Regards Mars 1998 - Les Idées

Hommage
Après la disparition de François Hincker

Par Henri Malberg


La disparition brutale de François Hincker a provoqué une vive émotion. Au petit matin du 10 février où on l'accompagnait, se sont retrouvés, après parfois de longues années, des femmes et des hommes qui avaient apprécié sa culture, ses capacités, son honnêteté intellectuelle.

Amis de jeunesse, anciens de la Nouvelle Critique, anciens dirigeants de la Fédération communiste de Paris, de Révolution, communistes - actuels et anciens, comme on dit, mal à propos - dirigeants du Parti communiste, étudiants, collègues historiens... Dans l'atmosphère de gravité et d'émotion, je pensais, comme peut-être beaucoup, à la période tourmentée de la fin des années 1970. Rédacteur en chef de la Nouvelle Critique, de 1976 à son dernier numéro de janvier 1980, François Hincker avait pris une grande place dans l'activité communiste parmi les intellectuels. Elu au Comité central par le XXIIe Congrès du Parti communiste, il en avait été écarté trois ans après. Puis, rédacteur en chef adjoint du journal Révolution, il avait considéré, en juin 1980, ne plus pouvoir exercer cette responsabilité dans les conditions politiques qui s'étaient créées.

Alors que François Hincker disparaît, trop tôt hélas, comment ne pas revenir sur ces années ? Je me demande encore aujourd'hui si les problèmes de fond qui nous ont séparés à l'époque n'ouvraient pas d'autres chemins que ceux de la fracture. Et si les choses n'auraient pas pu, et dû, se passer autrement et éviter tant de blessures ? Qui peut répondre à coup sûr à de telles questions ? Ce qui est certain, c'est que, dans cette période - 1972, programme commun; 1976, XXIIe Congrès du Parti communiste; 1978, élections législatives perdues par la gauche et où le Parti communiste passe pour la première fois derrière le Parti socialiste; 1978/80, confrontations dans le Parti - des problèmes vitaux posés au Parti communiste sont venus au premier plan et cherchaient une réponse.

Le retard pris à apprécier le stalinisme et à entreprendre les changements de fond nécessaires jouait à plein. Avec le recul, on perçoit comment les idées étaient en mouvement et combien le Parti communiste était en recherche. Recherche d'une nouvelle cohérence pour remplacer l'ancien schéma révolutionnaire de la rupture et de la prise du pouvoir. Recherche quant à la fonction du Parti communiste, ses rapports avec la société, quant à la politique d'union. La conception d'une avant-garde auto-proclamée et justifiée par la possession d'une science, le marxisme-léninisme, était en crise. Recherche encore pour apprécier ce qu'il en était en URSS et dans les pays socialistes. Toutes ces questions travaillaient le Parti, sa direction, ses militants, les intellectuels. Une dynamique de renouveau s'était, à cette période, mise en marche, portée par des actes majeurs, comme après mai-juin 1968 et la Tchécoslovaquie, avec le XXIIe Congrès du Parti communiste et le renoncement à la notion de dictature du prolétariat, avec le XXIIIe Congrès et le retrait de la notion de marxisme-léninisme. Dans la même période, il y aura à la fois les prises de distance croissantes avec l'Union soviétique et le " bilan globalement positif " et l'Afghanistan. L'effort pour trouver des voies nouvelles s'est télescopé avec une crise politique et de perspective, née de l'échec de la stratégie programmatique conçue comme une étape vers le socialisme à la française et de l'échec électoral de 1978. Le débat politique fut rude.

En 1978 et 1979, des divergences réelles de perspective, de conception de l'union et de conception du Parti se sont dramatisées au plus haut point. Nous vivions les uns et les autres dans une vision qui globalisait les désaccords, les analyses différentes, et les transformait en combat du " vrai " contre le " faux ". La culture politique des communistes de l'époque ne concevait pas, ou concevait mal, qu'on puisse être un dirigeant en désaccord avec la ligne de la direction et de la majorité. Et encore moins, l'expression publique des divergences. Il s'en fallait qu'on considère la diversité des communistes comme une richesse et le débat contradictoire entre communistes comme l'expression de problèmes réels. Tout cela étant, des communistes, et ce fut le cas pour François Hincker, ont considéré que leurs critiques, leurs contributions, leurs intuitions n'étaient pas intégrées par leur Parti comme élément et moment de sa réflexion. La culture du débat - le vivre ensemble et travailler ensemble - qui s'est développée ultérieurement dans le Parti communiste et qui a trouvé son expression dans le retrait du centralisme démocratique des statuts tient certainement aussi aux événements de cette période. Les choses ont été ainsi, en tous cas, je les ressens ainsi.

Ces derniers temps, comme l'a écrit dans l'Humanité Francis Cohen, " le travail en commun redevenait possible " (1). François Hincker avait donné en 1996 un article à l'Humanité et participé, avec Claude Mazauric en avril dernier, à un débat sur Gracchus Babeuf à l'Espace Regards. Un mot peut-être plus personnel, pour Monique Hincker et leurs enfants. Je souhaite qu'ils prennent cet article pour ce qu'il est: une tentative de comprendre ce qui s'est passé entre nous. Et donc une façon de rendre hommage à François Hincker.n H. M.

 


1. Voir la page que l'Humanité a consacrée le 7 février 1998 à l'hommage à François Hincker.

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