|
Emploi
Par Jackie Viruega |
|
Roland Lemort* Jean Mansuy** Jean-Pierre Moineau *** Christian Neveu**** Voir aussi Du bon usage des 35 heures |
|
A Vitry (Val de Marne), Rhône-Poulenc ( 4300 salariés en France) emploie 1487 personnes dans son centre de recherches et 680 dans son centre de production.
Des syndicalistes des deux unités débattent de l'emploi, qu'ils mettent en relation avec la finalité d'une firme pharmaceutique.
|
|
Jean Mansuy : Depuis des années, en dépit des alertes lancées par l'OMS, les groupes pharmaceutiques mondiaux se préoccupent peu des maladies infectieuses, hormis les maladies bactériennes dans les régions développées.
Les besoins en santé publique sont tels que les industries pharmaceutique ont le loisir de choisir ceux qui peuvent payer.
Ce problème éthique de première importance interroge le statut des médicaments orphelins - ceux qui soignent des maladies graves mais peu répandues; ou des maladies très répandues mais dans des pays démunis.
Rhône-Poulenc avait développé l'Oltipraz, un médicament contre la bilharziose (maladie parasitaire), viable, à condition de régler certains problèmes cliniques.
Il a été abandonné.
On nous a expliqué que cette maladie (grave) n'était pas " visible " pour les pays africains, qui n'étaient pas prêts à consentir des efforts.
Mais d'autres groupes ont placé chez eux des médicaments contre la bilharziose, se construisant ainsi un marché pour leurs antibiotiques.
|
|
Christian Neveu : Il y a déjà quinze ans, la direction de Rhône-Poulenc nous assurait qu'on ne pouvait pas produire pour des pays non solvables.
Aujourd'hui, son seul credo est l'optimisation de la valeur boursière.
Alors, l'éthique...
C'est un changement culturel.
La démotivation est sans précédent pour toutes les catégories de personnel.
En juin 1996, le groupe a éclaté en deux: le secteur chimie, fibres et polymères sera coté en Bourse et coupé du pôle pharmacie, lequel avait fusionné avec Rorer (firme américaine de moindre importance dont Rhône-Poulenc a racheté, depuis, les minoritaires).
Le groupe fait des progressions de résultat net de 25% mais une dizaine de milliards étant provisionnée pour ces opérations, les résultats sont présentés comme déficitaires.
Mais l'action progresse...
|
|
J.
M.: L'opération Rorer a fait gagner des parts de marché, ce que n'aurait pu faire Rhône Poulenc tout seul, inconnu en Amérique.
Les Américains font de même en Europe.
L'erreur consiste à ne pas développer de molécule.
Les fusions acquisitions ne sont pas un levier pour l'industrie, c'est la découverte de médicaments qui compte, et les compétences, l'emploi.
C'est parfaitement démontré en termes de marché !
|
|
C.
N.: Qui a payé la facture de la fusion avec Rorer ? L'emploi ! C'est la sixième restructuration en dix ans.
Il faut évoluer, certes, mais pour faire quoi ? Le coût cumulé de toutes ces opérations monte à 60 milliards, ce qui représente le financement de 300 000 emplois pendant un an ! Ce sont des stratégies à très haut risque qui produisent un endettement colossal (1).
La financiarisation du groupe à un niveau inégalé pousse à se focaliser sur certains marchés, sur certains produits à haute valeur ajoutée, ce qui résume la stratégie industrielle en pharmacie à peu de chose.
|
|
Roland Lemort : Le manque de crédit en recherche correspond au manque d'investissement en fabrication, au remplacement des ingénieurs par des financiers.
Notre matériel vieillit sans être remplacé.
On a perdu l'étape demi-grand (tests de fabrication dans les mêmes conditions que la production industrielle mais sur 30 kilos au lieu de 3 tonnes, par exemple).
On passe directement au stade industriel mais avec des loupés pendant des semaines, des difficultés à adapter le produit à la demande.
Sur 10 opérations, 3 ou 4 sont acceptées pour le Japon et les Etats-Unis.
|
|
Jean-Pierre Moineau : Cela relève en partie de la concurrence, ces pays instaurent des normes pour protéger leurs propres marchés.
L'Agence européenne est plus stricte que l'américaine pour la thérapie génique, par exemple, et si celle-ci se développe davantage aux Etats-Unis, c'est que les normes pour les essais sont moins strictes qu'en France.
|
|
C.
N.: La question aujourd'hui c'est de tirer l'économie par l'emploi.
Le discours sur la compétitivité des entreprises est insupportable: elles n'ont jamais gagné autant d'argent.
Revenons aux valeurs créées par le travail !
|
|
J.-P.
M.: Quand Roussel-Uclaf abandonne sa molécule contre le cancer du sein, le RU 668, plus personne ne la développe ! L'intérêt en santé publique est pourtant évident.
|
|
J.
M.: Une molécule utile dans la lutte contre l'alcoolisme a été abandonnée par Rhône-Poulenc à cause de son coût de développement, le NIH, groupement public américain, la reprend.
Ce n'est qu'un exemple d'abandons de travaux dans lesquels les chercheurs se sont investis.
C'est le motif d'une grande souffrance, qui s'ajoute au désarroi créé par l'incertitude sur l'avenir, par exemple: y aura-t-il ou non fusion avec Sanofi ? Tout cela empêche les gens de travailler.
Les budgets de recherche-développement de Rhône-Poulenc, Sanofi et Synthélabo, les trois premiers en France, représentent l'équivalent de ceux de Glaxo et de Novartis, les premiers mondiaux.
Deux milliards de dollars de potentiel de recherche.
Mais en France, on travaille en ordre dispersé, on se concurrence, on gâche le capital.
Pourquoi pas des recherches communes, une coopération dans un groupement d'intérêt scientifique ? Sans entreprise française de pharmacie, il n'y a plus de politique de santé ! Cette dernière est toujours définie par un Etat par rapport aux entreprises de pharmacie les plus importantes.
|
|
J.-P.
M.:La réduction du nombre des domaines de recherche met le groupe à la merci de la concurrence.
Un échec est plus grave quand on développe un produit que quand on en a 30.
Les capacités de recherche ne relèvent pas seulement d'une analyse économique, les compétences de Rhône Poulenc tiennent à la conviction de ses salariés de lutter contre les maladies.
Un chercheur supporte un contrat d'objectifs qui exige 50 heures de travail hebdomadaires, alors que son contrat de travail est de 40 heures, il ne l'accepte pas seulement par peur du chômage mais parce qu'il croit à ce qu'il fait.
|
|
J.
M.: Tout le monde est mécontent.
Un nouveau médicament doit surmonter tant d'obstacles, qu'il est relativement aisé, en jouant la confusion, de ne jamais faire apparaître les motifs économiques des abandons de recherches.
Les syndicalistes sont plus vigilants, mais c'est très difficile à démontrer.
Il y faut des campagnes comme celle menée à propos de l'Oltipraz.
|
|
J.-P.
M.: Le patronat travaille sur les départs volontaires à 56 ans.
Y aura-t-il des embauches sur les postes libérés ? Au centre de recherches, en maintenant le total des heures travaillées dans le cadre actuel, une réduction à 35 heures créerait 128 emplois.
|
|
C.
N.: Le patronat prévoit dans les trois ans le départ d'environ 10% des effectifs, des salariés de 56 ans avec 65% du salaire net.
Il évoque quelques embauches, sans préciser si ce sont des CDI, mais en affirmant déjà que l'entreprise sera déficitaire entre les entrées et les départs, et qu'entre les deux il faut accroître les compétences.
La reconnaissance de ces compétences ? Pas un mot.
|
| R. L.: Dans mon service, nous avons réussi à faire embaucher 5 personnes sur 40 salariés. Chaque fois qu'un CDD est venu, nous avons mené bataille pour le transformer en emploi à durée indéterminée. Si on réduit le temps de travail, dans une unité de fabrication qui compte 40 salariés, il en faut 8 de plus pour compenser les équipes en trois huit; 5 pour les équipes en deux huit et à quatre huit il faut une équipe supplémentaire ! |
|
* Technicien d'atelier au centre de production. ** Chimiste en recherche et procédés, secrétaire du syndicat au centre de recherches. *** Secrétaire de la section du PCF de Vitry, ancien de Rhône Poulenc. **** Technicien au centre de recherches, salarié de Rhône-Poulenc depuis trent-huit ans, responsable de la coordination des syndicats du groupe. 1. Le ratio dettes sur fonds propres est passé à 87%.
|
|
Du bon usage des 35 heures
|
|
Une enquête réalisée en 1996 dans le centre de recherches de Rhône- Poulenc de Vitry, par l'Ugict-CGT, montre que 66% des salariés qui ont répondu (1) veulent une réduction du temps de travail sans réduction de salaire.93% estiment que cette opération doit libérer des emplois nouveaux.61% pensent que la réduction du temps de travail doit être financée par les bénéfices de l'entreprise (3% par les rémunérations, 29% par les deux).
A la question " comment utiliser les bénéfices ? ", les priorités en ordre décroissant sont les suivantes: embaucher, rémunérer les salariés, investir dans la recherche, améliorer les conditions de travail, investir dans l'industrie, rémunérer les actionnaires.
Cette dernière réponse recueille 23 réponses contre 429 pour les embauches (sur 488 questionnaires renvoyés).n
1.
Le tiers de l'effectif, hommes et femmes à part égale, salariés en contrat à durée indéterminée en majorité mais avec une participation des intérimaires et stagiaires.
La répartition par classe d'âge est régulière.
Les réponses sont sensiblement les mêmes dans tous les services.
|