Regards Mars 1998 - Les Idées

Affaire Negri-Sofri
L'exigence de vérité

Par Laurent Gerbier et Didier Ottaviani


Voir aussi Quelques éléments de bibliographie

Ecrit après la lecture des actes de l'instruction du procès Sofri, le Juge et l'historien, de Carlo Ginzburg, analyse le rapport au vrai à travers le travail de la preuve.

En 1969, quatre attentats commis à Rome et à Milan sont imputés aux anarchistes, et provoquent une vague d'arrestation dans leurs rangs. L'un d'entre eux, Giuseppe Pinelli, est retrouvé mort au pied du bâtiment qui abrite le bureau du commissaire Calabresi, à Milan, alors qu'il était interrogé comme suspect dans le cadre de l'enquête sur ces attentats. La mort de Pinelli provoque la colère des groupes activistes de gauche et d'extrême gauche, mais aucune enquête à son sujet n'aboutit. Trois ans plus tard, le 17 mai 1972, le commissaire Luigi Calabresi est assassiné devant son domicile. Jusqu'en 1988, l'enquête ouverte sur cet assassinat empruntera une dizaine de pistes différentes, sans jamais aboutir.

 
Quelles sont les exigences qui se ressemblent chez le juge et chez l'historien

En 1988, Leonardo Marino, un ancien membre de " Lotta Continua ", un des groupes qui avaient mené la campagne de presse contre Calabresi en 1972, et qui s'est dissout en 1976, se confie aux carabiniers: il déclare avoir participé au meurtre de Calabresi, et accuse Pietrostefani et Sofri d'avoir commandité le meurtre exécuté par Bonpressi, lui-même conduisant la voiture qui a servi à l'assassinat. Le procès, au long de ses neuf années, a fait preuve d'une étrange étroitesse de vues, et d'une étonnante liberté procédurale. Accordant d'emblée un crédit maximal à la parole du pentito (repenti) Marino, les juges de Milan ont eux-mêmes cherché à concilier avec ses aveux tous les témoignages recueillis en 1972, quitte à les écarter au profit des dires de Marino. La vérité s'étant d'emblée trouvée située du côté de l'accusation, la charge de la preuve s'est insidieusement déplacée vers les accusés. C'est ce déplacement que l'historien Carlo Ginzburg a tenté de comprendre et d'exposer dans le Juge et l'historien, publié en Italie en 1991, traduit en France, augmenté d'une longue postface, en 1997, aux éditions Verdier. A travers une lecture détaillée des actes de l'instruction du procès Sofri, Ginzburg relève pas à pas les contradictions, les sélections arbitraires de témoignages et les inférences logiques défectueuses qui émaillent ces neuf années de procédure. Il est alors frappant de lire sous la plume de Ginzburg, qui a longtemps travaillé sur les procès d'Inquisition du XVIe et du XVIIe siècles, une analogie raisonnée entre ces objets anciens et son objet moderne. Mais le travail de Ginzburg ne se réduit pas à la seule affirmation de cette analogie, insuffisante par elle-même. En effet, plus profondément, Ginzburg montre que l'intellectuel universitaire peut transposer ses méthodes et ses procédures propres de leur champ d'application scolaire et historique vers des objets politiques et contemporains. Ginzburg ne fait pour autant pas un travail d'historien, ni un travail de juge, et il s'en défend explicitement: toute la force de sa démarche réside précisément dans ce refus de se substituer purement et simplement aux instances juridiques qui ont mené l'instruction de Sofri. La distance que ce refus lui permet de conserver est justement la condition qui lui permet d'articuler procédures scientifiques et engagement politique: l'analogie n'est en effet jamais un simple rapport de ressemblance, mais toujours une ressemblance de rapports, qui implique donc que l'on ne comble jamais l'écart entre les termes analogues. Quels sont donc, d'après Ginzburg, les rapports qui se ressemblent chez le juge et chez l'historien ? Un commun statut de travailleur de la preuve, qui exige un analogue rapport au vrai.

 
La possibilité d'une nouvelle définition, technique, de l'engagement des intellectuels

C'est ainsi en fonction d'exigences proprement méthodologiques et scientifiques que l'historien regarde le travail du juge et peut y déceler, au lieu d'une logique qui cherche à découvrir la vérité, une rhétorique qui cherche à la fabriquer: or, c'est précisément ce type de discours qui a constamment été tenu par les magistrats impliqués dans les procès Sofri (à l'exception des magistrats des chambres réunies de la cour de cassation de Milan, qui ont invalidé le verdict de condamnation en y relevant de graves erreurs de procédure). Sans revenir sur les implications politiques de ce regard de l'historien sur le juge, il faut méditer cette double exigence: exigence de vérité qui constitue une prise de position méthodologique dans le champ de l'histoire, identifiant et analysant le relativisme croissant des sciences historiques; exigence de pertinence logique et de travail de la preuve dans le champ juridique, qui se condamne à n'être qu'une dépendance du politique lorsqu'il se croit dispensé des exigences méthodologiques de l'histoire tout en cherchant à la réécrire. Cette double exigence est importante parce qu'elle ouvre la possibilité d'une nouvelle définition, technique, de l'engagement des intellectuels: s'ils peuvent et doivent intervenir en dehors de leur champ habituel de compétence, ce n'est pas parce qu'ils disposent d'une lumière prophétique, mais parce que les méthodes qu'ils y appliquent valent d'être transposées, déplacées, essayées dans d'autres champs. Au-delà de sa prise de position en faveur de Sofri, Ginzburg nous rappelle que la prise de parole politique n'engage aucune sorte d'inspiration ni d'illumination, mais simplement, et avant tout, la volonté de maintenir un rapport au vrai à travers le travail de la preuve. L. G.

 

 


Quelques éléments de bibliographie


Catherine Bédarida, " Des intellectuels français se mobilisent pour la libération de Toni Negri ", in le Monde du 22/11/1997

Jean-Louis Fournel et Jean-Claude Zancarini, " Des historiens peu prudents: l'enjeu historiographique de l'affaire Bompressi, Pietrostefani, Sofri ", les Temps modernes, n° 596, nov.-déc.1997, p.174

Carlo Ginzburg, Il Guidice e lo storico, Turin, Einaudi, 1991, trad.française le Juge et l'historien, Paris, Verdier, 1997

Carlo Ginzburg, " le Sorcier, le juge et l'historien ", entretien avec Martine Fournier, Sciences humaines, n° 78, déc.1997

Antonio Negri, le Pouvoir constituant. Essai sur les alternatives de la modernité, PUF, 1997

Antonio Negri, Exil, Mille et Une Nuits, 1998

Jacqueline Risset, " Il faut aider Adriano Sofri ", le Monde, 29/1/1997

Jacqueline Risset, " Entretien de prison avec Adriano Sofri ", les Temps modernes, n° 596, nov.-déc.1997, p.193

Antonio Tabucchi, la Gastrite de Platon, Mille et Une Nuits, 1997

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