-nécessité-possibilités-processus...
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Les deux erreurs
Deux semaines plus tard, tout se passait comme si André Comte-Sponville avait eu vent de ce débat, en nous faisant l'amitié de répondre à notre double invitation: un, exposer ses idées sur le rapport morale/politique; deux, le faire dans l'esprit de débat vif - et de fond - dont notre public est de plus en plus friand. Si, pour Comte-Sponville, la morale revient au détriment de la politique, on ne saurait y voir une coïncidence, mais l'effet de trois processus convergents de durées différentes. Brève durée: entre Mai-68 et décembre 86, les jeunes sont passés d'une erreur à l'autre. Mai-68: mode immoraliste, libération tous azimuts, ni Bien ni Mal, le " tout est politique " tient lieu de morale. Automne 86: " génération morale ", dit-on dans Libé, et cela continue, pour Comte-Sponville. Désintérêt pour la politique et retour à la morale. Au top 50, l'Abbé Pierre et Coluche ont détrôné de Gaulle et le Che; contre la misère, la Révolution laisse place aux Restos du coeur, etc. Du " la politique, c'est tout " on passe au " la morale, c'est tout "." Deux générations, deux erreurs ", résume Comte-Sponville, puisqu'il est besoin des deux. En fait, la démocratie se porte plus mal que la morale. Moyenne durée: longtemps, le bloc soviétique comme repoussoir a négativement justifié l'Occident: " Que l'Occident était beau sous Brejnev ! " Ce repoussoir effondré, comment trouver une justification positive à notre société, que proposer aux jeunes qui réponde à leur désarroi ? On va chercher dans la morale... Longue durée: après plusieurs siècles de laïcisation, comme Nietzsche l'avait diagnostiqué, " Dieu est mort ", c'est-à-dire que la foi ne relève plus que de la sphère privée, et non plus de la " communion sociale". Problème: "que reste-t-il de la communauté lorsqu'elle ne peut plus se fonder sur une communion ? " Faute de lien (entre hommes), le religieux se replie sur le privé et prive la communauté de sens, d'esprit. Les supermarchés ne peuvent remplacer les églises. Le recul de la culture communiste s'y est ajouté pour affaiblir la " culture intégratrice ". Si Dieu ne répond plus au " que dois-je faire ? ", chacun devra se le demander à lui-même et nourrir la préoccupation morale. Comte-Sponville s'en félicite, pour s'inquiéter en revanche du déclin du politique...
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Diogène et Machiavel ?
Pour Comte-Sponville, quatre possibilités existent.1. Conjonction morale-politique, avec domination de la morale (Platon) ou, 2.domination de la politique (Lénine).3. Disjonction de la morale et de la politique au profit de la morale (Diogène) ou, 4.au bénéfice de la politique (Machiavel): " Mieux vaut perdre son âme que les élections ", par exemple. Pour Comte-Sponville, la raison est du côté de Diogène en morale, mais de Machiavel en politique, même si " la politique est moralement neutre, alors que pour l'individu la morale n'est pas politiquement neutre ". Paradoxe à assumer pour le conférencier: je suis de gauche par vertu, mais à droite beaucoup le sont ainsi, et si j'avais suivi la morale je n'aurais presque jamais voté pour ceux de gauche qui ont eu mon bulletin. En quelque sorte, la politique a ses raisons que la morale doit ignorer. Ce que Comte-Sponville devait marteler dans ses conclusions. Ce qui meut l'histoire, c'est "l'égoïsme et la peur ", et non la vertu. C'est pour Comte-Sponville cet " égoïsme au coeur de l'homme " qui rend le communisme impossible et la politique nécessaire, comme " régulation et socialisation des égoïsmes ". C'est pourquoi toute morale est universelle dans ses horizons, et toute politique est particulière. La première fixe des fins, la seconde des moyens. Il s'agit donc d'" être égoïstes ensemble ". Conclusion de Comte-Sponville, amenée depuis le début, et dont il savait l'impact: la politique n'est rien d'autre que " ce qui sert à prendre le pouvoir et à le garder ", quitte à " mentir pour faire passer un peu de vérité"."La politique n'est ni le règne de la morale, ni du devoir, ni des bons sentiments ". C'est pourquoi Comte-Sponville conclut: " Arrêtons de critiquer la politique politicienne ! Cela revient à taper sur la politique ! " Etre moralement Diogène et politiquement Machiavel... On s'en doutait: sitôt l'exposé achevé, une douzaine de mains se levaient pour un débat long, vif et passionnant.
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Questions brûlantes...
Et si c'était une forme du politique qui reculait, au bout d'une condamnation de ses liens avec l'argent ? Les morales sont-elles relatives ? Inutile, le Comité d'éthique ? Le pape court-il pour Diogène ou Machiavel ? (Pour Platon !) Et si l'humanisme supplantait la religion ? Et le lien social disparu se renouait au sein d'espaces citoyens ? Etc. Comte-Sponville répond à presque toutes les questions en détaillant son point de vue. Celle qui concernait la citoyenneté l'aurait mérité. Nouveau feu de questions, qui toutes proposent des liens nouveaux entre morale et politique: sur le communisme, sur la distinction droite/gauche, sur Martin Luther King, l'idée de " rendre " le pouvoir et de non plus le " prendre ", l'indignation face aux promesses trahies, le risque que ce type de discours s'adapte au monde tel qu'il est... Question aussi sur la possibilité que morale et politique soient reliées sans perdre leurs spécificités, dès lors que le " pouvoir " extérieur aux individus soit peu à peu réapproprié par des individus-citoyens... Si Comte-Sponville esquive cette " cinquième possibilité ", il réaffirme l'existence des luttes de classes, qu'aucun communisme n'achèvera jamais, puis oppose projet de transformer la société (libérateur) et projet de transformer l'homme (totalitaire). Dernier mot: " Il est besoin de politique pour le groupe, et de qualités morales qui donnent valeur à l'individu ". A suivre... |
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1. Voir la page que l'Humanité a consacrée le 7 février 1998 à l'hommage à François Hincker. |