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Affaire Negri-Sofri
Par Laurent Gerbier et Didier Ottaviani |
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Voir aussi A quoi servent les intellectuels , Le choix de Toni Negri |
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La révolte de 1968 eut en Italie une ampleur toute particulière.
Le gouvernement répondit à la contestation par une stratégie de la tension qui eut pour effet de radicaliser certains groupes d'extrême gauche.
Aux occupations d'usine répondirent les violences policières et les attentats fascistes, auxquelles répondirent à leur tour les attentats d'extrême gauche.
Cet engrenage de la violence qu'on appelle les " années de plomb " culmine avec l'assassinat, en 1976, par les Brigades rouges, du premier ministre démocrate-chrétien Aldo Moro qui cherchait à réaliser un " compromis historique " avec le PCI.
La politique de répression qui suivit provoqua la fuite de nombre d'intellectuels engagés, en particulier en France, et jeta la suspicion sur la démocratie italienne.
Depuis un an, deux affaires judiciaires - les cas Sofri et Négri - liées aux années de plomb viennent rappeler que le bilan historique et politique de cette période n'a jamais été fait.
La refondation de la démocratie italienne, à la veille d'adopter une nouvelle constitution, passe par un règlement sérieux et lucide de ce passé.
Ce débat conduit certains intellectuels - l'historien Carlo Ginzburg, l'écrivain Antonio Tabucchi - à reposer, en termes nouveaux, la question de l'engagement des intellectuels.
En janvier 1997, Ovidio Bompressi, Adriano Sofri et Giorgio Pietrostefani se constituaient prisonniers à la maison d'arrêt de Pise, où ils purgent depuis une peine de 22 ans de prison comme exécutant (pour le premier) et commanditaires (pour les deux autres) de l'assassinat du commissaire Luigi Calabresi en mai 1972. Leur condamnation ne repose que sur les déclarations tardives, contradictoires et non probantes d'un repenti, Leonardo Marino, ancien militant du mouvement activiste de gauche " Lotta Continua " dont les trois accusés étaient membres dans les années 70. En juillet 1997, Antonio Negri, exilé en France depuis 1983, décidait de se livrer aux autorités italiennes. Arrêté à sa descente de l'avion, il est incarcéré depuis à Rome, où il purge une peine de prison, reliquat des dizaines d'accusations lancées contre lui en 1979, après la vague d'interpellations consécutive à l'assassinat d'Aldo Moro, dirigeant de la Démocratie chrétienne exécuté par les Brigades rouges. La plus grande partie de ces accusations ayant été levée, Negri n'est plus incarcéré que pour " insurrection armée contre l'Etat " et " responsabilité morale " dans les affrontements entre les militants d'extrême gauche et la police entre les années 1973 et 1979.
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Sofri, Pietrostefani et Bompressi, le refus de la grâce comme refus de la culpabilité
Sofri, avec ses co-inculpés, demande la réouverture du procès. Ils ont entamé une grève de la faim le 18 octobre 1997. Mais l'intervention d'un nouveau témoin oculaire du meurtre, qui contribue à discréditer le témoignage de Marino, a conduit les inculpés à déposer auprès de la Cour d'Appel de Milan une demande de révision le 16 décembre 1997. Le point essentiel de leur action réside dans le refus de toute grâce (que, par ailleurs, le président de la République, Oscar Luigi Scalfaro, ne veut pas leur accorder): placer le problème sur ce terrain, c'est affirmer la culpabilité de Sofri, Pietrostefani et Bompressi. Or, ils refusent cette culpabilité et ne veulent pas d'une grâce qui consisterait à effacer un crime qu'ils n'ont pas commis. Toni Negri, au contraire, réclame cette amnistie au nom du caractère antidémocratique des procédures qui ont mené à sa condamnation (Rome, 1984, douze ans; Milan, 1986, trois ans et demi). Ces jugements, prononcés en application de lois d'exception contraires à la Convention européenne des droits de l'Homme, ont provoqué de nombreuses réactions (notamment la dénonciation par Amnesty international des irrégularités juridiques du procès de Rome). A cette différence de revendication (1) correspond également une différence d'enjeu.
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La responsabilité de l'Etat italien dans l'amorce d'une " stratégie de la tension "
Si Sofri refuse avec autant d'énergie que Scalfaro parle de grâce à son sujet, fût-ce pour la lui refuser, c'est que la volonté d'assimiler l'affaire Sofri au terrorisme des années de plomb est une manoeuvre politique visant à réécrire l'histoire. Condamner Sofri, Pietrostefani et Bompressi pour le meurtre de Calabresi, c'est condamner à travers eux " Lotta Continua ", leur mouvement. C'est appuyer l'idée que l'attentat de Piazza Fontana, pour lequel Pinelli était interrogé, est lui-même un attentat d'extrême gauche: de cette façon, on fait commencer dès 1972 voire 1969 la radicalisation des mouvements activistes de gauche, qui n'a en fait véritablement commencé que vers 1976 avec les premiers meurtres politiques des Brigades rouges. On justifie ainsi a posteriori une politique de répression policière qui, en réalité, a précédé cette radicalisation (2). Pire: comme le montre le documentaire réalisé par Fabrizio Calvi et Frédéric Laurent (3), l'Etat italien a, à travers certaines de ses officines militaires ou gouvernementales, contribué à entretenir sciemment, avec l'appui de certaines structures clandestines de l'extrême droite (ainsi l'Aginter Press, basée à Lisbonne et dirigée par d'anciens militaires de l'OAS), cette " stratégie de la tension " qui permettait aux uns d'accentuer la répression et aux autres de rêver à une prise de pouvoir " à la grecque " (le régime des colonels avait pris le pouvoir en Grèce en 1967). L'enjeu de l'affaire Sofri est là: condamner Sofri, même pour le gracier, c'est faire porter à l'extrême gauche le chapeau de ces manipulations, le sang qu'elles ont coûté, l'aveuglement idéologique qu'elles supposent. C'est fermer définitivement la porte à une vision lucide (et douloureuse) de l'attitude de l'Etat italien de ces années-là. C'est, enfin, jeter un discrédit définitif sur une pensée de gauche dont l'actualité, face au néo-libéralisme et à ses essais dévastateurs, est évidente (4). Les attentats commis durant ce que l'on appelle les " années de plomb " en Italie constituent des pratiques antidémocratiques, quels que soient leurs auteurs, quels que soient leurs motifs. Les manipulations auxquelles l'Etat italien s'est livré au cours de ces mêmes années (collusion entre l'extrême droite et certains membres du SID, les services secrets italiens; dissimulation ou destruction de preuves dans les affaires de terrorisme; procès bâclés et témoignages sélectionnés; collaboration avec certaines officines liées à l'OTAN, lequel craignait à l'époque que l'Italien ne bascule dans le communisme (5), sont à leur tour des pratiques antidémocratiques. Face à une histoire politique qui se construit, depuis 25 ans, en recourant en permanence à de telles pratiques, la mobilisation des opinions publiques et des intellectuels, en Italie comme en France, ouvre peut-être et pour la première fois la voie à un réexamen des années de plomb qui permette à l'Italie, enfin, d'appliquer à cette période obscure des pratiques démocratiques.. |
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1. La divergence des stratégies de défense n'est pas perçue comme rédhibitoire par les accusés eux-mêmes (" Sur le fait que Negri ou Scalzone, après avoir fait un certain nombre d'années de prison, aient décidé de s'enfuir, je ne prononcerai pas un mot de blâme.Je suis favorable à l'indulto, la remise de peine, je l'ai dit ", A.Sofri, entretien avec Jacqueline Risset, les Temps modernes, n° 596, nov.-déc.1997, p.202. 2. Sur ces points, voir l'article de J.-L.Fournel et J.-C.Zancarini, " Des historiens peu prudents.L'enjeu historiographie de l'affaire Bompressi, Pietrostefani, Sofri ", les Temps modernes, op.cit.pp.174-192. 3. L'Orchestre noir, diffusé sur la RAI en novembre 1997 et sur Arte les 13 et 14 janvier 1998. 4. Ce type de réécriture de l'histoire, qui vise à assimiler les activismes d'extrême gauche et d'extrême droite, n'est pas sans analogies avec le discours qui tente actuellement d'assimiler communisme et nazisme.Il est intéressant de noter que l'on trouve si urgent, en Europe, de discréditer les alternatives politiques à la pensée néo-libérale. 5. Voir l'article de François Vitrani, " Révélations sur l'affaire Gladio: l'Italie, un Etat de " souveraineté limitée " ?", le Monde diplomatique, décembre 1990, p.3.
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A quoi servent les intellectuels
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Sous la forme d'une lettre ouverte à Sofri, Tabucchi répond aux remarques formulées par Umberto Eco dans l'Espress du 24/04/97, au sujet du rôle de l'intellectuel.
Loin de considérer, comme le fait Eco, que les intellectuels doivent " rester silencieux quand ils ne servent à rien ", Tabucchi revendique pour eux une fonction précise.
Au-delà de la question désuète de l'engagement, il développe l'idée que cette fonction n'est pas tant de résoudre des problèmes que de " mettre en crise ".
En se référant à une tradition de pensée classique et contemporaine, il affirme la nécessité d'une " synchronie " de l'intellectuel avec son temps, qui passe par son activité créatrice elle-même.
Ni en retrait, ni figures de proue éclairant de leur flambeau la route de la contestation, les intellectuels doivent, modestement, " gratter leur petite allumette ".n D.
O.
Antonio Tabucchi, La Gastrite de Platon, Mille et Une Nuits, 1997
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Le choix de Toni Negri
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Transcription de conversations enregistrées en juin 1997, quelques jours avant le départ de Negri pour Rome, Exil n'est pas un bilan, mais une respiration: à la charnière de deux périodes de sa vie, Toni Negri montre comment son choix s'inscrit dans la continuité fondamentale d'une réflexion philosophique, d'un travail politique et d'un choix de vie.
En 27 petits paragraphes indépendants, portant chacun un titre court, on explore l'entrecroisement de ces trois pistes qui dessinent un travail toujours en cours, un effort permanent de compréhension, d'interprétation et de transformation du monde.
Complexes ou lumineux, stimulants ou discutables, les propos et les projets de Toni Negri offrent au lecteur une carte des lieux où la pensée alternative peut trouver matière à se construire: cette mise à disposition de tous d'une réflexion singulière appartient bien à l'effort " pour transformer le propre en commun " (p.53).n L.
G.
Toni Negril, Exil, Mille et Une Nuits, 1998
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