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Emploi
Par Liêm Huang Ngoc |
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Voir aussi Le plein emploi est possible |
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Depuis 1983, l'offre de travail, donc les profits des entreprises, dégradés à cette époque, a été considérée comme le principal problème économique en France.
Toutes les mesures de politique économique des années 80 ont consisté à restaurer les conditions d'une offre rentable, soit en désindexant les salaires des prix, soit en allégeant les impôts sur les sociétés.
La part des profits était restaurée dès la fin des années 80.
Mais, dans une logique libérale, le coût excessif du travail, notamment celui des non qualifiés, est rendu responsable du chômage.
Donc la baisse du coût relatif du travail par rapport au coût du capital et au coût du travail qualifié, est créditée du pouvoir de provoquer une demande de travail supplémentaire de la part des entreprises en direction du travail non qualifié.
Deux solutions dès lors: déréglementer brutalement le marché du travail en supprimant le salaire minimum ou baisser les cotisations patronales sur les bas salaires.
La voie française est celle du maintien du salaire minimum et de la protection sociale et de l'allégement du coût du travail en abaissant les cotisations patronales et en réfléchissant à une nouvelle assiette des prélèvements obligatoires.
L'allégement des cotisations sociales patronales sur les bas salaires coûte, entre les exonérations de charges et les subventions, environ 45 milliards par an.
Son effet est très limité sur l'emploi, comme le montrent toutes les études.
La majorité des économistes s'accordent à dire que le chômage en France est peu lié au coût du travail.
Les enquêtes auprès des entreprises ont mis en évidence que pour 60% d'entre elles, les mesures d'abaissement du coût du travail étaient des effets d'aubaines, mais que les nouvelles embauches auraient eu lieu de toute façon.
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S'il n'y a pas d'embauches, c'est que les entreprises n'ont pas de perspectives: c'est un problème de carnet de commandes.
Les charges sociales sont sans doute un problème, mais localisé aux PME des secteurs exposés aux délocalisations, le textile, l'habillement, la chaussure, qui subissent la concurrence des pays à bas coûts salariaux. Au nom d'un problème local, faut-il établir une théorie générale de l'emploi ? La réponse est non, évidement. Comment inciter à embaucher les moins qualifiés ? Deux positions s'affrontent: la théorie néo-classique de base considère que le coût de ces agents économiques, censés avoir une productivité inférieure, suscitera ou non leur embauche, donc qu'il doit diminuer pour que les entreprise aient intérêt à les embaucher; l'autre point de vue est que, même en baissant le coût du travail, ils ne seront pas embauchés car le problème se situe ailleurs: dans le pessimisme des anticipations des entrepreneurs. Quand on n'a pas de perspectives de développement, on ne crée pas d'emploi ! C'est un problème de carnet de commandes. Cette inspiration plutôt keynesienne soutient que la réalité est faite d'incertitudes. Les entrepreneurs font dépendre leurs emplois des anticipations sur l'avenir, la croissance, la demande, les taux d'intérêt, etc. C'est à cela que le chômage est plutôt corrélé. Le coeur du chômage n'est pas lié au coût du travail. Ce dernier continue à évoluer (comme le montre l'Insee) à un rythme inférieur aux gains de productivité et à l'inflation. La part des salaires dans la valeur ajoutée s'est beaucoup réduite par rapport aux profits. Donc, chez les travailleurs non qualifiés, aucune étude ne met en évidence que leur chômage soit lié au coût du travail. La flexibilité de l'emploi est acquise, les entreprises peuvent ajuster la main d'oeuvre en fonction de la conjoncture, notamment avec les CDD. Le chômage continue à faire pression sur les salaires: la modération salariale est acquise, les salariés ne s'engagent pas dans les revendications salariales. Le marché du travail est flexible en France, l'emploi, les salaires sont flexibles, même l'OCDE le reconnaît. Il n'y a pas de problème de coût de travail.
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Le coût du travail évolue à un rythme inférieur aux gains de productivité et à l'inflation.
Le marché du travail est flexible.
Même l'OCDE le reconnaît.
L'illusion que les coûts constituent le fond du problème peut se comprendre dans le cas d'entreprises qui n'arrivent pas à vendre, et qui pour baisser les prix, font pression sur ses coûts. Mais l'origine des difficultés peut se trouver dans un marché dont la croissance est insuffisante. Les détracteurs de cette dernière idée diraient qu'on ne peut sans arrêt faire de la croissance. Mais les besoins sociaux, en grande partie insatisfaits, justifient de produire plus qu'à l'heure actuelle, en répartissant les fruits de la croissance. Et surtout, le taux de croissance potentiel de l'économie aujourd'hui se situe autour de 3,5% en France, or depuis le début des années 90, la croissance est en moyenne de 1,5% par an, de deux points inférieure. Ce qui produit du chômage. Quelle croissance ? Des centrales nucléaires, des canons, des HLM type Sarcelles ? Mais rien n'empêche le décideur public de drainer les ressources vers une croissance qui contienne du développement soutenable, respectueux des ressources humaines, des besoins urbains et de l'environnement. Les entreprises ont imposé une telle cure d'austérité aux salariés qu'elles ont les marges pour produire, les capacités de production. Il faut maintenant lever le pied sur les trois rigueurs (budgétaire, monétaire, salariale) qui ont caractérisé la désinflation compétitive des années 80, ces principaux leviers de politique économique censés régler le problème d'offre en 1983, au tournant de la rigueur. Désormais, les entreprises sont en capacité de répondre à une demande relancée. |
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Le plein emploi est possible
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L'opinion est en partie influencée par la pensée unique, selon laquelle la seule politique possible consiste à obéir à des lois jugées inéluctables sur les marchés: marchés financiers déréglementés, marchés des biens soumis à l'ouverture des frontières, marché du travail qui devrait renoncer à l'exception française.
L'opinion croit que les économistes ont balisé " le champ du réel et du possible " (Minc), et que le plein emploi est terminé.
Du travail à temps plein et à durée indéterminée
Même le mouvement des chômeurs était partagé entre le tenants des 35 heures et ceux qui, persuadés que le plein emploi n'existera plus, militent pour un revenu de type allocation universelle.
Cette idée est très dangereuse, en ce qu'elle entérine que les lois de l'économie sont inflexibles, impossibles à modifier qu'il faut donc trouver une autre forme d'intégration sociale que le travail.
C'est une démission.
Pourtant, tout le projet socialiste depuis plus d'un siècle, a consisté à construire des contrepouvoirs, là où se manifeste le pouvoir économique, dans l'entreprise, à vouloir transformer la société en contrôlant son principal pouvoir structurant, celui du capital.
Ce n'est pas un hasard si le revenu d'activité, promu par une frange de gauche humaniste utopique, qui considère que cela correspondrait à l'objectif marxiste d'abolition du salariat - alors que Marx a toujours prôné la prise de pouvoir par les salariés ! - est défendu surtout par des libéraux.
Milton Fridman a théorisé l'allocation universelle initiale, impôt négatif, qui permet ensuite que " les talents individuels s'expriment " sur les marchés, du travail, des biens, des capitaux, dans une concurrence sans entraves.
Le débat à gauche sur un revenu d'existence a été instauré par des sociologues qui assimilent la science économique à la théorie libérale ! Or il y a débat entre les économistes.
Ceux qui ont signé l'Appel contre la pensée unique s'entendent sur le fait que le chômage peut être réduit substantiellement si une initiative de croissance est menée à l'échelle européenne et si la durée de travail est massivement réduite, pour promouvoir un modèle d'emploi à temps plein et à durée indéterminée.
Les potentiels du taux de croissance
Pour ma part, je pense que si les règles de construction européenne ne sont pas modifiées, - toutes les politiques économiques européennes sont coordonnées aujourd'hui dans un sens restrictif- on peut se trouver, au prochain retournement conjoncturel, face à une crise aussi grave que celle des années 30, avec menace de déflation, de krach.
Et ce retournement peut avoir lieu dès l'année prochaine à cause de la crise asiatique.
Pourtant, le plein emploi n'est pas hors de portée, étant donné l'évolution démographique favorable à l'abaissement du chômage, d'ici 2005.
Les simulations montrent que si on soutient une croissance raisonnable et soutenable de l'ordre de 3%, ce qui est loin d'être utopique, d'ici 2005, par des politiques économiques appropriées (monétaire, budgétaire, de répartition des revenus), on peut obtenir une réduction du chômage en Europe, autour de 7%.
Si on met en plus en oeuvre une réduction du temps de travail qui réduise le chômage de deux points (l'équivalent de 700 000 emplois) le taux de chômage peut avoisiner 5% en 2005, ce qui est à peu près le niveau du plein emploi.
Compte tenu du taux de croissance potentiel permis par l'état des machines et des hommes (en plus du critère démographique), en instaurant des mesures orientés vers la satisfaction de la demande sociale, le plein emploi est accessible !
La nécessité d'un volontarisme politique en Europe
Mais cela suppose un volontarisme politique en Europe qui n'existe pas aujourd'hui; la remise en cause du pacte de stabilité, la redéfinition des missions de la Banque centrale européenne.
Et que les acteurs sociaux jouent le jeu pour redéfinir un partage entre salaires et profits qui permette aux entreprises d'investir et aux salariés de bénéficier des fruits de la croissance.n L.
H.
N.
Liêm Huang Ngoc, Salaire et emploi, une critique de la pensée unique, 1995, Syros.
A paraître en avril, la Facture sociale, Sommes-nous condamnés au libéralisme ?, Arléa.
Une revue Pétition, éditée par Arléa, à l'initiative de laquelle on trouve Liêm Huang Ngoc, Jean-Claude Guillebaud et d'autres, paraît désormais tous les trimestres.
Son premier numéro s'intitule " Le retour de l'engagement politique ".
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